lundi 27 avril 2015

Bénir des motos? Cf. La Liberté 28 avril 2015 p. 9.

Notre-Dame des Centaures

« Bénir des motos ? C’est quoi, cette religion ? »

Je devine la réaction étonnée, voire scandalisée, de certains citoyens peu sensibles aux cérémonies catholiques comportant une bénédiction de choses.

Encore faut-il expliquer le sens de ce qui se passe.

Le premier devoir du chrétien, c’est de bénir Dieu pour ce qu’il est et ce qu’il fait. Tant de textes bibliques expriment ainsi le merci des croyants émerveillés par leur Dieu infiniment bon. Nous ne pouvons que le bénir pour tous ses bienfaits, au ciel et sur la terre. Oui, que Dieu soit béni, maintenant et toujours !

Parmi les bienfaits de Dieu, il y a justement sa bénédiction dispensée sur notre monde et tous ses habitants. Comme on le voit dans le récit de la création, Dieu bénit ses œuvres, et surtout  les êtres humains créés à son image. Bénir, c’est dire du bien. Et quand Dieu dit, il le fait. Nous pouvons par conséquent demander au Seigneur de bénir largement toute l’humanité, à commencer par les personnes qui nous sont les plus proches en leur souhaitant l’amour et la paix de Dieu comme cadeaux pour leur bonheur. Sans oublier de le prier de bénir aussi celles et ceux que nous avons de la peine à aimer, peut-être parce qu’ils sont moins aimables !

Et les choses, me direz-vous ? Bénir  Dieu pour les beautés de la nature et le prier de continuer à lui accorder splendeur, grandeur et utilité. Et surtout bénir Dieu pour la culture, à savoir tout ce que les hommes ont découvert, inventé et construit avec leur intelligence, leurs compétences et leur foi. Car toutes choses, finalement, rendent hommage au Créateur de l’univers. Pensons aux arts, aux sciences et aux techniques qui améliorent sans cesse nos conditions de vie sur cette terre. Pensons surtout à tous les élans de charité et de justice qui, peu à peu, rendent notre humanité plus solidaire.

Car tout amour vient de l’Amour et y retourne. Bénir les choses, c’est les accueillir comme des cadeaux et les faire servir à la fraternité. Qu’avons-nous que nous ayons reçu !

La bénédiction n’est pas un talisman ni un porte-bonheur magique ou automatique. Elle exprime surtout notre merci à Dieu pour toutes les bonnes choses qu’il ne cesse de nous offrir en nous les confiant.
Et pourquoi pas des motos, ces instruments extraordinaires remis entre nos mains et surtout livrés à notre responsabilité ?        


                                                           Claude Ducarroz                                                                 

dimanche 26 avril 2015

La pastorale: c'est quoi?

Commentaire Jn 10,11-18

Qu’est-ce que la pastorale ?

Depuis le concile Vatican II, dans notre Eglise tout doit être PASTORAL. Ce mot presque magique est devenu un label de qualité pour qui veut se recommander à la bienveillance de partenaires chrétiens. Il y va de la crédibilité évangélique des initiatives et réalisations les plus diverses.

On peut comprendre cet engouement. Dans l’Ancien Testament, l’image du berger a été attribuée à Dieu lui-même (Ps 23), au futur Messie (Ps 78) ainsi qu’aux chefs du peuple élu (Jr 23). Pas étonnant que Jésus –qui concentre en lui toutes ces prérogatives- se soit senti à l’aise dans l’évocation du berger pour signifier son identité et sa mission propres, ainsi qu’on le voit au chapitre 10 de l’évangile de Jean.

Jésus, le bon pasteur ! Qu’est-ce à dire ? Rien à voir avec un pastorat romantique qui illustrerait un Jésus écolo flânant entre sources vives et verts pâturages. Etre le bon pasteur selon Dieu, c’est un rude métier. Car l’amour vrai emporte tout, et d’abord la vie de celui qui aime. Il s’agit de s’en dessaisir en la donnant librement pour ses brebis. Le contexte n’est pas de tout repos puisqu’il peut y avoir des loups en embuscade. Pas question de fuir ! Il faut veiller et tenir bon. Comme Jésus l’a fait : jusqu’à la croix.
Cette fidélité puise sa motivation dans l’envoi en mission par le Père, mais aussi dans la connaissance réciproque entre les brebis et le pasteur. Pas une connaissance de statistique qui se contenterait de compter les brebis au soir de la journée, mais la relation pleine d’amour entre le berger et chacune de ses ouailles, connue et appelée par son nom. Et puis le cœur de ce berger-là est si large qu’il y a en lui des espaces en réserve pour d’autres brebis qui ne sont pas encore dans le bercail. Il ira les chercher, et d’abord celles qui seraient perdues ou en danger. Nulle limite à l’amour pastoral de Jésus !

