samedi 14 mars 2015

Homélie 4ème dim. de Carême

Homélie 4ème dim. Carême 2015

J’aime ce mot. Encore faut-il prendre le temps d’explorer tout ce qu’il contient. Ce mot, c’est « miséricorde ». Saint Paul vient de nous rappeler que Dieu est « riche en miséricorde ».

Il y a deux mots dans ce mot : d’abord la misère, la pauvreté, les nôtres évidemment. Et puis le cœur, celui de Dieu qui rejoint nos misères pour en faire autre chose « à cause du grand amour dont il nous a aimés dans le Christ », ajoute saint Paul.

Pour les misères, pas besoin de faire un dessin. Nous ne les connaissons que trop, par expérience personnelle ou communautaire, en examinant sincèrement notre conscience ou en observant l’état du monde qui nous entoure. L’apôtre Paul –encore lui- n’y va pas par quatre chemins : « Nous étions des morts par suite de nos fautes. »

Et c’est à ce moment-là qu’éclate un cœur, autrement dit un immense amour, qui va tout transfigurer. L’évangile nous en donne une icône en spectacle : « Un des soldats avec sa lance perça le côté de Jésus ; et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. » Et juste après : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. »
Tout est dit dans ce silence, tout est montré et démontré dans cette exposition d’un coeur. Car là « Dieu a voulu montrer la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. » 

Le cœur de Dieu qui bat dans la poitrine de Jésus s’est laissé ouvrir pour une opération de résurrection « à cœur ouvert », une véritable transfusion de vie entre Dieu et nous.
Au pied de la croix, il y avait de tout, entre la Vierge Marie et Marie-Madeleine, entre les deux larrons et les soldats moqueurs. C’est dire qu’il y a aussi de la place pour nous, qui que nous soyons. C’est sur eux et sur nous que sont tombés du haut du côté transpercé l’eau qui purifie, le sang qui fortifie. Par la porte du côté ouvert, nous sommes entrés en Dieu. Et là son amour a brûlé nos péchés, dévoré nos fautes, digéré nos misères. Totalement, gratuitement. Miséricordieusement.

Encore faut-il montrer, nous, une double audace.

D’abord l’humble audace de reconnaître notre péché pour dire et redire que nous avons besoin, nous aussi et comme les autres, de cette miséricorde qui donne la vie pascale.
Le cœur du Christ est toujours ouvert, certes, parce qu’il ne peut cesser d’aimer, de nous aimer. Mais il ne force personne à entrer. Il nous redit : « Venez à moi, vous qui peinez sous le poids du fardeau.., car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour votre âme. » Et ailleurs : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. »

Entrer par la porte de la miséricorde –toujours ouverte-, ou ouvrir au Christ qui frappe à la porte de notre cœur contrit: peu importe. L’important, c’est qu’il y ait contact, rencontre, partage d’intimité.

C’est ce qui s’est passé sur la croix pour celui qu’on appelle le bon larron. Il a frappé à la porte de Jésus par cette prière toute d’humilité, après avoir reconnu sa responsabilité dans le mal : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Et la réponse de la miséricorde a aussitôt submergé toute sa misère, qui était pourtant très grande : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »
Oui, reconnaître nos misères et  les transformer en appel à la miséricorde de Dieu : c’est ça la démarche de conversion durant ce carême. Y compris dans le sacrement de la réconciliation.

Et puis une deuxième audace, celle que nous indique encore l’apôtre Paul : « Dieu nous a recréés dans le Christ Jésus en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. »
Quelles œuvres ? Eh ! bien justement celles de la miséricorde puisque nous devons être miséricordieux à l’égard des autres comme notre Père est miséricordieux à notre égard.

Comment voulez-vous que le  monde aille mieux, comment voulez-vous que l’Eglise soit plus évangélique si nous ne devenons pas davantage « miséricordieux » ? Autrement dit ouvrir plus largement notre cœur, l’attendrir par des mouvements de tendresse, oser aller jusqu’au pardon avec la force de l’Esprit de Jésus.
Oui, risquer franchement la miséricorde dans les relations de couples et de familles, dans les péripéties du voisinage ou du travail, et jusque dans l’ambiance de nos communautés chrétiennes qui doivent être des modèles de pratique de la miséricorde si elles veulent donner le témoignage de la joie de croire, du bonheur d’aimer, à la manière de Jésus.

