dimanche 5 juin 2016

En mémoire de l'Inconnue du Rhône

Homélie
L’inconnue du Rhône

Deux femmes. Deux anonymes. Et entre les deux, par-dessus l’espace et le temps, la communion de l’eau. L’eau pour la mort. L’eau pour la vie. Et nous sommes là pour cheminer de l’une à l’autre, les eaux, les femmes. Il y a du « pascal » dans l’air. Et pas seulement le Thurre de beau service.

Il y a 38 ans –c’était en 1978-, une femme inconnue est sortie des eaux du Rhône, comme une sirène de la mort, échouée sur le rivage de l’indifférence.
Et puis plus personne. Son visage est désormais enseveli dans sa tombe, sans sourire et sans nom, perdu dans un anonymat sans fond et sans fin.

En été en Samarie. Il faisait chaud. Il faisait soif. Une femme -elle aussi anonyme- vient puiser de l’eau, pour elle et surtout pour les siens. Elle se gêne un peu, car elle a eu 5 maris, et l’actuel n’est même pas le sien. Peut-être qu’à midi, quand tout le monde est à couvert, il est plus facile de passer inaperçue. Pas de chance. Un homme est aussi là, assis au bord du puits. Il est fatigué du voyage. Pire encore, c’est un juif, et les hommes juifs ne doivent pas parler avec les Samaritains, et encore moins avec les Samaritaines.

Au bord du Rhône. Pourquoi est-elle entrée là pour mourir ? A-t-on voulu la faire mourir ? A-t-elle choisi de mourir ainsi ? Et pourquoi donc ? On ne le saura jamais. Cette femme est bien plus qu’une inconnue : un mystère.

La Samaritaine a fait le chemin inverse. De l’eau du puits est sortie la vie, une nouvelle vie.
* Parce qu’un certain Jésus de Nazareth avait soif en même temps qu’elle.
* Parce qu’il a osé dire humblement à cette femme si étrange et si étrangère : « J’ai soif. Donne-moi à boire. »
* Parce que le plus riche en tout est devenu un divin mendiant.
* Parce qu’il a cassé tous les tabous – ethniques, sociaux, religieux-
* Parce qu’il a révélé à cette femme une soif plus profonde encore que celle qui la conduisait au puits : la soif d’amour qui l’a si souvent laissée le cœur sec et son visage mouillé de ses seules larmes.
* Parce que cette femme du peuple –du petit peuple- a accepté le voyage risqué au-dedans d’elle-même pour y découvrir sa vraie pauvreté, ils se sont compris, ils se sont rencontrés : « Maître, donne-moi de ton eau, que je n’ai plus soif ».
* Parce qu’il a choisi le dialogue de l’amitié délicate et respectueuse au lieu des grandes vérités assénées d’en haut.

Aujourd’hui, sur cette colline, emblématique comme le puits de Jacob, ce qui est arrivé à l’anonyme de Samarie, nous voulons –si peu que ce soit- l’offrir aussi à l’inconnue du Rhône.
Perdue pour toujours, elle nous rassemble dans l’amitié.
En l’évoquant, nous lui redonnons un nom, celui de notre respect.
Quelque part, par nos sourires, nous lui conférons un visage de gloire, comme ces montagnes qui nous entourent pour nous indiquer le ciel au-delà des méandres de nos aventures sur la terre.
Oui, tout aussi mystérieusement -comme le fut sa mort-, nous rajoutons un peu de vie à cette femme, parce qu’elle nous réunit comme des vivants au-delà de son tragique destin, parce que nous la commémorons avec compassion au-delà de sa disparition sans suite.
Il y a du pascal dans notre rendez-vous comme dans notre liturgie.

Mais attention ! L’inconnue du Rhône pourrait nous servir d’alibi, comme si nous avions donné -assez donné- en nous rassemblant autour d’elle. Elle deviendrait alors la mauvaise excuse de nos autres oublis, voire de nos démissions.
Il y a encore tant d’inconnus, du Rhône et surtout d’ailleurs, qui attendent une mémoire qui ranime, un geste qui redonne vie, une prière qui élargit l’espérance au delà des tristes horizons humains.

