jeudi 4 juin 2020

La troisième question

La  troisième question

Tous déconfinent. Donc déconfinons. Sans oublier d’observer les mesures sanitaires évidemment. Juste conseil de frère Alain Berset.

Après deux mois de jeûne liturgique presque total, après une si longue traversée du désert religieux, maintenant que nous avons plus ou moins goûté aux célébrations virtuelles – la manne! -, nous allons rentrer dans la terre promise des messes présentielles. Les nouvelles techniques ont fait tout ce qu’elles pouvaient pour pallier les absences réelles de l’eucharistie. Merci à celles et ceux qui se sont donné corps et surtout âme pour alimenter notre vie spirituelle par des invitations et des incitations à écouter la parole de Dieu et à prier autant que possible, y compris dans une certaine nostalgie de la communion.

Et maintenant sonne l’heure de vérité. Au moment où les célébrations vont à nouveau investir nos églises et chapelles restées si longtemps en état d’abstinence eucharistique, comment allons-nous réagir, nous les « vieux croyants » plus ou moins habituels et parfois habitués ?

D’abord quant à l’eucharistie qui nous a tellement manqué, n’est-ce pas ?  Allons-nous revenir en cohortes nombreuses et ferventes vers nos sanctuaires désormais tout ornés pour nous accueillir « à la maison » ? Ou aurons-nous pris goût à un certain confort des « messes-canapés » qui ont fini par nous offrir gratuitement parole et prière à domicile, à toute heure du jour et de la nuit ? Franchement, avons-nous conservé –et peut-être développé- cette faim de la communion qui devrait nous précipiter vers nos tables eucharistique d’où le prêtre est si heureux de nous redire : « Heureux les invités au repas du Seigneur » ? Réellement, pas seulement virtuellement !

Et puis il y a aussi la question de la communauté. Le confinement, même compensé par des liturgies soignées, nous a surtout montré des églises presque vides, des nefs occupées par des bancs désolés, autrement dit l’absence réelle de la communauté en chair et en os.  Bien sûr, nous avons porté dans nos cœurs et dans nos prières l’Eglise universelle devenue largement invisible. Dans les mystères liturgiques, la communion des présents est toujours plus ample que la réunion des visibles. Mais peut-être, à la faveur du service à domicile des liturgies, pour des groupes très restreints, voire même des personnes seules, cet éparpillement ecclésial aura-t-il diminué en nous le besoin de revoir les autres chrétiens, la faim de refaire communauté, la joie de revivre concrètement de vrais rassemblements d’Eglise.  Dans la crise, sommes-nous devenus plus individualistes ou plus communautaires ? Sans oublier que la réponse à cette question ne concerne pas seulement les liturgies. Elle interroge la mentalité quotidienne des chrétiens, si la « pratique religieuse  » déborde largement la fréquentation des églises.

Je me suis permis de poser deux questions : l’une sur la soif profonde de l’eucharistie « vraie », l’autre sur le besoin viscéral que re-composer des communautés d’Eglise bien vivantes.
Finalement, il reste une troisième question, adressée à tous, à travers les deux premières. C’est celle que Jésus posa un jour à ses disciples : « Pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16,15) Oui, la seule question qui mérite la réponse de toute une vie. Celle de chacun de nous, avant, pendant et après le confinement.

Claude Ducarroz










mercredi 18 mars 2020

Qui l'eut-cru?

Qui l’eut cru ?

Dans ma (lointaine) enfance, j’entendais des personnes âgées raconter encore quelques souvenirs de la grippe dite « espagnole » (1918), et ça nous faisait froid dans le dos. Toutes proportions gardées, nous y voici à nouveau, si l’on en croit les mesures drastiques que le coronavirus impose en cascade à nos sociétés, y compris à la nôtre qui s’estimait sans doute à l’abri pour toujours de telles calamités.  Progrès de toutes sortes obligent ! Mais hélas !

Pour en rester aux conséquences sur la vie religieuse proprement dite –sans oublier toutes les autres évidemment-, nous sommes affrontés à des impacts encore inimaginables, il y a quelques jours. Non seulement la plupart des réunions sont déconseillées ou renvoyées, mais les messes elles-mêmes – le cœur battant de la piété catholique-  sont supprimées un peu partout. Il nous faut faire ce sacrifie par solidarité citoyenne et chrétienne à l’égard des malades actuels ou potentiels, comme aussi par soutien à nos autorités qui doivent assumer des responsabilités si graves et si difficiles.

Est-ce à dire que la vie dans l’Esprit des chrétiens et des communautés est en voie d’extinction, voire de disparition ?  Ce serait une deuxième tragédie. Il est grand temps de réfléchir et de prier pour mieux nous recentrer sur l’Essentiel vital, pour nous ancrer davantage dans l’Unique nécessaire.

D’abord nous pouvons accepter ces privations en signe de profonde communion avec tous les chrétiens -d’hier et encore d’aujourd’hui- qui se cramponnent vaillamment à l’Evangile alors qu’ils vivent la persécution, l’extrême difficulté de rassemblement, la précarité d’une vie d’Eglise sans église et souvent sans eucharistie possible. Ce que nous devons assumer par nécessité provisoire est souvent leur pain quotidien. Je l’avais vérifié en visitant certains pays d’Europe de l’Est sous la férule communiste.

Par ailleurs, il nous reste encore tant de trésors évangéliques à explorer et à goûter, mieux que d’habitude, pourquoi pas ? Je pense à la visite des églises pour des temps d’adoration en silence, à la prière en famille –cette cellule de base de l’Eglise-, à la méditation de la Parole de Dieu, toujours si accueillante dans les libres bibliques et liturgiques. N’oublions pas non plus que les nouveaux moyens de communication sociale sont aussi pleinement à notre service si l’on veut bien les utiliser pour entrer en contact avec d’autres personnes et d’autres communautés, notamment par la retransmission de certaines liturgies.
Nous ne sommes pas sans rien, Dieu merci.

Que l’absence ou la raréfaction ne provoque pas une mauvaise habitude plus ou moins paresseuse. Il serait évidemment très dommageable à cause de cette épreuve de diète religieuse, que nous abandonnions le désir de nous retrouver en communautés rassemblées, que nous perdions le goût de participer en direct à l’eucharistie, ce rendez-vous mystique et sensible avec Celui qui nous invite à sa table.

Nous n’avions pas prévu ce jeûne-là. Mais préparons-nous déjà, après notre passage au désert avec les austérités qui s’imposent, à nous retrouver en bonne forme spirituelle pour refaire Eglise dans la joie des retrouvailles eucharistiques et fraternelles.

Sans oublier que l’amour du prochain, à commencer par celui qui va à la rencontre des plus pauvres et des plus souffrants, est aussi, en toutes circonstances, une très belle forme de communion.


Claude Ducarroz                                           A paru sur le site  cath.ch

samedi 14 mars 2020

La Samaritaine

Homélie
Troisième dimanche de carême 2020
Jean 4

Tout était en place pour que rien ne se passe, autrement dit qu’ils ne se rencontrent ou du moins ne se parlent jamais. Au final : tous les deux ont vu leurs vies bouleversées. Il y eut un avant et un après. On pourrait appeler cela : coup de foudre au bord d’un puits

Au départ en effet, tout les séparait, du moins dans le contexte de ce temps.
Une femme ne bavarde pas avec un homme inconnu en public. Lui était juif, elle une Samaritaine, autrement dit une mauvaise juive, une sorte d’hérétique. A ne fréquenter sous aucun prétexte. Il y a parfois pire que les étrangers : les voisins insupportables parce que trop différents.
Et puis les circonstances. Il est dit que Jésus était « fatigué par la route ».  En plein midi, il avait surtout besoin d’une sieste.

Et pourtant il y avait un point commun entre l’homme de Nazareth et cette femme anonyme. Une pauvreté à partager, qui les rassemblait pour y répondre : la soif, le manque d’eau, la nécessité de creuser dans le même puits.

C’est Jésus qui rompt le silence. « Donne-moi à boire », dit-il à cette femme. Celui qui avait tant à donner –tout à donner- commence par se faire mendiant auprès de cette Samaritaine très gênée par cette requête inattendue. Après quoi, ou plutôt grâce à cette divine humilité, Jésus peut lui faire découvrir, peu à peu, en elle, une autre soif, et lui offrir une autre eau.
La soif d’un amour gratuit, tellement différent des aventures qui ont occupé ou plutôt encombré sa vie jusque là. Et le don d’une présence en forme d’amour inconditionnel –« si tu savais le don de Dieu ! » – au point de lui faire reconnaître en cet homme fatigué, mais si respectueux, le sauveur du monde…et donc aussi le sien.

Et ce n’est pas fini. Tandis que les disciples –des hommes évidemment- sont très préoccupés par les affaires de l’intendance -étaient-ils un brin suisses ?-, ils avouent leur surprise. Ils constatent, avec un reproche refoulé, que Jésus parlait avec une femme, et surtout celle-là, dont la réputation faisait sans doute jaser dans le landernau. Cinq maris ! c’est beaucoup !

Mais Jésus dans sa souveraine liberté, notamment à l’égard des femmes, fussent-elles de mauvaise renommée, a choisi son camp. Pour apporter la bonne nouvelle aux gens du village, il envoie précisément cette femme peu recommandable, annoncer son évangile, celui de la miséricorde et du salut offert à tous.

Et ça a marché, on peut même dire mieux qu’avec les apôtres masculins : « Beaucoup de Samaritains crurent en Jésus à cause de la parole de cette femme, au point qu’ils invitèrent le Seigneur à prolonger son séjour parmi eux pour écouter et pour apprécier plus longuement sa parole de salut.
Oui, Jésus n’a pas craint de confier à une femme plutôt irrégulière un ministère de type apostolique : diffuser son évangile. En terrain difficile.
Comprenne qui pourra ! Y compris dans notre Eglise encore tellement patriarcale.