« Dieu a tellement aimé le monde, dit Jésus à Nicodème, qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit obtienne la vie éternelle. »

Recourir avec confiance à la miséricorde de Dieu et oser la miséricorde dans nos relations humaines, c’est peut-être cela passer déjà de la mort à la vie, vivre comme des promis à la résurrection.

Autrement dit être plus heureux en faisant des heureux.

Claude Ducarroz


dimanche 8 mars 2015

Homélie 3ème dimanche de Carême

Homélie du 8 mars 2015

On est pour ou on est contre. Qui ? Quoi ? Eh ! bien l’évangile de ce jour.

Les non-violents absolus sont sérieusement gênés par ce Jésus qui, dans le temple de Jérusalem, fait un fouet avec des cordes et chasse les marchands de bétail en renversant les tables, en jetant à terre les monnaies des changeurs. Je rappelle que ces messieurs étaient là en toute légalité, comme on dit autour de certains comptoirs très helvétiques.

Est-ce à dire que cet épisode donne raison à ceux qui voudraient trouver ici une justification évangélique à n’importe quelle violence pourvu qu’elle soit le fruit d’une « sainte colère », après l’avoir aspergée d’eau bénite ? Vous devinez sans doute que la question, et donc la réponse, est bien plus complexe.

Nous sommes au début de l’évangile de Jean. L’évangéliste vient de raconter –et lui seul- l’évènement des noces de Cana en précisant qu’il s’agit là du « commencement des  signes » de Jésus : « Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » C’est sur cette route des signes qu’il nous faut donc marcher pour comprendre qui est Jésus en l’accompagnant pas à pas, notamment durant ce Carême.

Jean veut dérouler devant les yeux de notre foi en voie de développement des évènements qui peu à peu dévoilent qui est ce Jésus de Nazareth, dans sa mission de Messie, dans son identité de fils de Dieu, jusqu’à l’éclosion finale dans le mystère de sa résurrection.
Et dans l’incident du temple purifié, alors que Jésus monte à Jérusalem pour la Pâque juive, il y a déjà l’essentiel de tout cela : maître du temple : c’est le Messie des juifs, la maison de mon Père : c’est le fils de Dieu, relever le temple en trois jours, en précisant qu’il s’agit de son corps : c’est la résurrection.

Et ainsi de suite, dans une gradation significative, l’évangéliste va aligner les signes.
*Jésus va guérir le fils d’un officier royal et un paralysé pour montrer sa puissance capable de faire reculer toute maladie et tout mal.
* Il va multiplier les pains afin de démontrer qu’il est, lui, le pain vivant destiné aux foules, en pointant déjà vers l’eucharistie.
* En marchand sur la mer, il est le maître des forces de la nature.
* En ouvrant les yeux d’un aveugle-né, il se déclare « lumière du monde ».
* Et finalement, juste avant sa passion, en rendant la vie à son ami Lazare, il peut d’ores et déjà affirmer, preuve à l’appui, qu’il est la résurrection et la vie, ce qui se manifestera pleinement dans le mystère de sa propre résurrection.

Que retenir de cette course d’obstacles de Jésus, de ce marathon de signes ?
A y regarder de plus près, et au-delà des détails qu’il ne faut pas surévaluer, nous pouvons finalement répondre dans la foi à cette interpellation des Juifs : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? »
Un double signe en vérité, celui dont parle l’apôtre Paul aux Corinthiens : « Pour ceux que Dieu appelle, ce Christ est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. »
Puissance de vie, sagesse par amour. Tout converge en effet vers la victoire de la vie, jusqu’à ce qu’elle soit « en plénitude » dans le mystère pascal partagé avec l’humanité.
Et le tout par amour, cet amour semé sur sa route vers Jérusalem, au bénéfice des souffrants, jusqu’à sa propre vie donnée sur la croix, cet amour dont les disciples se rappelèrent qu’il faisait son tourment.