*Combien d’anonymes, perdus à jamais, aujourd’hui même peut-être, dans les embarcations improbables qui dérivent entre la Lybie et l’Italie ? 
*Combien de soldats inconnus, comme on aime à les appeler, qui périssent sans musique et sans gloire, dans les combats pour la défense des petits, des oubliés, des exclus de notre société ?
*Combien de malheureux, innocent ou pas, que nous côtoyons sans jamais les rencontrer vraiment, parce qu’ils nous dérangent, nous font peur, nous donnent mauvaise conscience ? Et nous les abandonnons, plus ou moins noyés, comme le petit Aylan Kurdi envasé sur la plage de Bodrum en Turquie.

Le Rhône traverse aussi parfois notre cœur, notre esprit, notre corps même, et des inconnus anonymes peuvent échouer sur nos rivages intérieurs, sans un  sourire, sans un baiser.
A moins que, et heureusement ça arrive encore, nous fassions simplement attention à celles et ceux qui nous entourent, en les invitant à puiser au puits de notre solidarité pour étancher un peu leur soif d’amour et de respect. Les Samaritaines de nos proximités.

Permettez que je vous signale enfin un autre vagabond, un autre anonyme, souvent inconnu ou si mal connu : le Christ de l’eucharistie.  Quoi de plus pauvre –presque misérable- qu’un petit morceau de pain, tout sec, tout nu ? Avec un peu de vin pour commencer peut-être une petite fête avec lui.
Il nous vient en mendiant, comme au puits de Jacob. Lui la source d’eau vive, il a soif … de nous. Il attend qu’on l’invite, car il ne s’impose jamais. Il susurre au secret de notre cœur quand nous prenons la peine de l’écouter : « Si tu savais le don de Dieu…, tu lui aurais demandé de son eau et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Dieu a soif de nous. Nous avons soif de Dieu. Il est grand temps de nous rencontrer.

Maintenant que nous allons nous approcher --en toute liberté évidemment- de ce pain vivant, mais sans visage précis, prenons avec nous autour de la même table aux dimensions de l’humanité, toutes celles et ceux qui, comme l’inconnue du Rhône, ne sont connus que de Dieu seul, toutes celles et tous ceux qui, comme la Samaritaine, nous indiquent finalement où se trouve la vraie source de l’amour et de la vie, le grand « pascal » de la croix et de la résurrection.



Claude Ducarroz

vendredi 20 mai 2016

Homélie pour la Sainte Trinité

Sainte Trinité


Ne serait-ce pas de la curiosité mal placée, une orgueilleuse indiscrétion ?
C’est vrai : quelque part, entrer dans l’intimité de la divinité, connaître les secrets de Dieu, devenir son confident, c’est sans doute le rêve inavoué de tout homme religieux qui voudrait s’emparer des divins mystères. Est-ce au terme d’un tel effort surhumain que l’Eglise a finalement défini le dogme de la sainte Trinité, un seul Dieu en trois personnes ?

Le mot « trinité » ne figure nulle part dans la Bible. Par contre, nous y rencontrons Jésus le Christ, lui qui nous révèle son Père, lui qui nous envoie l’Esprit Saint, lui qui a donné cet ordre à ses disciples : « Allez donc ! de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. »
Et ce peuple trinitaire, l’Eglise, c’est nous aujourd’hui.
Qu’est-ce à dire ?

Nous le savons maintenant : la bonne adresse pour connaître le vrai Dieu, c’est Jésus de Nazareth, notre Seigneur et notre frère. Il nous a communiqué, en paroles et en actes, que Dieu est fournaise d’Amour, qu’il est en lui-même parfaite communauté de tendresse infinie, dans les relations mystérieuses du Père, du Fils et de l’Esprit.