A méditer l’évangile de ce dimanche, comment ne pas sentir monter en soi des sentiments d’admiration et de reconnaissance pour notre pasteur Jésus Christ ? Mais aussi, comment ne pas trembler devant tout ce que nous estimons « pastoral » dans la vie de l’Eglise, s’il s’agit bel et bien de l’être « à la manière de Jésus » ? A commencer par toutes les personnes qui se nomment ou que l’on nomme « pasteurs ». Ne devrions-nous pas radiographier de temps en temps, en relisant cet évangile, les initiatives et même les documents dits « pastoraux » qui constituent souvent l’essentiel de nos réunions ?

Pas pour avoir mauvaise conscience, mais pour nous ajuster toujours mieux à la pastorale de Jésus, la seule qui peut marier le bonheur des brebis avec la joie des pasteurs.
Pasteurs qui sont d’abord et restent, eux aussi, les brebis du Seigneur !

                                               Claude Ducarroz


Disponible sur le site  cath.ch

samedi 11 avril 2015

Homélie du dimanche 12 avril 2015
RTS

Fribourg. Sa cathédrale St-Nicolas. Le porche d’entrée est dominé par une vaste scène sculptée représentant le Christ sur son trône royal. On pourrait l’appeler « le tympan à saint Thomas ». En effet, ce Christ, tout ressuscité qu’il est, exhibe ostensiblement les traces de ses plaies dans ses mains et ses pieds. Plus original encore, il a gardé la couronne d’épines sur sa tête pourtant auréolée des rayons de la gloire pascale. Presque mot à mot l’évangile de ce dimanche.

Et aussi l’actualité de cette semaine.

Croyants de cette unité pastorale ici réunis, auditeurs de la RTS, d’une manière ou d’une autre, nous revenons tous des fêtes de Pâques. Beaucoup ont accueilli le Christ dans la renaissance de la foi et dans la prière, d’autres ont plus de peine à le reconnaître vivant et certains resteront peut-être des Thomas un peu bloqués dans leur scepticisme. Pas vu, pas cru ! Tous ont droit au même respect.

Les chrétiens qu’on appelle « pratiquants » sont encore enveloppés des humeurs de l’encens ou des rumeurs des alleluias chantés avec allégresse dans les célébrations liturgiques. Puisque le Christ est vraiment ressuscité, alleluia ! nous sommes ressuscités avec lui, comme osait le proclamer l’apôtre Paul, et notre vie est cachée avec le Christ en Dieu. »
Tout va pour le mieux, en somme.

Et voici cette semaine passée : Syrie, Irak, Nigeria, Garissa au Kenia, et tant d’autres couronnes d’épines sur la tête d’une humanité qui semble préférer la mort à la vie. Où est Pâques dans ce contexte ? Où est le ressuscité ? « Il était là au milieu d’eux et il leur dit : « La paix soit avec vous. » Après ces paroles, il leur montra ses mains et son côté.  Et les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.» Vraiment ?

Les chrétiens morts par fidélité à leur foi, ce sont d’abord eux qui nous montrent aujourd’hui le Christ ressuscité, avec les stigmates de leur crucifixion. Ils attestent que la vie du Christ en eux est plus forte que leur mort sous les coups des nouveaux barbares.
A nous, ces frères et sœurs aînés dans le mystère pascal nous redisent aujourd’hui, sur une partition écrite en lettres de sang : « Cesse d’être incrédule. Sois croyant. » Et Thomas répondit : « Mon Seigneur et mon Dieu. » La foi victorieuse !

Pâques ! Il est un cadeau que personne ne pourra jamais nous enlever, ni d’ailleurs à toute l’humanité, y compris à celles et ceux qui l’ignorent ou le nient : Jésus de Nazareth, le crucifié ressuscité. Jamais Dieu ne reprendra ce cadeau-là, car une fois ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus, jamais. Et avec ce divin cadeau, cette promesse en forme de béatitude, autrement dit une assurance de bonheur : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

Ceux qui croient : des heureux, dit Jésus. Où ? Dans le Royaume de Dieu, oui, bien sûr. Mais aussi dès ici-bas, lorsqu’ils deviennent des faiseurs d’heureux, quand ils sentent bon le Christ pascal au cœur du monde.
Savez-vous la bonne nouvelle ? La résurrection avance peu à peu, pas à pas sur notre terre quand nous marchons avec Jésus, le Fils de Dieu et notre frère.