Tout par amour et pour la vie : c’est le secret ultime des signes peu à peu révélés par Jésus.
Ce doit être aussi le contenu des signes que nous sommes appelés à manifester, humblement mais clairement, à la face de notre monde, et déjà tout simplement, comme chrétiens baptisés là ou nous vivons. Surtout durant ce Carême.

* Pour la vie, le respect de toute vie, surtout quand elle est fragile, douloureuse, humiliée peut-être, avec cette priorité aux plus pauvres dont Jésus donnait l’ardent témoignage, au point de devenir lui-même un pauvre rejeté sur la croix, « scandale pour les juifs, folie pour les païens », nous rappelle saint Paul.

* Par amour, en ne misant que sur lui pour réussir sa vie, autrement dit faire notre bonheur en collaborant au bonheur des autres, y compris de ceux qui sont peut-être moins aimables, et jusqu’au pardon des offenses, encore l’un des signes donnés par Jésus du haut de sa croix.

Nous ne le savons que trop : il est plus facile de sonner les cloches de l’hostilité que de faire entendre les battements d’un cœur ouvert et tendre.
Il est plus facile d’allumer les feux de la division et du rejet que de propager l’incendie de la solidarité et de la fraternité.
Mais s’il faut prendre le risque d’être un peu prophète en ce monde pour être disciples de Jésus, soyons les prophètes de la vie et de l’amour, et nous serons en bonne compagnie.
En sa compagnie.

Amen.


Claude Ducarroz

lundi 2 mars 2015

Billet du dimanche

Une vie transfigurée
Mc 9,2-10

Dans la vie de Jésus, l’évènement de la transfiguration est une étape intermédiaire entre son baptême et sa résurrection. La théophanie du baptême (Mc 1,11) est rappelée par la parole : « Celui-ci est mon fils bien-aimé », et le mystère de Pâques est anticipé dans la mention des vêtements éblouissants et le dialogue entre Jésus et les trois disciples au sujet de la résurrection d’entre les morts. Avec une touchante délicatesse, Jésus préparait ainsi les apôtres Pierre, Jacques et Jean à traverser avec eux l’épreuve de son agonie (Mc 14,33) sans perdre l’espérance de la victoire pascale.
La présence de Moïse et Elie est aussi là pour faire le pont entre leur foi juive et la reconnaissance du Messie en la personne de Jésus de Nazareth. Tout un programme de catéchèse à partir de signes encore mystérieux, mais déjà gros de révélation essentielle.

Et nous, là dedans ? Qui n’a jamais rêvé d’une vie transfigurée ? Or, en nous aussi, ce processus a commencé par le baptême, quand la Parole de Dieu nous a ouverts à la foi, quand le geste de la renaissance nous a placés sur orbite pascale.
Les énergies de cette première transformation continuent d’agir en nous tout au long de notre existence. Il fait bon en reprendre conscience lorsque nous prenons du recul pour goûter une bienheureuse solitude sur la montagne d’une retraite ou au creux d’un silence rempli de prière. D’ailleurs Jésus n’a-t-il pas été transfiguré « pendant qu’il priait » (Lc 9,29) ? La Parole ruminée est aussi transfiguratrice quand elle est vraiment écoutée.
On peut comprendre Pierre qui souhaitait bâtir trois tentes pour durer dans l’ambiance magique de cet évènement exceptionnel. Mais Jésus, à nouveau seul avec nous, veut plutôt prolonger les bienfaits de la transfiguration en nous accompagnant dans la plaine de nos existences banales, lieu des petites transfigurations par homéopathie évangélique. C’est peut-être ça, le Carême !

En attendant –mais rien ne presse- que le face à face pascal nous plonge définitivement avec le Ressuscité dans la grande transfiguration finale.

Il est encore temps de vivre « en voie de transfiguration » avant de rencontrer le Transfiguré.