D’après l’expérience de Jésus, Dieu fonctionne -si l’on ose dire- en mode de communion, dans un esprit de partage éternel entre les trois personnes qui forment précisément la sainte Trinité.

En entrouvrant la porte sur l’intérieur de Dieu, Jésus nous a fait une confidence merveilleuse, celle qui explique qui il est, le Fils incarné, celle qui expose qui nous sommes, les enfants de son Père et notre Père.
Autrement dit, en nous révélant le visage du vrai Dieu, Jésus n’a pu s’empêcher de nous révéler à nous-mêmes le mystère de notre propre identité, le secret de notre vocation, à la fois notre source d’être et notre destinée de bonheur, précisément en ce Dieu-là.

Les premiers croyants –et même certains philosophes- avaient deviné qu’il y avait du divin dans l’énigme de l’être humain. Nous savons maintenant que, créés à l’image de Dieu-Trinité, nous venons de l’Amour majuscule, nous allons vers la rencontre avec ce même Amour, et qu’il nous faut par conséquent miser sur l’amour pour cheminer en humains sur cette terre qui nous prépare au ciel.

Car nous sommes congénitalement trinitaires, chacun de nous comme troisième de deux autres, avec le créateur à l’œuvre dans les procréateurs. Il y a de la trinité en chaque famille, il y a du trinitaire à chaque naissance.

Nous avons au cœur l’ADN trinitaire pour réussir notre vie en créant des communions, des relations, des communautés, et peut-être déjà plus banalement des solidarités au jour le jour.

Chaque fois que nous agissons par amour, et surtout quand cet amour est généreux et gratuit, nous sommes traversés mystérieusement par des rayons trinitaires.
 Quand nous prions dans le silence, en quête de cet hôte intérieur qui nous habite, nous entrons peu à peu dans le dialogue ineffable de Dieu, à l’écoute des  battements de son cœ
Quand on est des enfants trinitaires, on imite l’esprit de famille. Autrement dit, on compte sur l’amour et non la force, sur les engagements qui créent des ponts et non sur les oppositions qui fabriquent des murs.
On veille à privilégier la qualité des rapports humains, plutôt que l’efficacité des performances épidermiques ou monétaires.

Alors la sainte Trinité n’est plus un rébus théologique ni une évasion mystique, mais la feuille de route de notre vie : marcher vers le Père, en donnant la main au Fils fait chair, en nous laissant inspirer par le souffle de l’Esprit.

Bien sûr, quand nous parlons ainsi de Dieu, nous le faisons nécessairement avec nos mots humains, toujours incapables de comprendre et d’exprimer pleinement le mystère insondable de ce Dieu toujours tellement plus grand que notre cœur et que notre intelligence.
Mais la merveille du Christ, c’est précisément que nous pouvons, malgré nos faiblesses et même nos infidélités, pénétrer encore dans les antres de cet Amour, avec humilité certes, mais surtout avec le sentiment d’être accueillis par Dieu tels que nous sommes, dans le réconfort de la miséricorde trinitaire.

Si nous ne pouvons pas prétendre porter les secrets de Dieu, c’est ce Dieu de tendresse qui nous porte et nous berce, comme un enfant tout contre sa mère, dit le psaume 131.
Alors le mystère de la Trinité nous entraîne dans une grande aventure de charité, loin des spéculations théoriques, voire théologiques, dans l’abyme infini de l’amour trois fois saint.
Là où il fait bon vivre, mourir et ressusciter.

                                   Claude Ducarroz


L'Amour pleinement communiqué

La Sainte Trinité
Jean 16,12-15

L’Amour pleinement communiqué

Entrer dans le mystère de la divinité, devenir le confident de Dieu : c’est l’ambition de tout humain religieux. Le chrétien, lui, sait quelle est la bonne adresse pour être mis au parfum de son Dieu : Jésus le Christ. Et justement, Jésus s’exprime dans l’évangile de ce dimanche, tiré du grand discours énoncé la veille de sa mort, selon l’évangéliste Jean.