Nous sommes tous des Samaritaines dans nos vies. Nous avons soif de plus essentiel que ce que peut nous offrir –plutôt nous vendre- une société qui prétend parfois nous rendre heureux en nous gavant de matérialisme ou d’égoïsme. Il suffit parfois d’une épreuve -ou d’un méchant petit virus- pour mesurer les creux intérieurs qui demeurent au plus profond de nous-mêmes, quand nous croyons avoir tout dévoré, tout essayé, tout dominé.

Alors comme la Samaritaine, osons prier ou crier : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’ai plus soif ». Dans un premier moment, comme au bord du puits de Jacob, ça peut être l’eau d’une véritable amitié humaine, un amour pur et gratuit, un geste de solidarité ou de compassion, qui sait ? un sourire, une parole, un accueil.
Mais je suis persuadé que, en embuscade derrière toutes les amours humaines, sous toutes ses formes les plus sincères, il y a cette soif de l’Amour majuscule, qui est le nom même de Dieu.

Nous allons puiser à des fontaines provisoires, à des puits bienfaisants mais encore si imparfaits. Notre soif -finalement, la soif de bonheur total, d’amour sans fin, de rencontre comblée- n’exige-t-elle pas rien moins que Dieu lui-même au bout de cette soif, quand notre petite rivière humaine se fondra dans l’océan de l’amour qu’est Dieu.
 C’est bien ce que Jésus promit finalement à cette femme …comme à nous aujourd’hui : « Celui qui boira de cette eau-là aura encore soif. Mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus jamais soif, car cette eau deviendra en lui source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »
A votre santé…pour l’éternité !
 Amen !


mardi 18 février 2020

Pour + Paul Jubin

+ Paul Jubin


Paul et Béatrice. Ils ne pouvaient pas vivre l’un sans l’autre.  Pouvaient-ils mourir l’un sans l’autre ? Oui, mais pas longtemps. Béatrice a quitté Paul le 29 novembre dernier. Et ce dimanche, Paul a appelé : Béa. Mamie. Elle était là.
 Paul nous a aussi quittés. C’est à la fois notre tristesse – un grand vide parmi nous-  et notre consolation – ils étaient inséparables, ils se sont retrouvés, ils sont réunis par Dieu et en Dieu-.

Quand j’ai annoncé la mort de Paul à quelqu’un qui le connaissait bien, il m’a dit : Voilà quelqu’un qui n’est pas rentré les mains vides. Plein les mains, plein l’esprit, plein le cœur : la vie, sa longue vie.
Quelle vie ! Paul fut un grand vivant, et jusqu’au bout, au milieu de nous. Trois jours avant sa mort, il jouait encore aux cartes, dans sa soif de relations humaines, malgré son chagrin. Pas seulement pour troubler sa nouvelle solitude, mais pour faire du bien aux autres.
Il aimait la vie, il rendait les autres plus vivants, notamment en leur disant merci. Je l’ai vérifié moi-même : il était très reconnaissant, de vivre, de vivre avec et pour les autres, à commencer par sa famille évidemment (Marie, Dimitris, Lea et Yannis, merci de lui avoir bien rendu jusqu’à la fin ce qu’il vous avait donné si affectueusement avec Béatrice.)
 Et aussi avec des amis très fidèles, qui mesurèrent la grâce d’avoir connu et rencontré sur leur chemin un tel personnage, un tel humain, un tel chrétien.

Il s’appelait Paul, ce n’était pas un hasard. Comme Paul de Tarse, jusqu’à Rome mais en passant par Jérusalem, Paul Jubin fut le disciple du Christ en mettant ses pas dans ceux du grand apôtre. On peut relire son pèlerinage en ce monde en donnant la main à son saint patron missionnaire.

Tarse, pour Paul Jubin, à savoir ses racines, c’était son Jura natal. Il a aimé cette terre, cette patrie qui gonfla son cœur d’affections fidèles, d’engagements libérateurs, de poésies qui marient si bien la beauté et la bonté. Certes il ne se sentait nulle part en exil, parce que son  humanité était capable d’accueils larges et de fraternités sans frontières. Mais il est resté jurassien, avec sa Béatrice Fleury dans le jardin des Franches Montagnes. Avec le Doubs qui rencontrerait la Sarine pour un beau mariage de culture et de foi.

Comme celui de Tarse, Paul Jubin est aussi monté à Jérusalem, le lieu de la communion avec le frère Jésus, le Seigneur. On ne comprendrait pas le secret du Paul –comme on dit à Saignelégier- si l’on ne s’attardait pas avec lui à Jérusalen et environs, la patrie de sa foi profonde, le lieu  d’une Eglise toute remuée par les énergies de Pentecôte.
Le mystère pascal, cette passion de donner de la vie, de donner sa vie par amour, les voilà qui ont tellement vibré dans le sang humain de Paul, avec la présence, importante mais humble, de sa bien-aimés au doux nom de béatitude.
L’évangile, comme le disait la première lecture, pas en paroles ni par des discours, mais en actes et en vérité. Et en prière aussi. Oui, cette bonne nouvelle qui apaise le cœur, mais surtout fait passer, non pas de la vie à la mort, comme on le voit si souvent dans l’actualité du monde, mais de la mort à la vie.
 Je le pressentais quand Paul fermait ses beaux yeux pour les ouvrir déjà ailleurs, devant le grand vivant de la gloire.  Car là où je suis, promet Jésus, là aussi sera mon serviteur. Dans la Jérusalem céleste. Alors du ciel vint une voix qui disait : Je le glorifierai encore. C’et fait.

Il faut encore parler, à l’instar de l’apôtre à Rome, du Paul  Jubin des grands espaces et des larges horizons, celui qui non seulement a marché sur des longues routes, mais qui a entrainé avec lui de nombreux voyageurs en quête d’une nouvelle humanité à l’image de l’homme nouveau, le pascal de toujours.
 Les racines de Paul Jubin ne l’ont jamais empêché d’avoir des ailes magnifiquement déployées sous le vent de l’Esprit missionnaire. L’ile de la Réunion, puis l’animation de Frères sans frontières et finalement l’Action de Carême : tout fut pour lui invitation aux voyages, pas pour le tourisme de la consommation, mais dans l’élan de la révolution évangélique, donc profondément humaine parce que divinement inspirée.
Tant de personnes parmi nous pourraient dire actuellement ce qu’elles doivent à Paul Jubin, appuyé sur la complicité de Béatrice, dans leur cheminement de solidarité concrète vers les frères et sœurs, au loin ou ici, tous embrassés d’un même regard d’ample fraternité.

Il n’y a pas de plus grande reconnaissance pour ce frère ainé, ni plus de fidélité à sa mémoire, que de continuer maintenant le combat humain et chrétien, dans notre contexte actuel, celui que Paul suivit jusqu’au bout avec beaucoup de curiosité et de sympathie, chez nous et jusqu’au bout du monde. Oui, la lutte, non violente mais résolue, pour exiger la justice, promouvoir la liberté, accueillir les migrants, aider les souffrants et nécessiteux, sauvegarder la nature, transformer la société et aussi construire une Eglise œcuménique et inclusive. C’était Paul. Ce doit être nous tous maintenant.

Tels sont les grains de vie, les semences d’Evangile que Paul a déposés dans nos mains et dans notre cœur avant de partir, pour que nous les répandions partout où nous sommes, afin que, comme dit Jésus, le semeur se réjouisse en même temps que le moissonneur.


                        Claude Ducarroz

mardi 11 février 2020

Reste la beauté

…et il reste la beauté !

            L’hiver, c’est froid, c’est humide, c’est gris, c’est long. Surtout quand il manque la neige qui devrait ajouter un brin de poésie sur ces paysages mornes et dénudés. Vivement le printemps ! Mais il ne s’agit pas de déprimer en attendant. Merci pour le conseil, car j’allais l’oublier : il reste toujours la beauté, celle qui est « hors saison », autrement dit : de toutes les saisons.

            Dans la nature d’abord. Sous le soleil -même quand il est un peu pâlot- campagnes, lacs et montagnes chantent encore le charme discret de la vie. Des écharpes de nuages peuvent essayer de camoufler nos glaciers, des trouées de lumière ne les rendent que plus sublimes. Et dans le jardin de la voisine, des légumes d’hiver montent la garde comme des soldats de l’espérance invincible. Il y a encore des réserves de féérie dans notre univers glacé.
            Et puis vient la culture, quand les sons de la musique, les couleurs des peintures et les subtilités des nourritures terrestres collaborent à l’enrichissement de l’esprit et à l’enchantement de l’âme. Un concert, et tout est réparé. Une exposition, et tout est transfiguré. Une lecture, et tout est compensé. Il y a de la pâque dans les yeux, dans les oreilles, dans le cœur. On survit ou on revit à un autre niveau. Merci, les artistes !
            Il y a surtout les relations humaines. Dans la bonté, il y a toujours aussi de la beauté. Ce papa dans le train qui berce son enfant, cette caissière de magasin qui répète à chacun avec le sourire un bonjour non commercial, ce couple d’aînés qui se donnent la main comme au premier jour, ces jeunes qui défilent pour le climat en criant des slogans chauds : qu’y a-t-il de plus beau que des humains liés et reliés par l’amour ou l’amitié de petite monnaie ?