                                                                                  Claude Ducarroz


Publié par www.cath.ch

samedi 7 février 2015

Commentaire pour un dimanche

Enfin une autorité ! Quelle autorité ?
Marc 1,21-28

Nous sommes ainsi faits : nous en appelons à l’autorité quand elle semble absente et nous la critiquons quand elle s’exerce.
Dans l’évangile de ce dimanche, Jésus fait une belle démonstration d’autorité. Une autorité qu’il ne faut pas nécessairement confondre avec le pouvoir.
La première autorité de Jésus, c’est celle de sa parole. Il enseignait. Il ouvrait l’intelligence des gens  de Capharnaüm aux mystères divins, lui le Saint de Dieu. Sans autre pouvoir que celui de faire appel à leur conscience, il parvenait à les enthousiasmer par la vérité de cette Bonne Nouvelle qu’il leur révélait.
Mais la vérité de l’enseignement ne suffit pas pour emporter l’adhésion des cœurs. Encore faut--il que les actes suivent, en pleine cohérence avec les dires. Ici faire reculer le mal qui emprisonnait un homme sous la forme  d’un esprit impur. Autrement dit manifester son pouvoir comme un geste d’amour et un signe de libération.
D’ailleurs les gens ne s’y trompent pas : ils apprécient l’enseignement nouveau parce qu’il s’exprime dans un acte de compassion salvatrice. La parole et l’action en parfaite complicité.
« Et sa renommée se répandait dans toute la région. » Y compris la renommée du Dieu de Jésus, qui aime l’être humain en le déliant de toutes ses chaînes.
Tel est le témoignage que l’Eglise doit donner en ce monde à la suite du Christ et en son nom.
C’est valable pour chaque chrétien, certes. Mais les gens de chez nous, comme ces foules de Galilée, sont sans doute d’autant plus sensibles à une telle démonstration que celle ci est portée en public par des personnes en situation d’autorité reconnue, avec un certain pouvoir dans leurs mains. Hommes et femmes d’Eglise, comme on les appelle parfois : attention !
Heureusement, je crois que, sur ce point, notre pape François nous invite à marcher avec lui sur le bon chemin, celui de l’autorité comme humble service. Merci.

                                                           Claude Ducarroz


samedi 17 janvier 2015

Dimanche de l'unité

Unité 2015

Le monde brûle et les Eglises chrétiennes sont encore en train de se chicaner pour savoir quelle est la plus chrétienne. Il est vrai que le mauvais exemple vient de haut : les apôtres, devant Jésus qui les tança, se disputèrent pour savoir qui était le plus grand parmi eux ! Cf. Luc 22, 34.

Aujourd’hui nous commençons, comme chaque année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Que nous soyons encore divisés, c’est un effet malheureux de nos héritages marqués par des concurrences, des luttes et même des guerres. On n’est pas toujours fier de notre histoire et de nos histoires.

Qu’il faille maintenant se rapprocher, jusqu’à la réconciliation, jusqu’à l’unité dans une légitime diversité : c’est un impératif que nous ne pouvons ni ne devons passer sous silence.
* Un impératif qui nous vient de Jésus lui-même, notre référence commune puisque, la veille de sa passion, il a prié le Père ainsi : « Que tous soient un afin que le monde croie… Qu’ils soient parfaitement un afin que le monde sache que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. »
* Et un impératif qui vient de notre monde, tellement labouré par les divisions, les injustices et les violences. Ce monde dans lequel les chrétiens et les Eglises doivent donner le témoignage que la convivialité est possible, dans le respect des différences et le partage de valeurs universelles.
Dès lors ce qu’on appelle l’œcuménisme n’est pas une branche à option pour quelques spécialistes marginaux, mais une dimension essentielle de la vie de nos Eglises et par conséquent un ardent devoir pour chacun de nous.
Mais finalement, c’est quoi, cet œcuménisme ?
Le pape Jean-Paul II en a donné une définition simple, mais très pertinente : c’est un échange de cadeaux.
Par nos méchantes divisions, dont nous sommes tous responsables, chaque Eglise est partie en emportant une portion de l’héritage chrétien, en se cramponnant à ce morceau, jusqu’à exagérer son importance ou à défigurer sa présentation. Par exemple les catholiques avec la papauté ou le culte marial, et les protestants avec le rôle de la Bible et la liberté d’interprétation personnelle.