* Donner la vie après l’avoir respectée, y compris dans ses commencements les plus fragiles, c’est toujours un accouchement pascal. Chers parents, vous mettez au monde un promis ou une promise à la vie éternelle, une étoile de plus au firmament du Royaume de Dieu.

* Pardonner, faire œuvre de miséricorde au lieu de choisir la vengeance ou l’indifférence : c’est passer de la mort à la vie parce qu’on sème de l’amour au printemps d’une nouvelle relation, dans le couple, en famille, dans le voisinage, ailleurs encore.

* Diffuser de la beauté, surtout quand elle donne la main à la bonté, c’est allumer un feu de Pâques, par exemple aux couleurs de la poésie, de la musique et du chant, comme on aime le faire dans ce pays qui nous accueille aujourd’hui.

* Chercher la trace des crucifiés actuels, souvent cachés dans nos sociétés d’insolente consommation, pour les consoler, les accueillir, les embrasser et leur laver les pieds comme Jésus l’a fait: c’est un peu de soleil pascal dans la nuit des oubliés et des exclus.

* Et lutter, avec des oui et avec des non, pour rendre plus humaine notre incontournable convivance ici-bas, en citoyens universels –« un seul cœur, une seule âme »- et non pas en enfants gâtés d’une helvétique prospérité : c’est revenir concrètement sous le proche de St-Nicolas où le Christ ressuscité redit sans cesse, du haut de sa croix, du cœur de sa gloire, à nous les Thomas d’aujourd’hui : « Tout ce que vous faites à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous le faites. » 

Oui, sur la terre comme au ciel.


                                                           Claude Ducarroz

samedi 28 mars 2015

Méditation pour le dimanche des Rameaux

Drôle de roi !

Plus que ses collègues Matthieu et Luc, l’évangéliste Marc insiste pour montrer le Christ comme roi dans le récit de sa passion. A six reprises, il signale Jésus interpelé comme « roi des juifs ».
On peut le comprendre. Le messianisme juif attendait bel et bien comme sauveur un roi vainqueur descendant de David. Plusieurs prophètes l’annoncent et des psaumes le chantent. Dans l’annonce faite à Marie, il est aussi question de placer Jésus sur le trône de David en vue d’un règne sans fin. Jésus lui-même n’a-t-il pas promis la venue imminente du royaume de Dieu ? Et son entrée triomphale dans Jérusalem ne pouvait que conforter certaines espérances, en même temps que nourrir de profonds malentendus.
Devant Pilate, c’est l’heure de vérité. On habille Jésus d’un vêtement de pourpre, mais c’est pour mieux le moquer. Sur sa tête, on a placé une couronne d’épines. Un roseau fait office de sceptre. Les génuflexions précèdent seulement des crachats. « Salut, roi des Juifs ! »
Et pourtant, dans notre foi, nous croyons bel et bien que c’est lui, notre roi, le sauveur du monde.
Par quelle royauté ? Celle de l’amour qui se donne jusqu’au bout pour manifester dans cette humiliation la puissance de la tendresse de Dieu.
Par quel salut ? Celui qui surgira bientôt du tombeau dans la victoire pascale, lorsqu’il attirera à lui tous les hommes dans un immense élan de vie plus forte que la mort.
Il n’est pas si facile de comprendre que la royauté du Christ ait dû passer par tant d’abaissements pour démontrer le véritable secret de son humble toute-puissance.
Il n’est pas évident d’accepter que le trône de la croix soit la première icône de la gloire du Messie.
Et pourtant le message est clair, rappelé par saint Paul : c’est en devenant obéissant jusqu’à la mort sur la croix que Jésus est devenu Seigneur à la gloire de Dieu le Père, et notre sauveur.
Nous sommes les disciples de ce roi-là, à moins que nous préférions les glorioles des roitelets de ce monde. Nous ne pouvons pas mettre notre espérance dans le salut éternel que Jésus nous offre sans remettre en questions nos façons de « régner » dans nos relations de chaque jour. Vénérer le crucifié, miser sur les énergies de sa résurrection, c’est aussi le laisser transfigurer nos manières de vivre, notamment avec les autres, surtout quand nous avons quelque pouvoir sur eux. Les héritiers de la croix et de la Pâque ne peuvent dominer que par l’amour-serviteur et revendiquer la première place qu’en pratiquant de multiples lavements des pieds.
Vive notre roi ! Heureux celles et ceux qui se sont inscrits comme citoyens de son royaume. Mais as-tu vérifié que tu mets ta joie dans l’imitation de son étrange royauté ?
Aimer. Encore aimer.  