            Et dans l’Eglise, me direz-vous ? C’est un peu l’hiver de la nuit et du brouillard si l’on en croit certains médias friands de gros titres noirs. Il faut le reconnaître : notre Eglise ne respire pas la beauté dans les images qu’elle donne actuellement d’elle-même, ou celles qu’on se plaît à lui renvoyer. Mais là aussi, il faut creuser plus profond, peut-être en fermant les yeux.
            Qui dira la beauté du chrétien qui prie dans le silence d’une église habitée par le Christ-Eucharistie ? Qui comprendra le geste de celui ou celle qui va visiter des personnes âgées au nom de sa foi humaine et chrétienne ? Qui saura jamais ce qui veille et vibre au cœur de nos liturgies, que ce soit dans la splendeur des rituels solennels ou dans la simplicité des recueillements discrets ? Qui verra le scintillement des yeux penchés sur la page biblique quand la Parole se révèle dans la divine surprise d’un verset qui redit l’Amour incarné ? Qui mesurera l’émotion du croyant soudain bouleversé lorsque retentit le Requiem de Mozart ou resplendit l’Annonciation de Giotto ?
            Ainsi s’avance l’Eglise en boitant, celle des hommes et des femmes de foi, d’espérance et d’amour, qui re-boivent sans cesse aux sources de l’Esprit et ruminent à nouveau l’Evangile de l’humble beauté christique.

            Puisque tout est Grâce, tout peut aussi devenir Beauté.

                                                                                  Claude Ducarroz
A paru sur le site  cath.ch





                                                                                               

lundi 20 janvier 2020

Encore le célibat du prêtre

INTERVIEW   La Liberté  18.01.20.

1.  Pour le cardinal Sarah, l’ordination d’hommes mariés n’est pas une demande des peuples d’Amazonie, mais « un fantasme  de théologiens occidentaux en mal de transgressions ». Qu’en pensez-vous ?

Quel mépris ! Quand les synodes catholiques suisses, déjà en 1972, demandèrent qu’on puisse aussi ordonner prêtres des hommes mariés, ils ne cédaient pas à un prurit progressiste. C’étaient des chrétiens soucieux de l’évangélisation, inquiets du manque de prêtres, coresponsables de l’avenir de l’Eglise chez nous. Comme en Amazonie.

2. Avec cinq autres prêtres et anciens prêtres, vous avez signé un ouvrage de témoignages de vies suivis d’un appel en faveur d’un libre choix du célibat pour tous les candidats à la prêtrise. Pourquoi ?

Le sacrement de mariage, le célibat consacré et les divers ministères sont tous des cadeaux de l’Evangile dans le trésor de l’Eglise pour le salut du monde. Il faut cesser de les opposer. Selon la plus vénérable tradition de l’Eglise universelle, l’Esprit peut susciter des vocations de prêtres parmi les mariés comme parmi les célibataires. Après discernement et formation, ce ministère, sous ses deux formes, peut être accueilli et vécu dans une belle liberté responsable, comme le démontre la pratique de toujours des Eglises d’Orient, tant orthodoxes que catholiques. Souhaiter une telle pratique chez nous n’a rien de révolutionnaire.

3. Mais n’est-ce pas bouleverser une longue tradition dans l’Eglise catholique ?

Il n’est pas question de critiquer les valeurs du célibat ecclésiastique quand celui-ci est vécu comme une vraie vocation dans une liberté assumée, au service des communautés chrétiennes. J’ai pu vérifier que ce célibat peut être un très bon serviteur du ministère presbytéral. Mais en faire la voie unique qui mène à ce ministère, c’est restreindre la liberté de l’Esprit et diminuer fortement les possibilités de se donner en Eglise d’une autre façon. Ceci dit, je ne pense pas que des prêtres mariés constitueraient une solution à tous nos problèmes, mais je suis persuadé que l’obligation universelle du célibat compte aussi dans la raréfaction malheureuse des vocations presbytérales.

4. Mais avec des prêtres mariés (viri probati) en Amazonie, le cardinal Sarah parle de « blessure dans la cohérence interne du sacerdoce ». Quel est votre avis ?

Où va-t-il chercher cette blessure interne au sacerdoce ? Les prêtres mariés dans les Eglises d’Orient sont-ils moins prêtres que les célibataires ? Ou les nôtres sont-ils de meilleurs prêtres parce qu’ils ne sont pas mariés ? Dans le Nouveau Testament, Jésus parle d’un célibat « pour le Royaume des cieux » destiné à ceux qui peuvent l’accueillir comme une grâce (« Comprenne qui pourra !»). L’apôtre Paul conseille le célibat dans le contexte d’un prochain retour du Seigneur. Mais à aucun moment, ni l’un ni l’autre établit un lien de nécessité entre le célibat et le ministère ordonné. C’est presque le contraire. Après avoir exalté la beauté du mariage chrétien (Cf. Ephésiens 5), Paul le célibataire recommande qu’on choisisse pour épiscope dans les communautés « un homme irréprochable, mari d’une seule femme…, sachant bien gouverner sa propre maison…Car celui qui ne sait pas gouverner sa propre maison, comment pourrait-il prendre soin de l’Eglise de Dieu » ? (I Tim 3)


5. Vous ne pouvez nier le fait que le célibat des prêtres s’est peu à peu imposé, sans doute avec quelques bonnes raisons.

Il faut reconnaître que, assez tôt après les apôtres, certaines spiritualités pessimistes ont émis des doutes sur la compatibilité entre le ministère de prêtre et la vie matrimoniale. On a commencé à exiger des prêtres qu’ils renoncent aux relations sexuelles. Puis on a contraint leurs épouses à s’éloigner d’eux. Sous l’influence du prestige des moines célibataires par vœux, on a préféré ordonner des prêtres engagés dans le célibat. Il faut cependant admettre que l’on a aussi résisté, surtout en Orient, à cette sorte d’intégrisme célibataire. Par ailleurs, en Occident où la règle du célibat pour tous s’est imposée au 12ème siècle, il faut savoir que cette injonction fût loin d’être respectée partout et par tous, même chez les évêques.

6. Le célibat n’est pas un dogme, mais beaucoup tiennent à ce qu’il demeure obligatoire, du moins chez nous. Le pape émérite Benoît estime aussi que la prêtrise exige « l’exclusivité à l’égard de Dieu », donc le célibat. Sans que le ministère de prêtre « laisse du temps pour une vie privée et de gentils loisirs », ajoute le cardinal Sarah.

Reste que le célibat obligatoire n’est donc pas un dogme. C’est  une loi d’Eglise  qui peut comporter des motivations très respectables, mais qui peut aussi être assouplie ou modifiée, comme une large majorité d’évêques l’a souhaité pour l’Amazonie lors du synode de Rome en octobre dernier, en fonction de nécessités pastorales toujours prioritaires. Chez nous aussi.

7. Voyez-vous une relation entre le cléricalisme –dont on parle beaucoup- et le célibat du prêtre ?

Le pape François a appelé tout le peuple de Dieu à lutter contre le cléricalisme, qui établit une relation toxique entre certains prêtres et les autres chrétiens, notamment les laïcs. Il est difficile de voir une relation de cause à effet entre le célibat des prêtres et le cléricalisme. Celui-ci s’explique, entre autres, par une autorité perçue comme un droit sur les autres, par une conscience démesurée du rôle de leader communautaire, par une certaine emprise religieuse qui serait autorisée par le caractère sacré de la vocation et de la mission. Peut-être le célibat, quand il est mal compris ou mal assumé, peut-il contribuer à un tel cléricalisme. Mais il ne faudrait pas oublier tous les généreux engagements des prêtres célibataires qui se donnent, à plein cœur et à plein temps, « à cause de Jésus et de l’Evangile. Ceux-là savent aussi reconnaître, respecter et honorer les autres vocations qui fleurissent dans l’ensemble du peuple de Dieu. Aidons-les dans leur humble fidélité.

Claude Ducarroz



mercredi 8 janvier 2020

Houle et foules

Dans la houle des foules

            L’a-t-on assez remarqué ? 2019 se signale par les très nombreux rassemblements de masse à travers le monde entier. La liste est impressionnante. Et les motifs fort variés. La misère basique, le manque de liberté civique, le mépris des femmes, l’urgence climatique, l’oppression sous toutes ses formes, les inégalités sociales, la cruauté de la guerre : toutes ces raisons, et d’autres encore, ont fourni matière à se réunir pour crier, tantôt une révolte spontanée, tantôt des exigences étayées, toutes, en vérité, pour remettre en question le ou les systèmes qui dominent la guidée de notre aventure humaine.
            Décidément, il y a quelque chose de détraqué dans la mécanique sociale qui gère notre présent et prétend régenter notre avenir en ce monde. Même la Suisse –pays par excellence des compromis tranquilles- n’a pas échappé à quelques fièvres surprenantes. Des dizaines de milliers de femmes dans les rues pour réclamer un plus grand respect de leurs personnes et de leurs droits ; des centaines de milliers de citoyens - emmenés par des jeunes fervents- pour clamer leur volonté de faire davantage pour la survie de notre planète : voilà qui constitue des épisodes significatifs, qu’on aurait grand tort de sous-estimer.
            Ils font partie de ces « signes des temps » que le concile Vatican II avait définis ainsi : « Les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels les chrétiens participent avec les autres hommes », en ajoutant : « L’Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter ces signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile. »
            Quand on parcourt l’actualité de 2019, comment les chrétiens pourraient-ils rester indifférents aux thématiques soulevées par ces multitudes en marche ? Comment se contenteraient-ils de regarder passer les cortèges de l’Histoire en bavardant sur les trottoirs de la simple curiosité ? Ne devrions-nous pas nous intégrer à toutes les solidarités sociales et à toutes les imaginations créatrices pour changer le cours de notre destinée et améliorer la condition humaine, à commencer par celle des plus pauvres et des  plus nécessiteux ?
            Dans l’immense foule qui a battu le pavé pour le climat à Berne le 28 septembre dernier, j’ai aperçu quelques pancartes signalant la présence des Eglises. Mais ils étaient certainement bien plus nombreux, les chrétiennes et les chrétiens qui manifestaient de manière plus discrète, au nom de leur solidarité humaine d’abord, mais aussi avec leurs motivations évangéliques.
            Et quelles peuvent être ces motivations spécifiques ? Incontestablement une certaine vision de l’homme, comme personne sacrée, imbriquée dans ses relations sociales avec tous. Depuis la venue du Fils de Dieu en notre chair, nous savons mieux que tout ce qui concerne l’humain implique aussi le divin, et que la vocation transcendante de l’homme l’enracine d’autant plus dans les exigences de la fraternité universelle.
            Sans doute, au milieu des manifestations populaires et des débats « terrestres », le chrétien doit-il garder une précieuse liberté critique, ne serait-ce que pour remettre en question certains comportements qui sentiraient le mépris ou conduiraient à la violence. Mais pour tout le reste, ce qui est humain et qui a de l’avenir, comment ne pas témoigner du Christ, le meilleur ami de l’Homme, en étant au milieu des hommes, en partageant leurs peines et surtout leurs espérances, en luttant pour une « écologie humaine intégrale ».
            Dans cet esprit/Esprit, je vous/nous souhaite une bonne année 2020.