Ce faisant, nous avons privé les autres d’un trésor qui, en soi, devrait être partagé par tous, une fois passé dans le bain de la conversion qu’on peut aussi bien appeler une réforme.
Il est grand temps maintenant de se rapprocher les uns des autres par notre foi commune au Christ et par des gestes de fraternité afin de remettre ensemble, sur la table de famille, les pièces précieuses d’un puzzle évangélique que nous avions dispersés aux quatre vents par nos infidélités et nos sectarismes.

C’est un travail long et difficile, qui nous remet tous en question. Il concerne nos modes de pensée, mais aussi nos traditions liturgiques et nos références morales. Il y va d’un discernement communautaire pour faire la distinction entre ce qui est exigé par le devoir intangible d’unité dans la foi et ce qui est acceptable au nom de légitimes diversités dans la manière d’exprimer cette foi et de la vivre en communautés sœurs mais pas semblables en tout.

Il y a entre nous encore des divergences séparatrices qu’il nous faut soumettre au feu de l’Esprit de l’évangile dans l’humilité et la prière. Il y a aussi –et il s’agit de le reconnaître et même de s’en réjouir- des différences qui sont des richesses dans la variété symphonique d’Eglises en voie de retrouvailles après des siècles d’ignorance, d’affrontements et de bouderies jalouses.

Des autorités d’Eglises oeuvrent sur ce chantier, comme on l’a vu récemment entre le pape François et le patriarche orthodoxe Bartholomée. Des théologiens y travaillent aussi, par exemple dans un cercle d’experts catholiques et protestants intitulé le Groupe des Dombes. Il y a aussi toutes ces prières pour l’unité qui montent vers le ciel, en particulier durant cette prochaine semaine, sans oublier des communautés comme celle de Taizé ou de Grandchamp qui s’engagent de manière prophétique, notamment parmi les jeunes, pour la pleine réconciliation des Eglises et des chrétiens.

Et nous, qu’est-ce que nous faisons ? Il serait faux de croire que tout est déjà résolu entre nous puisque nous ne nous faisons plus la guerre. Mieux : nous prions ensemble, nous nous entendons bien, nous oeuvrons de concert pour un monde meilleur, notamment au service des pauvres, des souffrants et des exclus.
Il faut admettre, sans se laisser décourager, qu’il y a encore des nœuds à dénouer dans les doctrines. Mais rien n’empêche que nous, les chrétiens de la base, nous donnions le témoignage de frères et sœurs toujours plus unis quand il s’agit de proclamer notre foi en Jésus le Christ, de dire au monde l’espérance issue de l’évangile pascal et surtout de nous aimer sans attendre d’être pleinement réconciliés.

Tous, à commencer par nos Eglises comme telles, nous avons assez de pauvretés pour avoir besoin de recevoir avec reconnaissance des autres, assez de richesses pour avoir la joie de les partager humblement avec les autres et assez d’impulsions spirituelles pour nous retrouver ensemble sur le terrain de la mission et du témoignage dans notre société.

Chrétiens et Eglises, nous avons assez souffert et fait souffrir par nos divisions. Il s’agit maintenant de procéder par additions de nos trésors purifiés dans l’essoreuse de l’évangile pour les offrir ensemble au monde. Oui, des trésors plus riches dans leurs variétés, plus transparents dans leur beauté, plus chaleureux dans leur rayonnement.

Que chacun puisse dire à l’autre, à commencer par l’autre chrétien près de lui : Tu me manques, mon frère, ma sœur. J’ai un cadeau pour toi. Je me réjouis de découvrir et de recevoir le tien. Et nous rendrons grâces ensemble à l’auteur de tous les cadeaux : Jésus notre commun Seigneur et frère, « afin que le monde sache que tu les as aimés comme tu nous as aimés ».