Claude Ducarroz


Article à retrouver sur le site  www.cath.ch  

samedi 21 mars 2015

Homélie pour le 5ème dimanche de Carême

Homélie 5ème dim. Carême 2015

Cette fois, on y est ! C’est tout bon ! Nous sommes le 22 mars. C’est le printemps !
Pas si simple, me direz-vous, et vous avez raison. Mais ça fait du bien d’y croire, n’est-ce pas ?

Et puis il y a comme un petit bourgeon de printemps dans l’évangile complexe que nous venons d’entendre. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul –ça c’est l’hiver-, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » : c’est le printemps. Comme fils d’agriculteur dans un pays de plaine à blé, je comprends bien cela. Encore faut-il le vivre avec et selon le paysan Jésus de Nazareth.

Ce grain de blé, c’est évidemment lui, dans le mystère de la croix, avec sa mort programmée qu’il envisage comme un enfouissement dans l’hiver du tombeau, mais surtout avec le printemps de la pâque par la glorification de la résurrection.

« Nous voudrions voir Jésus », disaient quelques grecs venus pour célébrer la Pâque à Jérusalem. On peut en effet chercher à le voir, comme un spectacle intéressant et peut-être même fascinant : un crucifié qui revient à la vie. Seulement voilà : Jésus nous adresse cette invitation : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive, et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. » Dans l’hiver et au printemps.

L’hiver, on connaît ça. Et ce n’est pas facile à accepter, encore moins à vivre. Peut-être des épreuves de santé, mais aussi des deuils. Qui sait ? Des échecs de couple ou de famille, des problèmes dans le travail ou la solitude de celles et ceux qui se sentent incompris, marginalisés, rejetés, ce que le pape François appelle « la culture du déchet. » Le froid de l’hiver peut alors gagner les cœurs et geler les relations humaines. Où trouver, dans ces circonstances, quelque rayon de soleil pour susciter un brin de printemps ?

Je ne veux pas déprécier la clarté et la chaleur des relations d’amour que les humains –quels qu’ils soient- savent inventer et animer dans toutes les solidarités et compassions que nous repérons autour de nous. De grands élans ou simplement de petits gestes peuvent faire merveilles dans les rigueurs de nos hivers personnels ou sociaux, surtout quand la tendresse s’allie à la beauté pour allumer une espérance plus forte que toutes les nuits.

Mais il faut bien le reconnaître : face à certaines épreuves, et notamment face à la mort –la nôtre et celle des êtres les plus chers-, il nous faut un supplément de soleil qui dépasse nos capacités, même les plus généreuses. Et c’est là que le Christ nous donne rendez-vous. Il nous attend au carrefour de nos cris, de nos larmes, de nos prières. Avec une double promesse : « Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. » Et encore : « Moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »
C’est le printemps de l’espérance dès ici-bas, en attendant l’été du royaume de Dieu, dans le plein midi de la résurrection.

Je le sais : cette double perspective n’agit pas comme une baguette magique. La croix demeurera toujours au milieu du chemin, inévitable. Jésus le rappelle sous cette formule déconcertante : « Qui aime sa vie la perd. Qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »
Les détachements : personne ne peut nier que, tôt ou tard, ils font partie de la vie humaine. Mais le détachement sans autre perspective que la diminution, la perte, le néant : c’est vraiment ça, glisser et finalement demeurer dans un éternel hiver.
Alors que le Christ –et ça change tout-, nous offre l’espérance d’un printemps avec fleurs dès maintenant et fruits dans un au-delà sécurisé par l’expérience pascale de Jésus.

Nous sommes venus à la messe ce matin. Nous portons tous en nous quelques résidus d’hiver, quelques branches mortes, des épreuves qui saignent encore, des déceptions qui nous ont griffé le cœur.

La rencontre avec Jésus -dans les lumières de sa parole, dans la chaude intimité de son eucharistie- peut allumer les premiers rayons d’un certain printemps intérieur, comme une aurore pascale.
Ce contact printanier peut nous faire passer de la consolation au courage, de la compassion à la résilience, de l’espoir à l’espérance.
Jésus lui-même a eu besoin de Symon de Cyrène pour aller jusqu’au bout de sa route. Nous sommes venus communier au meilleur Symon de Cyrène pour nous qu’est Jésus lui-même, avec les dons de son Esprit pour nous fortifier dans la vie, surtout si elle devient parfois pesante pour nos frêles épaules.