A paru sur le site  www.cath.ch                                           Claude Ducarroz

mercredi 25 décembre 2019

+ Pierre Huwiler

Homélie
+ PIERRE HUWILER

La vie est une chanson. Surtout la vie d’un compositeur de musique et de chants. Pierre nous a tellement aidés et incités à chanter. Sa vie chante encore pour nous. Il est en personne un chant. Aujourd’hui et au-delà évidemment.

A la source de ce chant, une portée, tout un programme. Oui, cette base toute humaine, l’humus familial : des parents, des frères et sœurs, une chorale d’amour, qui exalte la vie, avec une merveilleuse figure à la clef, l’oncle et parrain Pierre. L’abbé Kaelin, inoubliable. Le petit Pierre avait de qui tenir. Il a tenu, il est devenu lui-même, il fut –non, il est encore-, lui aussi inoubliable : Pierre Huwiler, notre frère, notre ami, notre enchanteur d’amour et de vie.

Sur la portée de sa vie, Pierre a tellement écrit, des musiques et des chansons, pas dans un conservatoire qui sentirait le renfermé, mais sur le vaste horizon de l’imagination, de la créativité, de la générosité débordante.

Toujours plein d’idées et à l’affut de nouveaux projets, il était une sorte d’alchimiste de la musique populaire, dans le plus noble sens de ce mot. Capter les musiques du vaste monde, non pour copier mais pour transfigurer, et servir sur toutes les tables fraternelles des cadeaux d’émotions et de messages, comme on partage le pain et le vin.

Chez lui, la joie des mélodies pouvait se marier avec la profondeur du propos, comme une cantilène d’humanisme poétique.
Puis-je ajouter que mon frère Bernard -entre autres-  a été un serviteur particulièrement fécond de cette intense et amicale collaboration ? Pierre savait d’ailleurs le reconnaître.

L’un donnait le texte, l’autre le ton, et la musique enchantait le tout, sur les ailes d’une bonne nouvelle jetée au vent de toutes les solidarités. C’était un évangile tantôt laïc, tantôt religieux, mais toujours destiné à créer de nouvelles communions, humaines et donc chrétiennes.

Car Pierre Huwiler ne composait pas pour se sculpter une statue de créateur élitiste. Il composait des chants…pour qu’on les chante, tout simplement. Et que les chantent les gens, sans barrière et sans frontière, pour manifester leur joie, pour consoler des tristesses, pour exprimer la foi.

Dans les églises ou dans les halles de fête, il fallait chanter, et si possible que tous chantent, ou écoutent comme s’ils chantaient aussi.
Car nous nous sentions rejoints dans notre humanité par toutes les gammes des bons et beaux sentiments de Pierre, portés par les notes, tantôt témoins de sa fourmillante fantaisie, tantôt rayonnement de sa chaleureuse empathie. Et même nos larmes devenaient des perles qui brillent au bord de nos yeux éblouis.

Au festin de la beauté, marquée par son talent personnel, il ajoutait toujours de nouvelles dimensions. Par ses sources d’inspiration et par ses expressions originales, il savait enrichir notre esprit, dilater notre cœur, élargir l’espace de nos tentes un peu trop helvétiques.




Quand il dirigeait, sans être théâtral, ses bras brassaient les chœurs et les cœurs comme on pétrit le monde ; ses doigts pointaient la perfection esthétique, et l’on pouvait lire dans son visage et dans ses yeux sa volonté émouvante de faire passer un immense amour, tout en sourire.
Merci, Pierre. Et aussi merci à celles et ceux qui ont si bien interprété ses musiques et ses chants.

Est-ce à dire que ce beau concert est terminé, que les lumières multicolores –comme sa vie- vont maintenant s’éteindre, qu’il reste seulement des souvenirs bénis, parce que le compositeur et le chef de chœur nous a quittés, pour notre tristesse et pour nos regrets ?

Il s’est envolé juste avant Noël, à l’heure où les anges s’adonnent aux dernières répétitions en vue de la douce et sainte nuit.
Noël, c’est un enfant, n’est-ce pas Pierre…et Bernard ?

Mais, heureusement pour nous, et pour toi, Pierre, l’enfant de Noël a bien grandi. Il a lancé par sa vie, sa mort et sa résurrection un chant nouveau qui submerge ce monde, une mélodie du bonheur éternel, une bonne nouvelle en forme d’alleluia, un concert inextinguible.

La symphonie de cette vie-là est tellement plus résistante que toutes les maladies et plus puissante que la mort elle-même. Cette promesse vaut pour tout le monde, y compris pour ceux qui n’y croient pas ou ont de la peine à y croire, par exemple devant les épreuves de l’existence.

Là où il y a de la vraie vie partagée, là où il y a un authentique amour, Dieu est là, avec son Royaume promis. Et là où quelqu’un a semé de la beauté, par exemple en créant ou en interprétant de la musique pour alléger ou enchanter les autres, alors il y a de l’éternel qui a commencé au milieu de nous, et qui ne saurait s’éteindre.

Bien sûr, ça n’empêche pas le chagrin d’avoir perdu un être cher, ò combien ! Mais les énergies de la Pâque peuvent même faire sourire nos larmes, faire chanter nos pleurs, transfigurer nos questionnements en confiance pour des lendemains de vie plus forte que la douloureuse morsure de la mort.

Créer de la beauté, c’est un défi à cette mort. Les artistes sont des veilleurs de l’éternel, des gardiens de l’amour durable, comme les anges de Noël qui se sont tous retrouvés au rendez-vous du matin de Pâques. Divine surprise !

J’ose le croire et le dire, sans l’imposer à personne mais en le proposant à vous tous : même aujourd’hui, même maintenant, avec Pierre, on peut encore chanter l’alleluia.



Claude Ducarroz

samedi 7 décembre 2019

Pour Notre Dame

Immaculée Conception 2019
Notre-Dame de Lausanne

L’Immaculée Conception de la Vierge Marie.
C’est une belle fête.
Mais quelle fête ?
Sans vous offenser, que répondriez-vous si je vous posais maintenant cette question ?
Que diriez-vous à quelqu’un d’éloigné de notre religion, qui vous dirait : l’Immaculée Conception, c’est quoi ça ?
Même parmi les catholiques bon teint, certains confondent parfois l’Immaculée Conception de Marie avec ce qu’on appelle la conception virginale de Jésus, à savoir que l’homme Jésus de Nazareth a surgi comme un cadeau entièrement divin dans le sein de sa mère Marie consentante, mais sans l’intervention d’un homme, « par l’opération du Saint Esprit », comme on disait jadis, ce qui n’aide pas nécessairement à mieux saisir le cœur de ce mystère.

Mais l’Immaculée Conception de Marie, c’est encore autre chose. Dans les Eglises d’Orient, on parle de Marie comme de la « pan-aghia », à savoir la Toute Sainte, la sainte en tout ce qu’elle fit et en tout ce qu’elle fut. Car l’Immaculée Conception, c’est une magnifique histoire de sainteté dès le début, dès ses origines secrètes, pour la préparer depuis toujours à devenir –sous réserve de son libre consentement-, la digne mère du Fils de Dieu, l’homme nouveau, l’homme parfait selon Dieu, au milieu de nous.
Marie de Nazareth fut toute sainte, sans péché, mais pas sans progression dans cette sainteté, au fur et à mesure des évènements, y compris des épreuves qui ont sollicité sa foi, sa confiance, son amour.
Une sainteté-cadeau certes, car toute sainteté est d’abord une grâce entièrement gratuite, que personne ne peut mériter, même pas Marie. Mais la sainteté, c’est aussi, à partir du cadeau, une aventure avec Dieu, non sans étonnements, non sans questionnements, non sans abandons dans la nuit de la foi.
On le voit si bien dans l’évangile de l’Annonciation, depuis le premier bouleversement intérieur jusqu’à l’acquiescement de la parole donnée : « Je suis la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon ta parole. » Un pèlerinage inconfortable, un voyage plein de divines surprises.

Sans parler explicitement de Marie, l’apôtre Paul nous aide à comprendre le mystère de cette fête quand il évoque ceux et celles « qui ont été choisis et bénis dans le Christ dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés devant lui, …à la louange de la gloire de Dieu. »
Dans ce cortège des comblés de bénédictions de l’Esprit, Marie la « comblée-de-grâces » marche humblement en tête. C’est pour nous une joie de le reconnaître et de la célébrer en ce jour, surtout à l’approche de Noël où Marie nous donne déjà rendez-vous pour accueillir Jésus, le fils de Dieu… et le sien aussi.