Claude Ducarroz

mardi 13 janvier 2015

Il était une fois...l'eucharistie

Il était une fois…l’eucharistie !

Chez nous, les statistiques de la vie sacramentelle dans l’Eglise catholique sont en berne. On peut réagir en gérant la pénurie. Le rappel d’un certain « parcours eucharistique » peut aussi déboucher sur des réponses nouvelles face aux défis actuels. Claude Ducarroz vous soumet quelques idées. Qu’en pensez-vous ?


C’était avant le concile Vatican II

Mon père était un chrétien dit « pratiquant ». Il assistait à la messe tous les dimanches mais ne communiait que trois ou quatre fois par an. Notre brave curé –très proche des gens- n’en attendait pas moins de lui, mais pas davantage non plus. Les femmes, avec leurs enfants, étaient plus pieuses, un peu bigotes, comme disaient certains hommes. Nous allions communier plus souvent. Il faut comprendre ! Pour s’approcher de la table sainte, il fallait être « en état de grâce » -comment le savoir ?- et respecter scrupuleusement le jeûne eucharistique le plus strict. Conséquence : j’allais à confesse chaque samedi -mes parents m’y envoyaient- et nous communiions au plus tard avant la messe matinale de 7h.30. Bien entendu, à la grand’messe de 9h.30, seul le prêtre communiait.

Puis vint Vatican II

Et peut-être, un peu avant lui, le renouveau liturgique. Le jeûne eucharistique fut assoupli, on commença à parler français pour les lectures, il nous était enseigné que la messe comportait deux parties également importantes : la liturgie de la parole et l’eucharistie à laquelle nous étions tous invités. Plus question de courber « l’avant-messe », ce que faisaient certains hommes en arrivant à l’église… pour l’offertoire. On comprit qu’il n’était plus nécessaire d’aller à confesse avant chaque communion. Quelques pionniers –pas très bien vus au départ- se mirent à communier durant la grand’messe, ce qui devint peu à peu la norme sociale pour les pratiquants réguliers. L’Eglise catholique, qui avait toujours insisté sur la valeur centrale de l’eucharistie, tout en rendant sa réception plutôt rare chez ses fidèles laïcs, finit par motiver de plus en plus les croyants dans le sens d’une réception fréquente, presque habituelle, de la sainte communion. On avait retrouvé le goût et l’audace de manger à la table du Seigneur. Avec cette évolution collatérale inattendue : plus de communions, mais moins de confessions !

Et maintenant ?

On ne s’attendait pas à un autre phénomène, qui nous frappe encore de plein fouet. C’est la diminution drastique du nombre des prêtres en service effectif. Cette raréfaction eut pour conséquence que les célébrations de la messe se firent de plus en plus rares, surtout dans les campagnes. Là où l’on avait une messe chaque dimanche –et parfois deux par weekend-, il n’y a plus qu’une eucharistie chaque mois. Il est vrai que la diminution conjointe des « pratiquants » conduit aussi à imposer cette relative pénurie eucharistique.
Comment gérer –un vilain mot- cette situation de nouveau « jeûne eucharistique » pour d’autres raisons ? Dans un premier temps, on peut évidemment concentrer les offres sacramentelles dans les centres les plus importants en invitant les gens des périphéries à venir se nourrir spirituellement là où il y a encore la célébration dominicale de la messe. Et puis, quand ce n’est pas possible, on peut toujours se rassembler, grâce à l’animation de célébrations par des diacres ou des laïcs bien formés, en semaine ou même le dimanche.
Dans cette conjoncture, faut-il donner la communion « hors messe » ou faut-il miser sur la seule rencontre de la communauté autour de la parole et dans la prière ? On en discute dans les chaumières catholiques. On peut estimer qu’il n’est pas théologiquement normal de promouvoir des célébrations de type eucharistique en absence de prêtre, ce qui pourrait insinuer que l’on peut se passer de prêtre du moment qu’on peut recevoir la communion sans lui. Il est vrai qu’une telle pratique, si elle venait à entrer dans les mœurs catholiques, pourrait mettre en danger l’indispensable ministère du prêtre comme rassembleur de la communauté et président des liturgies eucharistiques.
Mais par ailleurs continuer  -à juste titre- de souligner l’extrême importance de l’eucharistie dans la vie des chrétiens – l’eucharistie « source et sommet de la vie chrétienne », dixit Vatican  II- en les privant trop souvent de la communion, est-ce cohérent ? Une eucharistie sans prêtre, c’est peut-être une situation de misère. Mais un rassemblement dominical sans eucharistie, est-ce plus évangélique en contexte catholique ? Ceci dit sans diminuer la valeur des liturgies de la parole quand elles sont bien préparées et bien célébrées.