Deux vérités essentielles sont à bien retenir.
1. En lui-même, éternellement, Dieu est communication parce qu’il est parfait Amour. Il fonctionne –si l’on peut dire- sur le mode de la communion. Le Père, le Fils et l’Esprit se tiennent ensemble par la même et unique déité, qu’ils savourent chacun en la communiquant aux autres, comme source (le Père), comme accueil (le Fils) et comme fruit (l’Esprit).
Evidemment, en osant parler ainsi, nous avons bien conscience que c’est encore une manière toute humaine de s’exprimer sur Dieu, très imparfaitement. Heureusement, parce que Dieu est Dieu, la Trinité restera toujours au-delà de tout ce qu’on peut en dire, même si le Christ est venu pour nous faire connaître le Père en nous envoyant le Saint Esprit. Qui d’entre nous, fût-il un grand mystique, peut prétendre qu’il est capable de « porter » le mystère de Dieu ?

2. Et pourtant Jésus ne se décourage pas. Il faut qu’il nous communique, à nous aussi, l’essentiel du mystère divin dont il vit dans son humanité. Qu’il nous révèle le Père, qu’il nous envoie l’Esprit, qu’il fasse de nous des fils à l’image de ce qu’il est éternellement. C’est sa façon à lui de nous répéter que Dieu est Amour. C’est notre façon à nous d’entrer  -réellement et humblement- dans ce milieu divin qu’on nomme Trinité.
Merveille ! Jésus de Nazareth ne peut raconter qui est Dieu en lui-même qu’en nous le faisant connaître aussi à nous. Une connaissance qui n’est pas purement intellectuelle, mais plutôt une co-naissance qui nous engendre à nouveau au titre des fils et filles bien-aimés de ce Dieu-là.

Une telle révélation, une telle révolution religieuse ne peuvent nous laisser seulement pantois d’admiration. Connaître -ou plutôt deviner amoureusement-  le mystère trinitaire influence profondément notre manière de vivre. On n’est plus les mêmes qu’avant, quand on a prié le Père, avec Jésus, dans l’Esprit. Le cadeau d’une telle communion intérieure rejaillit nécessairement sur l’extérieur, et surtout sur nos relations au jour le jour. Les enfants trinitaires doivent miser sur l’amour, sur la qualité des rapports humains, sur la générosité des partages, sur le respect des personnes, sur la joie de donner, plus grande que celle de recevoir.

On peut faire du mystère du Dieu unique en trois personnes une super arithmétique religieuse. On peut aussi puiser dans l’intimité priante avec Dieu des énergies qui nous permettent de carburer à l’amour, quoi qu’il arrive, parce que Jésus nous communique vraiment tout ce qu’il a reçu de son Père. Et notre Père.

A savoir le bonheur d’aimer.


A paru sur cath.ch                                                                                      Claude Ducarroz

mardi 17 mai 2016

La petite protégée du prévôt

Une lettre de Dreux. Adresse inconnue. Demande très spéciale.
Un monsieur souhaite visiter Fribourg. Plus précisément, il voudrait offrir à sa maman (84 ans) la joie de revoir la maison où, pendant la guerre, elle fut accueillie comme enfant placée dans une famille suisse pour se refaire une santé. Et c’était la maison du prévôt Hubert Savoy.
La rencontre eut lieu. Cette vieille dame parcourt sa mémoire vive. Elle garde de ce séjour un souvenir béni. Mgr l’appelait « ma petite protégée ». Toute sa vie, elle a conservé dans son porte-monnaie usé la photo du prélat si généreux. Et il y avait aussi sa gouvernante, Mademoiselle Bernadette, qui était si gentille ! La dame de Dreux me raconte aussi la trace laissée en elle par des évènements extraordinaires : l’enterrement de l’évêque Marius Besson et la procession de la Fête-Dieu.  Il y a 71 ans !
Nous allons prier ensemble sur la tombe de Mgr Savoy. Moment d’émotion pleine de reconnaissance. J’explique alors que le Chapitre cathédral, aujourd’hui,  accueille dans cette même maison une famille de réfugiés afghans, les parents avec 4 enfants entre 2 et 15 ans. Nos yeux deviennent humides. Tout est dit.
Hélas ! rien de nouveau sous le soleil de Satan… les mêmes horreurs, les mêmes exils forcés.
Heureusement ! rien de nouveau sous le soleil du Bon Dieu…les mêmes compassions, les mêmes solidarités.
Et une belle leçon : osons l’accueil !