Encore faut-il ne pas tirer de cette belle fête des conclusions pas toujours très évangéliques dans la vie de notre Eglise. Il est arrivé –reconnaissons-le humblement- que la superbe figure de Marie, notamment dans ses privilèges d’Immaculée Conception et d’Assomption, occupe une telle place dans la piété liturgique ou populaire, que les autres femmes, à son ombre éblouissante, disparaissent ou du moins s’effacent des radars de la sainteté ou des ministères reconnus.

 L’Immaculée Marie était aussi une épouse et une mère. Combien de femmes épouses et mères sur les registres de la sainteté proclamée ? N’a-t-on pas pris prétexte de son humilité de servante pour apprécier surtout les femmes servantes dans notre Eglise, comme si elles ne pouvaient pas aussi, avec leurs charismes originaux et si généreux, prendre des responsabilités utiles et nécessaires dans les ministères de réflexion et de décision, de célébration et de mission ?

La beauté et la sainteté insignes de Marie ne doivent pas occulter celles des autres femmes dans l’Eglise de toujours, et par conséquent dans la nôtre aujourd’hui. J’ose dire que Marie, de mon point de vue, quand on reconnaît son rôle éminent dans la vie et la mission de Jésus, comme dans les débuts de l’Eglise, milite pour un sain et saint « féminisme catholique » qui ne peut qu’enrichir le rayonnement de l’Evangile dans et par notre Eglise, elle qui en a tellement besoin de nos jours.

S’il faut combattre un certain mauvais cléricalisme, à la demande même du pape François, j’estime que la promotion des femmes dans notre Eglise est une belle opportunité de grandir dans une Eglise où, comme le disait l’apôtre Paul qu’on ne peut soupçonner de féminisme révolutionnaire : « Vous tous, baptisés dans le Christ, vous avez revêtus le Christ. Il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. » (Gal 3,27-28).
C’est ça l’Eglise !  L’Eglise christique ! L’Eglise apostolique ! L’Eglise mariale !

Claude Ducarroz




mercredi 4 décembre 2019

Pour + Béatrice Jubin

Homélie

+Béatrice Jubin

Elle s’appelait Béatrice, ce qui veut dire « la bienheureuse ». Et elle l’était, mais attention ! à sa manière. Heureuse en faisant des heureux. Ca, c’était tout Béatrice. Sans oublier son si joli nom…Fleury ! Tout un jardin fleuri !

Oui, heureuse en faisant des heureux ! Je le savais, mais je l’ai encore mieux saisi, cher Paul et chère Marie, en vous écoutant parler de votre épouse et de votre maman, avec aussi l’écho des petits enfants.
Et ils sont nombreux parmi nous, venus d’ici et d’ailleurs –et notamment du Jura, et aussi de très loin-  celles et ceux qui pourraient en rajouter, en toute sincérité.

C’est pourquoi cet Adieu prend d‘abord la forme du merci, chère Béatrice, pour tout ce que tu fis, et surtout ce que tu fus, au milieu de nous, avec nous, pour nous.
Béatrice, c’était un amour sans barrière et sans frontière. Un amour à trois dimensions.

La première est plutôt intime. C’est sa tendresse pour vous, sa famille. Vous allez garder dans vos souvenirs tant de gestes et de paroles qui vous ont aidés à grandir, à devenir meilleurs, et cela à l’ombre chaleureuse de sa douce présence, pleine de gentillesse, de générosité et d’humour.



Nous vous laissons avec respect, dans le silence ou dans le partage, le beau devoir de conserver cette mémoire, de la ranimer dans vos rencontres, d’en faire une compagne de votre pèlerinage en humanité. Je pense aussi à vous, les petits-enfants Ioannis et Léa.
« Heureusement que Béatrice était là », m’as-tu avoué, cher Paul, en évoquant ta longue vie. Elle m’a aimé, elle m’a vivifié, elle m’a aussi corrigé. 57 ans de mariage, et Marie en cadeau. Merci Béatrice.

Mais Béatrice était aussi programmée pour d’autres horizons, plus larges. A partir de son Jura natal –où elle a perdu sa mère à l’âge de 11 ans-, elle s’est laissé entraîner de bon coeur, main dans la main avec le Paul, vers le vaste monde de la solidarité, chez nous et aussi ailleurs, dans l’univers du développement intégral.
Elle n’a pas seulement suivi, elle a participé, humblement, mais avec une si belle empathie.

Séjour à la Réunion durant trois ans, puis partenaire de l’activité de Paul au service de Frères sans Frontières, puis de l’Action de Carême suisse, et aussi par ses propres activités professionnelles dans l’EMS des Chênes : on peut dire vraiment qu’elle a passé en faisant le bien, beaucoup de bien, sans élever la voix, mais en laissant parler son cœur toujours grand ouvert. Encore une raison de plus de lui redire merci.

Il y avait en Béatrice une troisième dimension, toujours dans le registre de l’amour, mais celle-là, en débouchant sur le mystère le plus profond de sa riche personnalité.


Béatrice était une croyante, une priante, une pratiquante de l’Evangile. C’est à partir de cet Evangile, souvent creusé avec d’autres, qu’elle « faisait Eglise », en conservant une liberté critique, sans cesser d’être en communion, comme il convient aux adultes dans la foi.

Car chez elle la spiritualité irriguait une vie « les pieds sur terre ». Dans ses eucharisties, les fruits de la terre et du travail des hommes et des femmes gardaient toute leur saveur humaine, y compris quand l’Esprit venait les transformer en repas du Seigneur de Pâque.

Et justement, c’est maintenant la grande invitation pascale. Puisque Dieu nous aime toujours le premier, et ne peut jamais cesser d’aimer, de nous aimer, même si nous sommes tristes évidemment, nous laissons Béatrice rejoindre la maison de famille universelle, à la mesure de l’Amour majuscule de notre Dieu, là où il y a de la place pour beaucoup de monde.

Béatrice a trouvé sa place. Elle lui était réservée, dans le cœur même de Dieu, tout en demeurant encore dans le nôtre, puisque l’amour, même dans l’épreuve de l’absence visible, allume des communions qui ne s’éteignent jamais. Sur terre comme au ciel.

Elle était Béatrice, bienheureuse en faisant des heureux, nous par exemple. Elle est maintenant encore plus Béatrice. C’est Dieu lui-même, en l’accueillant chez lui, qui la rend bienheureuse pleinement et pour toujours.

A Dieu, Béatrice !

                                               Claude Ducarroz


mardi 3 décembre 2019

Noël sans Noël ?l

Noël sans Noël ?

            Pauvre Noël ! Attaquée de toutes parts, que va-t-il rester de cette fête exsangue ?

            L’assaut a déjà commencé juste après la Toussaint. Le rouleau compresseur du consumérisme a passé par là, à grand déploiement de publicités toujours plus sophistiquées, toujours plus agressives. Le black friday a pris le relai, puisqu’il faut surtout acheter à prix réduit le maximum d’objets dont on n’a pas besoin. Le Père Noël, bedonnant sous ses faux airs de grand-père sympa et surtout gavé, occupe maintenant le terrain, en faisant une concurrence peu loyale au saint Nicolas plus maigre et plus religieux. Même les militants de la nouvelle vague verte sont partis en guerre. Il faudrait supprimer Noël pour éviter la surconsommation éhontée, ouvrir l’ère bénie de la décroissance et sauver la planète par une sainte austérité. Bien sûr, dans les écoles, certains continueront vaillamment à évoquer Noël, ne serait-ce que pour remplir un devoir d’information culturelle auprès des bambins. Mais ils sont avertis : pas question de parler de Jésus ni de placer l’Enfant de Bethléem dans la crèche. Ce serait contrevenir à la sacrosainte « neutralité religieuse » qui impose désormais de respecter les autres religions et les sans-religion… en ignorant le christianisme évidemment.

            Nous en sommes là. Mais pas de panique.
            Il faut aussi reconnaître qu’à l’occasion de ces Noëls sans vrai Noël, des valeurs « chrétiennes » semblent se réveiller et inspirer d’innombrables personnes dont beaucoup n’ont plus rien à voir avec la religion, et encore moins avec les Eglises. Ne serait-ce pas du « christianisme anonyme », à savoir l’imprégnation, par osmose discrète, de sentiments et d’actions qui fleurent bon l’évangile ? Tiens ! Sans vouloir tout récupérer au bénéfice de notre religion, il n’est pas indifférent que, justement à l’occasion des fêtes de Noël, des gens se mettent à penser davantage aux pauvres et aux oubliés, à vouloir visiter des malades et personnes âgées, à offrir des cadeaux pour faire plaisir gratuitement, à revisiter des églises, etc… Il doit bien y avoir quelque part du Noël là-dedans, même si l’on n’y pense plus guère.

            Et puis Noël, le vrai, selon l’évangile : personne ne pourra jamais l’effacer complètement. Car celui-là est toujours bien présent. Un couple de pauvres en déplacement forcé ? On en voit tous les jours. Des voyageurs démunis constatant qu’il n’y avait plus de place pour eux dans l’hébergement public ? N’en avez-vous jamais rencontrés ? Des bergers –gens modestes et souvent méprisés- plus disponibles que beaucoup d’autres quand ils ont l’occasion d’entendre une « bonne nouvelle de salut » et de chanter les louanges de Dieu : j’en connais beaucoup autour de moi. Et même des anges, sans ailes, mais tellement prompts à rendre service de bon cœur et à secourir en priorité les plus souffrants de notre monde. Gloire à Dieu, paix sur la terre !