Perspectives possibles

Pour sortir de cette impasse, qui met de nouveau des obstacles à la vie eucharistique « normale », ne faudrait-il pas revoir, en parallèle, les conditions d’accès au ministère de prêtre ? Je ne crois pas que renoncer au célibat obligatoire pour accéder à l’ordination presbytérale soit une panacée. Mais je suis sûr qu’une telle évolution est une partie non négligeable de la réponse à la question eucharistique chez nous aujourd’hui. Nous connaissons tous des diacres permanents et des laïcs qui, à vue humaine et chrétienne, pourraient devenir d’excellents prêtres mariés, après discernement, formation, appel et ordination évidemment. Sans compter peut-être des femmes, mais c’est une autre question, j’en conviens. Et sur ces deux points, l’assemblée synodale suisse s’était déjà montrée favorable en… 1972 !
Tant qu’on n’aura pas rejoint nos frères et sœurs des Eglises d’Orient -y compris les Eglises unies à Rome- sur la relation optionnelle entre la prêtrise et le célibat, je crois que nous continuerons de « boiter » eucharistiquement. J’estime que la théorie et la pratique catholiques, tellement centrées sur l’eucharistie –Parole et Pain partagés- méritent bien un tel ajustement de la discipline des ministères ordonnés, sans déprécier la valeur du célibat librement choisi pour le Royaume des cieux, sans dévaloriser non plus les services indispensables des diacres et des laïcs, hommes et femmes. D’ailleurs ce sont souvent ces derniers qui demandent davantage de nourriture eucharistique. Il ne faudrait pas les décourager d’avoir faim à force de les priver, sans raison grave, du pain de la vie.

                                               Claude Ducarroz



Cette prise position a paru dans le site cath.ch sous la rubrique « blogs »

samedi 3 janvier 2015

Homélie de l'Epiphanie

Homélie 2015




Des mages ou des rois ? Pour l’évangéliste Matthieu –le seul qui en parle-, ce sont des « mages venus d’Orient ». Mais il est vrai que la qualité de leurs cadeaux –de l’or, de l’encens et de la myrrhe- pourrait leur conférer quelque dignité royale. Et puis la liturgie les met en relation avec un texte d’Isaïe (ch. 60) et avec le psaume 71 qui parlent de rois venus de loin apporter des offrandes à Jérusalem. Disons qu’ils sont des rois-mages, et tout le monde sera content.

Au-delà de l’aspect un peu folklorique, l’important est ailleurs. Quel sens avait ce débarquement plus ou moins exotique pour les premières communautés chrétiennes auxquelles on adressait cette bonne nouvelle ?

D’abord que Jésus de Nazareth, dès sa naissance à Bethléem, est bel et bien le sauveur du monde, autrement dit de tous les hommes. Le Messie des juifs certes, puisque des bergers de Bethléem sont venus les premiers reconnaître et adorer Jésus dans sa crèche, encore qu’ils étaient parmi les pauvres du peuple et non pas parmi les notables.

Et puis des mages, autrement dit des païens, sont aussi venus de loin, comme ils disaient « pour se prosterner devant le roi des juifs qui vient de naître ». C’est l’ouverture du salut à tous les peuples de la terre, et cela dès l’apparition du sauveur.