                                                           Claude Ducarroz   Fribourg
Diaconat féminin

Le pape François entrouvre une porte

    Ainsi donc, le pape François veut « constituer une commission officielle qui puisse étudier la question. »  Ses prédécesseurs avaient verrouillé la porte. Voici que ce pape l’entrouvre, avec prudence, sans préjuger des résultats de cette étude. Un petit pas dans la bonne direction. Il était temps.

En 1975 déjà, l’Assemblée synodale suisse avait demandé à nos évêques « de faire en sorte que les femmes puissent aussi recevoir l’ordination au diaconat et être appelées à un service ecclésial comme diacres. » (décision 110).
On peut évidemment enliser ce vœu dans des considérations historiques et mêmes théologiques. Le pape en est conscient quand il reconnaît que le témoignage des premiers temps de l’Eglise sur ce point est « un peu obscur », de sorte « qu’une commission semble utile pour clarifier bien cela. ». Dont acte.

Il me semble que la vraie question est ailleurs. Peut-on encore justifier des discriminations entre hommes et femmes dans l’Eglise sur la base de la différence sexuelle ? Quand le Christ a choisi seulement des hommes pour apôtres, a-t-il voulu dire que dans son Eglise, et pour toujours, les femmes devaient être exclues du ministère ordonné ? Si oui, encore faudrait-il dire pour quelles raisons profondes, et non pas seulement répéter à l’envi que « c’est comme ça. »

Certes, personne ne peut revendiquer un ministère en Eglise comme un droit, car tout est grâce et vocation dans la logique de l’Evangile. Mais une telle considération vaut aussi, et de la même façon, pour les hommes. Et non pas seulement pour les femmes parce qu’elles sont femmes.

Au-delà des justifications circonstancielles, pourquoi ne pas redonner toute sa chance au principe fondateur exprimé par l’apôtre Paul à propos des biens du Royaume inauguré par le Christ et offerts à tous les baptisés : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (Gal 3,28) ? Il est temps que, dans l’Eglise d’abord, on aille jusqu’au bout de cette belle déclaration qui devrait normalement supprimer toute mauvaise discrimination parmi les chrétiens. Et partout ailleurs ensuite.

Je ne me fais aucune illusion. Les temps, même au sein du « peuple catholique », ne sont pas encore mûrs pour des décisions aussi courageuses. Il est peut-être plus utile –plus réaliste- que les femmes puissent dès maintenant augmenter leur présence et leur rayonnement de qualité non seulement là où il s’agit de servir -ce qu’elle font déjà si bien-, mais aussi là où l’on décide dans notre Eglise. Je crois que le pape le souhaite le premier. Merci !


Un souvenir romain
Il y a quelques années, je visitais avec un groupe le dicastère de la curie romaine dédié à la promotion de l’apostolat des laïcs. Une dame française, relativement haut-placée dans cette structure, nous avait reçus fort aimablement. Mais à un certain moment de notre dialogue, elle s’est vivement insurgée contre le fait que l’on voyait désormais des filles servir la messe.  « Elles n’ont rien à faire autour de l’autel », dit-elle de manière péremptoire. On en était là au Vatican !
Heureusement, il y a maintenant le pape François. Dieu le bénisse et le garde !