            Et n’oublions pas le plus Noël des Noëls. Là, au cœur de l’eucharistie - à minuit ou plus tard -, n’est-ce pas Noël quand le Seigneur Jésus se fait tellement petit –un morceau de pain- pour venir habiter réellement l’humble crèche de notre cœur, de notre foi et même de notre corps ? Pour notre joie !
            Ce Noël là, jamais personne ne pourra nous l’enlever.  Et c’est lui qui illumine et transfigure tous les autres.

A paru sur le site  www.cath.ch                                                                   Claude Ducarroz


jeudi 7 novembre 2019

Pour + Soeur Monique Baptiste

+ Sœur Monique Baptiste
1957-2019

Quelques jours avant son départ, Sœur Monique-Baptiste avait une autre façon de résumer sa vie quand elle me dit : « Dieu m’a conduite par le juste chemin » (ps 23). Et maintenant « tout est accompli » (Jésus sur la croix, en Jn 19,30.)

Un chemin humain, un chemin chrétien, un chemin de religieuse. Et maintenant, tout est accompli, dans la maison du Père. Parfaite Visitation.

Il faut rappeler son chemin humain. Chacun de nous commence par la vie, la première des grâces, au carrefour de l’amour de nos parents. La famille a beaucoup compté pour Monique. Des Singinois à Courtepin, c’est déjà une destinée de constructeurs de ponts, dans une humanité de partage. Il faut honorer ces valeurs familiales, bien de chez nous, dans la meilleure des traditions, avec des parents engagés par le travail et dans l’Eglise, qui eurent le souci de transmettre aussi la foi à leurs 4 enfants. Transmettre dans le respect de la liberté, c’est aussi cela qui conduisit Monique d’abord sur le chemin de l’enseignement. Déjà une vocation !

Un chemin juste, ajusté. Pour Monique, ce fut la coincidence, presque toujours, entre la route de la vie humaine et le sentier de la communion au Christ. Un baptême ancré dans l’existence concrète. Comme elle me le disait : «  Finalement, le sens de la vie, c’est quelqu’un qui nous regarde toujours le premier avec amour, et qui transforme notre regard sur les autres. »

Oui, c’est le Christ qui fait le chrétien, dans la variété des parcours humains. Mais quand on croit à son amour, il peut arriver quelques surprises. Des appels étonnants. Pour Monique, encore bien jeune, ce fut la vocation religieuse, et plus précisément dans cette communauté de la Visitation caressée par les rayons d’amour de saint François de Sales. Dans cette spiritualité chaleureuse et lumineuse, Monique devenue Monique Baptiste –tout un  programme ! - se sentait à la fois libre et à l’abri, comme elle me l’avait fait remarquer. Priante en silence et en liturgie, et aussi accueillante dans et au delà de la communauté. Aimable et exigeante, d’abord pour elle-même. Et tout faire par amour évidemment, puisque « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour le sauver. »

Avancer sur le juste chemin. Et qui fixe l’itinéraire ? Qui nous donne la main dans les aléas du voyage ?  Monique Baptiste a connu la joie mais aussi la croix. Elle en a fait le mât solide de son bateau, surtout dans les tempêtes de la maladie, avec ses soubresauts qui mettent à rude épreuve l’espérance. Comme elle me le disait : « J’ai essayé de vivre les tuiles avec le Christ. »

Il faut le reconnaître, et savoir rendre grâces à l’Esprit du Seigneur en pensant au témoignage donné par Sœur Monique Baptiste parmi nous –à sa communauté et à bien d’autres -: sa confiance jusqu’à l’ultime abandon, sa persévérance à assumer jusqu’au bout ses responsabilités, son courage dans la souffrance à répétitions nous ont profondément édifiés.

Sans chercher à le dire par des belles paroles, elle nous l’a montré par ses attitudes de vie : elle a partagé le destin de Jésus dans la descente vers la mort. Puisque tout est accompli maintenant, il est venu le temps de sa Pâque avec le même Jésus, ressuscité.
 Et qu’elle proclame aussi, par sa mort et dans la vie éternelle, que « Jésus est le Seigneur à la gloire de Dieu le Père. »

Elle a vécu en Jean-Baptiste qui désigne le Christ, au point de diminuer en Lui pour que Lui grandisse, en elle et en nous. Elle est maintenant pascale pour partager avec lui le bonheur promis à ceux l’ont bien servi parmi nous.

Il y a quelque chose de la vie et de la mort de Sœur Monique Baptiste dans cette lettre de François de Sales : « Vous allez prendre la haute mer. Ne changez pas pour cela de patron, ni  de mât, ni de voile, ni d’ancre ni de vent. Ayez toujours Jésus Christ pour patron, sa croix pour arbre sur lequel vous étendrez vos résolutions en guise de voile. Que votre ancre soit une profonde confiance en lui, et allez à la bonne heure. Que le vent propice des inspirations célestes enfle de plus en plus les voiles de votre vaisseau et vous fasse heureusement surgir au port de la sainte éternité. »

Chère Sœur Monique-Baptiste, tu nous as quittés, et ça nous rend tristes. Mais maintenant, tu es arrivée, et nous te souhaitons un bon séjour « à la maison. »

Claude Ducarroz



jeudi 31 octobre 2019

Avant d'aller au cimetière

Toussaint 2019

« Pourquoi tu pleures ? »
C’était à la fin d’un enterrement. Un petit garçon, qui tenait la main de son père, s’est tourné vers lui en lui posant cette question : « Papa, pourquoi tu pleures ? »

Quand un être cher s’en va, surtout lorsque les circonstances sont particulièrement tristes, inattendues, voire dramatiques, nous pleurons, et c’est bien naturel de le faire. Il ne faut jamais avoir honte de ses larmes.

Nous avons toujours au moins deux raisons de pleurer : justement parce que la personne décédée nous est chère, et aussi parce qu’elle est morte, disparue, comme on dit pudiquement. Nos larmes sont le témoignage d’un amour blessé et en même temps le signe d’un espoir cassé. On voudrait tellement tenir encore l’être aimé dans nos bras, et le retenir pour toujours dans la vie.
Derrière tout amour vrai, il y a nécessairement, qu’on l’avoue ou non, le désir d’un toujours, et sa nostalgie éplorée, quand il faut dire un dernier adieu à celle ou celui qui nous aimait et qu’on a tant aimé.
Alors les pleurs coulent, les larmes arrosent les souvenirs. Il va falloir vivre, ou du moins survivre, sans la présence de cet autre qui donnait un sens à notre existence et contribuait à notre bonheur. On a parfois l’impression qu’on ne pourra jamais plus être heureux. Et pourtant il nous faut continuer de vivre.

Où sont les clefs de cette énigme qui, tôt ou tard, nous rattrape tous ?

Du côté de l’amour perdu, nous pouvons faire quelque chose. Il est  possible que nous ayons l’impression de ne jamais pouvoir retrouver le bonheur, ou pas comme avant.
Mais je suis sûr que nous avons encore de quoi aimer, d’autres à aimer, pour leur bonheur et pour le nôtre. Nos chers disparus nous ont peut-être dit, et souvent montré, qu’il y a encore de quoi continuer d’écrire de l’amour, même sur les marges de la vie qui nous reste.
Dans la cadre de la famille le plus souvent, mais aussi au-delà. Il y a toujours, il y aura toujours des malheureux à secourir, des solitaires à accueillir, des pauvres à servir, des malades à visiter, etc… Autrement dit des frères et sœurs à aimer, sans barrière et sans frontière.
Les souvenirs bénis des morts qui nous font encore pleurer peuvent devenir des invitations à continuer l’affection d’hier par la compassion d’aujourd’hui. Rien n’est plus digne de la mémoire des morts que l’humble service des vivants.

Mais que faire pour l’espérance, me direz-vous ? Cette espérance d’un toujours qui semblait indissociable de nos amours. Dire à quelqu’un « je t’aime », de tout son cœur, de tout son corps, c’est lui dire : « je ne voudrais pas que tu meures ». Et pourtant il est mort, elle est morte, et c’est bien ce qui provoque ce terrible chagrin qui peut même conduire tel ou telle jusqu’à l’orée du désespoir.
Alors là, il faut s’arrêter et réfléchir. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas la clef du « toujours », que l’éternité de l’amour n’existe pas. Il nous faut simplement, je dirais surtout humblement, accepter de la recevoir de la main d’un autre que de soi-même. Nous ne nous sommes pas donné la vie à nous-mêmes, nous l’avons reçue comme un don, un cadeau gratuit, y compris avec cette merveilleuse capacité d’aimer et d’être aimé.
Bonne nouvelle ! L’auteur de la vie, le maître de notre vie, est aussi le vivant de Pâque, celui qui a traversé la mort, celui qui est ressuscité au-delà de cette mort. Pas seulement pour lui, comme s’il était un champion solitaire qui abandonnerait tous les autres dans leur triste néant.
Non, d’au delà de sa mort, il est revenu nous annoncer cette étonnante nouvelle et rallumer notre fragile espérance : « Là où je suis, vous serez aussi avec moi pour toujours ». Par amour évidemment. En ajoutant : « Croyez-vous cela ? »

Bien sûr, ça signifie un énorme saut dans la foi, dans l’abandon confiant en cette promesse. Tous ne parviennent pas à y croire. Il ne faut surtout pas les juger, et encore moins les discriminer.
Par ailleurs, ce cadeau de Jésus –la vie éternelle- ne disqualifie pas nos larmes, n’empêche pas nos chagrins humains.
Il ne répond pas à toutes nos questions légitimes. Jésus lui-même a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare. Il a aussi posé ses questions à Dieu du haut de la croix : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »
La foi en la vie éternelle -qui nous donne cet immense espoir de nous retrouver tous pour continuer de nous aimer en Dieu-, cette foi respecte notre humanité faite de grandeurs et de misères, de joies et de peines, de rires et de larmes, de quelques certitudes bienheureuses et de beaucoup d’interrogations.
Du moins savons-nous maintenant que dans tout amour sincère veille une semence d’éternité qui fleurira dans le royaume de Dieu, quand ce Dieu-Amour sera « tout en tous ».
Puissions-nous continuer de vivre, et un jour aussi de mourir, dans cette espérance-là !