On devine combien était importante cette prise de conscience dans des communautés chrétiennes souvent agitées par un débat très sérieux : les païens peuvent-ils devenir chrétiens sans passer par le judaïsme ou faut-il qu’ils suivent la loi de Moïse pour entrer dans l’Eglise ? Dans le fond, en racontant l’épisode des rois-mages, l’évangéliste Matthieu veut répondre à cette question.

Une telle réponse a-t-elle encore un sens pour l’Eglise d’aujourd’hui ? On pourrait estimer que non puisqu’aucun baptisé n’est obligé de suivre la loi de Moïse pour faire partie de la communauté ecclésiale. Depuis belle lurette, les païens sont les bienvenus dans la communauté chrétienne s’ils adhèrent à l’évangile du salut universel. Et pourtant, au-delà des imageries sympathiques, nous avons encore des leçons à tirer de la venue des rois-mages auprès de l’enfant Jésus, avec Marie sa mère.

* L’Eglise, en faisant confiance à l’étoile intérieure qui guide chaque homme en sa conscience, doit faciliter la rencontre avec Jésus, et non pas dresser des barrières ou fulminer des exclusions. Car l’Eglise n’est pas là pour conduire à elle-même, mais pour amener maternellement au Christ, le seul sauveur de tous.
Elle doit donc sans cesse s’interroger : suis-je un écran ou suis-je une médiatrice, entre les hommes et l’évangile ? Suis-je un obstacle sur leur chemin ou suis-je un guide fraternel quand des hommes, comme les mages, sont en route vers le Christ à travers leur recherche sincère d’un sens à leur vie ?
Plus concrètement : quel Dieu révélons-nous, quel Christ annonçons-nous, quelle bonne nouvelle proclamons-nous en tant que chrétiens dans notre monde ? Est-ce le Dieu-Amour ? Est-ce le Christ de la miséricorde ? Est-ce l’évangile des béatitudes ?

Il semble –mais ça demande encore confirmation- que le pape François veuille relancer une réflexion à ce sujet en insistant sur une Eglise de la miséricorde, de l’accueil inconditionnel et de la solidarité avec tous ceux qui peinent, notamment dans la pastorale des familles. C’est un grand espoir.

* Et puis les rois-mages ne sont pas devenus les apôtres. Ils sont repartis chez eux par un autre chemin. On peut voir dans cette gratuité de la rencontre et dans le respect de leur conscience une certaine indication pour le dialogue interreligieux.

 Si nous croyons que le Christ, par son Esprit, attire au vrai Dieu tous les hommes, nous savons aussi que les chemins pour y parvenir sont multiples et tous très mystérieux.
Pour être fidèle à sa vocation propre, l’Eglise doit aussi reconnaître les valeurs qui se trouvent déjà dans les autres religions. Elle doit renoncer à toute violence qui voudrait vaincre au lieu de convaincre. Depuis le concile Vatican II surtout, sans déroger à sa mission de clair témoignage pour le Christ, elle veut entrer en dialogue fraternel avec les autres religions afin que jamais plus la diversité des croyances serve de prétexte à des affrontements meurtriers qui ôtent toute crédibilité à ceux qui s’y adonnent.

Les religions doivent servir la paix, la liberté, le respect des droits humains et finalement la convivialité entre les peuples, au lieu d’exacerber les oppositions et de provoquer des divisions sources de guerres, comme on l’a trop vu dans le passé, y compris chez nous, et comme certains essaient de le promouvoir encore aujourd’hui.
Attention au piège ! Les chrétiens ne doivent pas se laisser entraîner dans l’escalade du choc des civilisations pour des motifs religieux.

Que la venue de ces mystérieux rois-mages à la crèche de Bethléem, que l’accueil de ces étranges croyants par Jésus et Marie nous aident à élargir notre cœur de chrétiens. Nous sommes convaincus que Jésus est le sauveur de tous les hommes, mais nous sommes aussi persuadés que son Esprit travaille dans la conscience de chacun pour que, dans la variété des chemins de vie et de foi, tous puissent parvenir dans la maison de l’unique Dieu et  Père de tout amour.


                                                                         Claude Ducarroz