                                                           Claude Ducarroz


Edito publié sur cath.ch le 16 mai 2016

jeudi 5 mai 2016

Ascension 2016

Homélie
Ascension 2016

L’ascension ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

En posant cette question au hasard dans la rue, je devine les réponses.
L’ascension ?

* Un exploit sportif dans les montagnes. Les alpinistes rêvent d’ascension, toujours plus haut.
* Peut-être la montée fulgurante d’une fusée à l’assaut du ciel et d’une lointaine planète.
 * Plus prosaïquement, la réussite professionnelle d’un grimpion en quête d’un plus grand pouvoir, de glorieux honneurs ou d’un meilleur salaire.
* On dit que ça peut même arriver dans l’Eglise, mais je vous promets que les 5 nouveaux chanoines ne sont pas de cet acabit.

Tandis que les apôtres regardaient Jésus, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux : première version. Et la deuxième : Puis Jésus, levant les mains, bénit ses disciples, se sépara d’eux et il fut emporté au ciel.
Voilà l’ascension selon Jésus de Nazareth.
Finalement, comment comprendre cela, au-delà des images et des imaginations ? Avant d’entrer dans ce mystère, on pourrait dire, en somme, qu’il s’agit de la mort d’un ressuscité, autrement dit de la disparition de quelqu’un qui ne peut pas ou ne peut plus mourir.
Mais il faut mieux explorer, si possible, le mystère dont il s’agit.

Pour Jésus le Christ, c’est d’abord le point final ou plutôt le point d’orgue de sa mission. Tout est accompli. De la part de Dieu, il est venu dans ce monde avec la libre collaboration d’une femme, Marie de Nazareth. Il a passé en faisant le bien, et notamment à l’égard des pauvres, des malades, des pécheurs, des exclus de toutes sortes. Il a annoncé une bonne nouvelle à tous, à savoir l’assurance de l’amour de Dieu pour toute l’humanité.

Dans la folie de cet amour, il a donné sa vie pour nous sur la croix. Et il est ressuscité d’entre les morts -divine surprise-, non pas pour se conférer à lui-même un certificat d’immortalité, mais pour démontrer en lui notre destinée à tous : la vie éternelle au-delà de la mort.
Tout est dit. L’ascension, c’est la finale, en forme de feu d’artifice, de l’aventure du fils de Dieu sur notre terre. Il s’en va, mission accomplie, pour retourner là d’où il était venu, dans la mystérieuse communion trinitaire.

Dans cette ascension, il a donc encore quelque chose à nous dire, et il nous la dit. Notre destinée, à l’image de la sienne, dépasse les limites de ce monde. L’humanité de l’homme transcende les horizons de sa vie ici-bas. Il y a en chacun de nous une graine d’éternité.

Tout homme, j’en suis sûr, à un moment ou l’autre de son existence, a souhaité cela, pour lui ou pour ceux qu’il aime. Ce peut être dans un instant de pleine tendresse, corps, coeur et âme. Ou dans l’expérience d’une intense beauté, à voir, à entendre. S’impose alors le désir d’une éternité de bonheur, si possible dans l’amour partagé.
Un désir fou, impossible à réaliser, à moins qu’un autre, plus fort que nous, plus amoureux que nous, ne nous l’offre, gratuitement.

Voilà ce que Jésus nous redit dans son ascension de ressuscité : là où je suis désormais, vous serez aussi avec moi. Vous avez raison de l’espérer et d’y croire, car j’ai implanté en vous la racine du ciel, je vous ai programmés pour l’éternité de la joie,  je vous précède seulement sur l’orbite du royaume de Dieu.