                                               Claude Ducarroz

mardi 29 octobre 2019

Après le synode sur l'Amazonie

Où est l’Amazonie ?

 Dans la foulée de son encyclique Laudato sì sur la sauvegarde de la maison commune et la promotion d’une écologie intégrale (2015), le pape François a eu le courage prophétique de passer aux travaux pratiques en convoquant au Vatican un synode extraordinaire sur l’Amazonie.

Sur le versant écologique, le bilan est audacieux, à la mesure des agressions qui blessent ce vaste territoire et impactent ses populations de manière cruciale. On aurait pu se contenter d’une problématique régionale, découplée du reste du monde. Or le document final nous implique tous dans le sauvetage de cette portion de notre planète. De même que la responsabilité globale est en jeu dans les causes des crises écologiques qui affectent ces terres et leurs habitants, ainsi la solidarité internationale doit se montrer active pour apporter des solutions humaines à ces questions vitales. L’Amazonie, c’est loin, là-bas. Mais, pour soigner ses maux, nous devons tous nous mobiliser. Peu ou prou, nous sommes tous un peu Amazoniens, pour le meilleur ou pour le pire.

Avec sa grande intelligence pastorale, le pape avait assigné aussi au synode le devoir de réfléchir sur la mission et la vie de notre Eglise dans ces territoires isolés. Le diagnostic est impitoyable. A côté de germes d’évangile prometteurs, des renouveaux urgents doivent être mis en œuvre pour une présence d’Eglise qui soit à la fois fidèle au message du Christ et profondément enracinée dans les cultures respectées de ces peuples. Pour assurer un meilleur dynamisme missionnaire, des questions délicates ont été empoignées à bras le corps : le rôle actif des laïcs, les responsabilités pastorales des femmes, la vie et le ministère des prêtres, l’inculturation de la liturgie, etc… Et aussitôt sont apparus des clivages qui risquent bien d’enliser les quelques audaces prophétiques dans les sables des traditions les plus frileuses.

Un éventuel diaconat pour les femmes ? Après la mort clinique d’une précédente commission d’étude, on peut essayer de la ranimer ! Des ministères reconnus dans l’animation des communautés par ces mêmes femmes ? On va réfléchir ! Sans déroger à la tradition du célibat obligatoire pour les prêtres de l’Eglise latine, ne pourrait-on pas –à certaines conditions et exceptionnellement- ordonner des hommes mariés ? Peut-être, mais seulement s’ils sont d’abord des diacres aguerris. Et le tout, uniquement avec l’autorisation du pape, au cas par cas. 

Derrière ces velléités plutôt que ces volontés, je subodore une peur. On redoute celles et ceux qui estimeraient qu’il y a aussi, ecclésialement, des Amazonies hors de l’Amazonie. Quand un prêtre, âgé ou fatigué, parcourt un vaste territoire pour assumer la pastorale dans 10, 20 ou 30 paroisses –des clochers, comme on dit poétiquement en France-, ne sommes-nous pas un peu en Amazonie ? Y compris chez nous. Même s’il peut compter sur le dévouement admirable des laïcs, à commencer par les femmes ! On pourrait ajouter d’autres exemples.

Si le synode, du point de vue de l’avenir de notre Eglise, aboutit à clôturer hermétiquement l’Amazonie dans ses exceptions pour éviter toute contagion des réformes ailleurs, malgré les besoins avérés et les désirs répétés du peuple chrétien, on aura peut-être avancé en Amazonie, mais reculé chez nous.

Seigneur, accorde-nous la grâce de la patience.
Sans perdre celle de l’impatience !

Claude Ducarroz


Ce commentaire a paru sur le site cath.ch le 30 octobre 2019

dimanche 13 octobre 2019

Mission et Ste Marguerite

Homélie
Luc 17,11-19
13 octobre 2019

Il marchait vers Jérusalem où il pressentait que ça allait mal finir pour lui. Il marchait, mais il prenait tout son temps, le temps de croiser des gens, chemin faisant, pour leur annoncer la bonne nouvelle –ce qu’on appelle l’évangile – et pour les guérir de toutes sortes de maladie, selon les besoins de chacun.

Le terrain de mission n’était pas des plus faciles. La Samarie, habitée par des juifs dissidents et rebelles qui évitaient de fréquenter ceux de Jérusalem. Et ce n’était pas mieux en Galilée qu’on avait qualifié de « carrefour des païens », tant s’y mélangeaient des cultures et des religions surgies de tous les horizons.

Mais c’est justement là que Jésus aimait à circuler, à rencontrer les gens, surtout les plus humbles et les plus souffrants, pour leur révéler le visage de son Père qui est aussi le leur, le Dieu d’amour sans barrière et sans frontière.

 Et aujourd’hui le hasard fait que 10 lépreux vinrent à sa rencontre, autrement dit des malades, mais aussi des exclus, des méprisés, tant il est vrai que plusieurs maladies, y compris sociales et économiques, aggravent encore le pénible destin de ces malheureux.

Et Jésus les guérit, de leur lèpre évidemment, mais aussi de leur exclusion sociale et religieuse, puisqu’ils peuvent aller se présenter chez les prêtres.
Il le fait sans autre considération que la compassion active qui jaillit de son cœur touché par leur épreuve.

Il y a un samaritain parmi eux, autrement dit un hérétique peu fréquentable? Qu’à cela ne tienne !  C’est encore lui que Jésus citera en exemple  parce qu’il eut, bien plus que les autres, le réflexe de la reconnaissance. Relève-toi, lui dit Jésus – déjà le langage de la résurrection-, ta foi t’a sauvé.

Car la mission de Jésus, et par conséquent celle de l’Eglise aujourd’hui, est toujours la même, encore que les paysages et les contextes soient différents.

Oui, une Eglise en sortie, comme dit le pape François, qui s’avance au milieu des êtres humains tels qu’ils sont, qui les aime avec leurs grandeurs et leurs misères, qui leur annonce une bonne nouvelle de libération et de salut, qui enrobe ses paroles de gestes de compassion et de partage, qui ne met aucune limite ni aux élans de son cœur, ni aux accents de sa parole, ni aux bienvenues dans ses communautés.

 La mission est une aventure divine en pleine pâte humaine. Simplement, nous savons que Jésus nous tient par la main, que son Esprit respire en nous. Et nous avons envie d’inviter à ce pèlerinage d’amour et de liberté tous ceux que nous rencontrons, pour leur joie et pour la nôtre. Une belle mission !

Quelqu’un a vécu un peu tout cela, et même beaucoup, en arpentant les chemins caillouteux de sa campagne près de Romont, en pays de Fribourg.

 Elle avait les pieds bien sur terre, mais elle marchait surtout à la rencontre des autres, à commencer par les plus petits et les plus nécessiteux, par solidarité humaine, mais aussi par esprit missionnaire.

Car c’est bien cela, l’évangile en actes : visiter les malades, enseigner le catéchisme aux enfants, inviter à la prière en priant beaucoup soi-même, autrement dit aimer Jésus et le faire connaître et aimer, au ras des pâquerettes –elle s’appelait Marguerite.
Non pas en accomplissant des choses extraordinaires, mais en distribuant avec charité la petite monnaie des conseils tout en sourire, des invitations tout en respect, des sacrifices de soi tout en gratuité, les yeux et le cœur tournés vers la croix de Jésus ressuscité.

Marguerite Bays est actuellement canonisée à Rome. Elle doit en être très étonnée, et même plutôt gênée. Elle figure en image au fronton de la basilique St-Pierre à côté d’un cardinal anglais, John Henry Newmann, un géant de culture du même siècle qu’elle.

Mais soyons rassurés, Marguerite demeurera toujours la sainte bien de chez nous, pieuse et généreuse, dans la sainteté de la proximité avec les gens simples et au service d’un évangile qui rejoigne les pauvres de toutes sortes.

Avec elle, l’Eglise nous rappelle que la vocation à la sainteté de la vie –autrement dit miser sur la foi et sur l’amour- est à la portée de tout le monde, avec les énergies de l’Esprit du Christ.

Car Jésus, avec les saints et saintes d’hier et d’aujourd’hui, en attendant ceux de demain, continue de marcher mystérieusement dans notre monde en nous disant à tous et à chacun : Relève-toi et va ! Ta foi t’a sauvé.


Claude Ducarroz

vendredi 4 octobre 2019

Jacques Loew: de conversion en conversion

Jacques Loew : de conversion en conversion
Il fait partie de ceux qu’on a appelé « les grands convertis du XXème siècle ». Et sa vie est bel et bien allée de conversion en conversion.

Un enfant gâté et un grand vide
Cet homme avait tout pour être heureux. Fils unique d’une famille de médecin, entre le soleil de Nice et les études de droit à Paris, il se découvre à 24 ans « complètement athée…puisque avant sa naissance rien n’existe pour l’homme et après sa mort rien n’existe non plus ». Un athéisme hédoniste, avec un grand creux à l’intérieur. Un séjour en Suisse –à Leysin exactement – pour cause de maladie sera un peu son chemin de Damas, complété par quelques jours à la Chartreuse de la Valsainte (Gruyère). La beauté de la nature l’a conduit à l’orée de la foi, le témoignage des moines en pleine eucharistie planta en lui cette question décisive : « Ou bien ces hommes sont fous ou bien c’est moi qui suis aveugle ». Il prie, il médite l’Evangile. Il entre alors dans l’univers de la foi par la porte royale de l’Amour de Dieu. Encore devait-il « avaler l’Eglise, » lui qui avait été placé à la catéchèse protestante pour qu’il échappât aux griffes des curés. Finalement, il est resté là où l’on pouvait dire en vérité les paroles de l’eucharistie, dans l’Eglise catholique, malgré ses lourdeurs historiques.