C’est très bien, me direz-vous. Mais en attendant il faut vivre, et pas dans les nuages : ici-bas, et c’est parfois très bas.
Il y a le monde tel qu’il est, plein de mauvaises surprises.
Il y a notre tragique histoire, faite d’évènements de toutes les couleurs, y compris celles des catastrophes, des violences et des deuils.
 Il y a surtout notre pauvre humanité, capable de quelques meilleurs et de beaucoup de pires, comme nous le rappelle notre actualité.
Sans nier qu’il y ait quelqu’un qui nous attende dans le ciel, les anges ont averti les apôtres : Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Et ils retournèrent à Jérusalem avec grande joie. C’est que Jésus leur avait fait une ultime promesse : Vous allez recevoir une force quand l’Esprit Saint viendra sur vous.

C’est maintenant cet Esprit qui prend le relai. Il ne cesse de nous rappeler la parole et les actes de Jésus, que ce soit  dans l’intimité de notre cœur priant, dans la communauté de l’Eglise rassemblée ou dans les évènements du monde.
Cet Esprit nous aide à discerner le vrai, à tenir bon dans l’espérance, à miser sur l’amour, à trouver les chemins de l’éternel sur les sentiers, parfois très escarpés, sur lesquels nous marchons en pèlerins d’humanité, toujours en quête de sens, pour notre vie et pour notre mort.

Le Christ de l’ascension ne nous laisse pas seuls, encore moins abandonnés. Peut-être nous faut-il redéployer nos antennes, justement en direction du ciel, pour mieux capter les signes que Jésus nous adresse, mieux accueillir le courage que nous accorde son Esprit, rayonner davantage de l’amour qu’il met dans notre cœur, et jusque dans nos mains, afin que cette terre ait déjà, ne serait-ce qu’un peu, le goût du ciel qui nous est promis.

Alors l’ascension ne sera pas les derniers feux avant la nuit, mais l’aurore d’un nouveau jour.


Claude Ducarroz

lundi 4 avril 2016

Annonciation du Seigneur

Annonciation 2016

Dieu aime les femmes. J’espère que ça ne vous étonne pas puisque les femmes sont des hommes comme les autres. Oui, j’ose même l’affirmer : Dieu préfère les femmes. Et en quelques jours, il vient de nous en fournir la preuve ou plutôt deux preuves.

C’était il y a 8 jours. Avec la résurrection du Seigneur, tout a basculé dans la vie, à commencer par la mort désormais vaincue. La nouvelle création a commencé, tout est neuf au matin de Pâques. Quand la puissance de Dieu se met au service de son amour, la merveille éclate devant nos yeux.
D’abord pour Jésus de Nazareth en personne, l’homme nouveau, le vivant à jamais. Et aussi pour nous puisque le Christ nous promet de nous entraîner derrière lui et avec lui dans la vie éternelle.
Et à qui Jésus apparaît-il d’abord, avec le privilège de la première révélation en forme de bonne nouvelle : à une femme, Marie de Magdala, et encore à d’autres femmes avec elle, selon les 4 évangiles.
Et à qui Jésus demande-t-il d’aller annoncer cet Evangile aux apôtres, tous des hommes ? Toujours à cette femme et à d’autres avec elle. L’aventure de l’évangélisation pascale, qui devait gagner le monde entier, -dont nous sommes les bénéficiaires encore aujourd’hui -, Dieu l’a commencée avec des femmes, « les apôtres des apôtres », comme on le dit dans l’Eglise d’Orient.
On peut dire qu’elles l’avaient un peu cherché ou plutôt qu’elles l’avaient un peu mérité. Combien d’hommes fidèles jusqu’au bout au pied de la croix de Jésus, ? et combien de femmes ? Tout est dit.
Et maintenant venons-en à Marie de Nazareth. Elle était aussi au pied de la croix, elle qui entendit Jésus son fils s’adresser spécialement à elle pour lui proposer d’accepter ses disciples -et donc aussi nous- comme ses enfants. Il compta sur sa mère pour qu’elle devienne la nôtre. Et il le lui demanda en l’appelant justement « femme ».

Pâques, c’est le point d’orgue du salut, ce pour quoi Dieu a envoyé son fils dans le monde, afin d’accomplir pleinement sa volonté de miséricorde.

Mais au début, c’est la même méthode, justement avec Marie, encore une femme, la femme. Nous voici à la fête de l’Annonciation.
Du 100% neuf, car tout est grâce. Aucun mérite de personne, mais un pur cadeau d’amour, qui devait prendre forme humaine pour sauver l’humanité, humainement et divinement à la fois. Et déjà là, Dieu commence avec une femme, Marie de Nazareth, celle qui se définissait comme une petite servante.

Surprenante rencontre, mais quel respect, quelle tendresse !
 Dieu sait faire avec les femmes, et spécialement avec cette femme. Dieu est poli. De la part de Dieu, l’ange salue Marie par un souhait de joie et un compliment révélateur.  Comme d’ailleurs Jésus le fera plus tard devant les femmes du jardin de Pâques : Je vous salue !  Et rien que pour Marie : « …comblée de grâce… le Seigneur est avec toi. »
Puis vient  une divine proposition, pas une pesante imposition. L’ange comprend le bouleversement de cette vierge. Il la rassure : « Sois sans crainte, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. »

Et vient la promesse du mystère de l’incarnation, le début de la présence humaine du Fils de Dieu dans notre monde. Marie devine l’enjeu d’un tel dessein. Mais elle a le droit de se poser des questions, en femme intelligente et libre. La maternité virginale, ce n’est pas si simple à comprendre, avant de l’accepter. Et l’ange continue ses explications avec une patience toute surnaturelle.

 Quelle délicatesse, toute divine ! Le salut du monde, tout gratuit qu’il est, est suspendu à la foi sincère de cette jeune fille de Nazareth, à la générosité de son cœur, à la disponibilité virginale de son corps, et finalement au libre acquiescement de sa bonne volonté : « Qu’il me soit fait selon ta parole. » Et le Verbe s’est fait chair, et il a planté définitivement sa tente au milieu de nous. Dieu merci. Merci Marie.

Et nous maintenant dans tout cela.
Le mystère de l’incarnation –Dieu fait homme- et le mystère  de la résurrection –l’homme appelé à entrer pleinement dans la vie de Dieu- : ces deux mystères sont solidaires, ils se donnent la main, ils se marient, par exemple dans l’eucharistie, le sacrement de l’alliance nouvelle et éternelle.
 La main de Dieu est d’abord donnée à une femme, et dans les deux cas elle se nomme Marie. Sans compter le passage obligé par le mystère de la croix où ces mêmes deux femmes –celle de Nazareth et celle de Magdala- se retrouvent ensemble et se donnent la main entre elles pour tenir le coup dans la communion au sacrifice de Jésus.

Que de leçons pour nous aujourd’hui !
Combien nous devons avoir un infini respect pour la femme –toute femme- et une immense reconnaissance  pour les femmes, dans l’Eglise et dans la société.

On le voit bien dans notre actualité. Dans un monde de violence meurtrière, souvent fomentée et exacerbée par les hommes, ce sont elles, les femmes, qui protègent la vie en manifestant l’alternative de l’amour et du service, y compris au milieu des champs de ruines ou dans le triste cortège des réfugiés.

Dans nos communautés chrétiennes, où les femmes sont de toute évidence plus nombreuses et plus engagées que les hommes, ce sont souvent des femmes qui assurent la tradition de la fidélité et du dévouement au service de cet évangile de l’annonciation et de Pâques qui constituent le cœur de la vie de l’Eglise.
Nous les prêtres –qui sont tous des hommes dans notre Eglise-, nous le reconnaissons avec admiration et immense gratitude. Que ferions-nous sans toutes les Marie –de Nazareth et de Magdala- qui donnent souvent le meilleur d’elles-mêmes pour que nos communautés vivent et parfois simplement survivent.

Que cette fête de l’Annonciation, tellement en communion avec celle de Pâque, nous aide toutes et tous à boire ensemble aux sources de ces mystères si essentiels, si beaux, si profonds. Si divins et humains à la fois.


Claude Ducarroz