La ferveur du néophyte
Re-né dans la foi au Christ vivant et dans la communion de l’Eglise, le jeune converti s’annonce chez les Dominicains en 1934. Il goûte à fond la théologie thomiste, il devient prêtre en 1939, sans se douter qu’une nouvelle conversion l’attendait.
L’Eglise de France était alors soulevée par une volonté de nouvelle évangélisation en milieu ouvrier. Entraîné par le Père Lebret, fondateur de Economie et Humanisme, Jacques Loew devient le premier prêtre-ouvrier à Marseille. Ce fils de la bourgeoisie partage la vie des dockers. Dans la solidarité sur les quais, Jacques Loew prend conscience de plusieurs misères dans ce peuple : la violence de l’injustice, le manque de considération, de tendresse, de sens à la vie. Treize ans durant, sa vie de prêtre sera intimement mêlée à celle des prolétaires. Deux rencontres vont illuminer cette recherche et cette expérience originales. En 1942, c’est un premier contact avec Madeleine Delbrêl, elle-même convertie, qui s’était installée en banlieue rouge de Paris, à Ivry, pour témoigner de l’Evangile en pleine pâte marxiste. Autre contact fécond en 1951 : la rencontre avec Mgr Montini à Rome, le futur pape Paul VI, toujours sympathisant des initiatives pastorales venues de France.

« Douleurs et déchirements »
1954. Un couperet tombe de Rome. Il est mis fin brutalement à l’expérience des prêtres-ouvriers. S’ouvre alors une grave crise provoquant des réactions en chaîne parmi les premiers concernés. Des prêtres quittent le ministère pour demeurer avec les ouvriers, d’autres finissent par obéir, la mort dans l’âme. Le Père Loew réagit par une résilience douloureuse mais positive. Il a l’intuition qu’il faut inventer autre chose pour garder la solidarité avec le monde ouvrier tout en évitant les pièges d’une sécularisation politique du ministère. En 1955 déjà, il fonde la Mission ouvrière saints Pierre et Paul, la MOPP. Dans les milieux populaires, il lance des équipes à forte densité évangélique. Partage de vie avec les plus pauvres, intense animation spirituelle et liturgique, sauvegarde du lien avec l’Eglise : de telles mini-communautés sont fondées aux quatre coins du monde, dans ces périphéries devenues chères au pape François. La MOPP, c’est la réponse prophétique, mais aussi ecclésiale, à l’épreuve de l’interdiction des prêtres ouvriers en France. Un rebondissement réussi, une nouvelle conversion.

Et puis vint le concile Vatican II
A l’affut des besoins de l’Eglise en ses profondeurs, le Père Jacques Loew a l’intuition que l’avenir du concile se joue au niveau d’un retour aux fondamentaux de la vie chrétienne. A partir de la redécouverte catholique de la Parole de Dieu –désormais largement diffusée dans et hors de la liturgie-, il faut constituer de nouveaux levains d’évangile pour la pâte humaine et ecclésiale. La mission se fera à partir de petites communautés-signes, ce qui correspondait d’ailleurs à l’évolution en cours parmi les institutions religieuses. Les grandes structures se fractionnent en mini-communautés. Encore faut-il les accompagner et les nourrir. C’est la fondation de l’Ecole de la foi à Fribourg dont la théologie universitaire offrait une opportunité de formation plus sereine qu’en France. Nous sommes au lendemain de 1968.
Durant 35 ans, fidèle au projet de son fondateur, l’Ecole de la foi a formé près de 2000 « disciples » -expression chère à Jacques- appelés à répandre ensuite cette bonne nouvelle à travers 75 pays de notre monde. Quelle nouvelle ? Un enseignement  biblique et théologique très sérieux, une vie spirituelle et liturgique savoureuse et surtout une vérification de l’acquis dans les profondeurs d’un fort partage communautaire en des petites équipes internationales. Ces trois piliers ont constitué la marque de fabrique pour les protagonistes de l’Ecole de la foi. Aujourd’hui encore, des laïcs, des religieux/ses et des prêtres en témoignent avec bonheur. Si l’Ecole de la foi de Fribourg a dû malheureusement cesser ses activités en 2006, une Ecole de la foi à Yamoussoukro a pris le relais maintenant en Côte d’Ivoire.

Les dernières conversions
Pas facile pour un fondateur de laisser son œuvre entre d’autres mains. Le Père Loew l’a fait pour la MOPP en 1973 déjà et en 1981 pour l’Ecole de la foi en la confiant à un couple diaconal, Noël et Josiane Aebischer. Il a pu alors s’adonner au rayonnement de sa brillante intelligence à travers des voyages et des prédications un peu partout dans notre monde, y compris au Vatican. De nombreuses publications constituent encore la richesse de son influence parmi nous. Encore fallait-il qu’il se préparât au grand départ. Ce ne fut pas simple…encore une conversion ! D’anciens désirs remontaient à la surface de son âme. La vie communautaire en monastère ? La vie érémitique dans la solitude ? Ce fut une recherche personnelle laborieuse. Cîteaux, Tamié, des ermitages dans les Pyrénées, il finit par trouver son ultime nid spirituel parmi les moniales trappistines d’Echourgnac, dans le Périgord. C’est là qu’il se remit entièrement à Dieu, le 14 février 1999 à l’âge de 91 ans.

Les traces vives d’un passage fécond
Quel bilan d’une telle aventure humaine et chrétienne, qui puisse continuer de nous édifier aujourd’hui ? Dieu seul le sait. Mais il nous reste des traces encore signifiantes pour nous. Ce qui aurait pu devenir banal est devenu une aventure parce que Dieu a écrit droit sur les lignes courbes de cette vie.
D’abord la foi. Elle ne fut pas un héritage, mais une redécouverte, une irruption à partir du vide. Dans une société de plus en plus sécularisée, les croyants par tradition ou par héritage sont de moins en moins nombreux. Comme Jacques Loew, nos contemporains sont ou seront de plus en plus des commençants ou des recommençants. Relire Jacques Loew, donner la main à un tel grand frère ne peut qu’encourager tous les novices de l’Evangile.
Une fois reconnu le visage humain et divin de Jésus de Nazareth au terme d’un voyage intérieur, c’est encore une autre histoire qui commence, la rencontre inévitable avec une Eglise fort imparfaite. Par les temps qui courent, il semble que les distances d’avec l’Eglise soient plus spontanées que les communions avec cette institution d’apparence humaine, trop humaine. Dans l’itinéraire de Jacques Loew, des rencontres personnelles ont compté davantage que les prestiges historiques des structures.  Où sont de nos jours ces témoins significatifs qui peuvent conduire fraternellement jusqu’au cœur du mystère de Jésus ? Ne sommes-nous pas tous invités, malgré nos faiblesses, mais dans la transparence de quelque béatitude évangélique, à servir de relai pour tant de cœurs assoiffés d’amour ouvert sur la vraie vie ? Aujourd’hui comme hier.
Quand l’homme et le chrétien finissent par coïncider, comment choisir sa voie pour avancer sur le chemin du salut ? Il faut avoir un cœur accroché à l’espérance, car l’itinéraire peut réserver bien des surprises. Encore faut-il avoir la souplesse de plusieurs vocations successives, car naviguer avec Dieu n’est jamais chose tranquille. On n’est pas chrétien pour enchaîner les siestes.
 Comment réagir quand le vent souffle violemment dans l’arbre de l’Eglise ? Se cramponner aux grosses branches. Autrement dit sans cesse revenir à Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Et donner la main à d’autres laissés pour compte au bord de la route. Le bourgeois Jacques Loew, finalement, a toujours préféré la fréquentation des pauvres et des derniers pour découvrir le lieu humain et ecclésial où Dieu lui donnait rendez-vous. C’est dans cette proximité qu’il a trouvé les terrains de sa mission en même temps que le bonheur d’être homme. Et aussi la véritable Eglise de Jésus, autrement dit là où bat le cœur eucharistique du Christ et là où souffle le vent imprévisible de l’Esprit.

Ultime parole, ultime silence
Enfin, il n’y a de transmission qui aide à vivre, que celle qui s’offre à partir d’une vie entièrement donnée. Jacques Loew, s’est beaucoup donné, mais pas sans peine. Les virages de son parcours sinueux ne furent pas  négociés sans hésitations ni souffrances. Trouver le terrain d’atterrissage final pour déposer son destin dans les mains de Dieu fut une quête ardue. On ne se quitte jamais sans arrachements quand il s’agit de se laisser absorber par l’Amour majuscule, jusqu’au bout. Le dernier mot fut son silence, à l’ombre des monastères de contemplation, quand  tout est déjà dit, quand il ne reste plus qu’à offrir le dernier sourire, le dernier soupir. Après avoir vécu tant bien que mal avec  Jésus au milieu des hommes, nul ne peut faire l’économie de mourir un peu comme lui, avant de passer dans la Pâque avec lui. Alors les grandeurs des extrêmes diminutions se superposent aux grandeurs des plus fécondes croissances pour former l’ultime sacrifice eucharistique. Pas seulement mourir en communiant, mais aussi communier en mourant Ou, selon Jacques, …comblé de n’être jamais rassasié de te désirer, et de commencements en commencements, par des commencements sans fin, j’irai ».

                                                                                  Claude Ducarroz
Pour mieux connaître la personnalité, l’oeuvre et les écrits de Jacques Loew, on peut relire  Le bonheur d’être homme – Entretiens avec Dominique Xardel  Editions du Centurion 1988

10525 signes