 Et sur ce chemin de Carême, nous pouvons aussi donner la main, pour les entraîner avec nous vers l’avant de la foi, à celles et ceux qui peinent, qui tombent, qui n’arrivent pas à se relever.

Personne ne peut prétendre qu’il peut apporter le printemps à lui tout seul, car il n’est pas le soleil. Mais offrir un rayon d’amour, de solidarité, d’accueil : c’est à notre portée, et ça suffit peut-être pour faire pousser quelques perce-neige dans la prairie d’une vie.

« Rends-moi la joie d’être sauvé, dit le psaume de tout à l’heure, qui ajoute : « Qu’un esprit généreux me soutienne. »

Mais oui. C’est le printemps.

Claude Ducarroz


jeudi 19 mars 2015

En communion avec les chrétiens persécutés

En communion avec les chrétiens persécutés
20 mars 2015

« Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal, mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » Jn 18,23.
Ainsi s’exprima Jésus de Nazareth devant le grand prêtre Caïphe, après qu’un garde de celui-ci lui eut administré une gifle.
Pas une gifle en retour de la part de Jésus, mais une double question : sur les faits objectifs : « Montre ce que j’ai dit de mal. » Et subjectivement, un boomerang pour sa conscience : « Pourquoi me frappes-tu ? »
Puis Jésus fut envoyé enchaîné auprès du grand prêtre.

Il faut oser parler, dénoncer, interroger tant sur les évènements que sur les motivations. Le silence ne doit pas devenir le meilleur complice des persécutions. A l’heure des médias mondialisés, il faut continuer de dire la vérité, par respect pour celles et ceux qui souffrent, mais aussi par espoir de conversion chez ceux qui font souffrir. On peut nous enlever beaucoup de choses, mais pas la liberté de penser et le courage de s’exprimer au nom des survivants, des blessés et des morts. A propos des disciples justement, Jésus dit aux Pharisiens la veille de sa passion : « Si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront. »  Lc 19,40.
Nous devons encore crier.

 Et puis arrive le moment où, selon les évangélistes Matthieu et Marc, Jésus se tait et ne dit plus rien. Et son silence est aussitôt sanctionné : « Ils se mirent à cracher sur lui et à lui donner des coups. » Mt 26,67.
Une liberté encore plus profonde que celle de la parole : garder le silence pour se replier totalement en Dieu, pour offrir le sacrifice de l’agneau muet conduit à l’abattoir. Il y a un moment où seul le mystère d’un immense silence peut encore narguer l’anti-mystère de l’horreur.
Dans notre silence de communion eucharistique, nous donnons la main ce soir à tous ces silencieux persécutés, souvent jusqu’à la mort, qui imitent le silence et la liberté de Jésus parce que, comme lui, ils ont déjà tout donné, tout offert.

Et puis Jésus reprit la parole, sur la croix. C’était pour prier. Prier le Père et prier pour ses bourreaux. S’il lui resta encore des paroles à dire, dans les soupirs de sa souffrance, dans le souffle de la fin, ce furent celles-ci, pleinement ajustées au cœur de Dieu : « Père, je remets mon esprit entre tes mains. Lc 23,46…Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Lc 23,34.

Pour confier le dernier mot à l’amour, de Dieu et des autres, y compris de ceux qui le faisaient injustement souffrir et mourir. Avec le Christ et avec les chrétiens, du moment que l’Esprit est émis, transmis au cœur de l’épreuve, la seule victoire promise et permise est celle de l’amour plus fort que la haine, que la violence, que la mort.

Les persécuteurs croient leur avoir tout pris, et parfois ça les fait rire en levant au ciel leur couteau ou leur kalachnikof. Mais c’est évidemment une illusion d’optique. Les vrais vainqueurs sont ceux qui, comme Jésus, donnent leur vie pour ceux qu’ils aiment, y compris pour leurs ennemis. Comment ne pas dire notre reconnaissance émue à celles et ceux qui nous entraînent ainsi vers les plus hauts courages, vers le plus bel amour, au matin de Pâques.


Et nous ici, ce soir. Et demain, et les jours suivants ?
Continuer de vivre en éveillés, jamais complices des silences de l’indifférence. Oser dire encore et toujours quand il s’agit des nôtres et aussi quand il s’agit des autres, car tout homme est une histoire sacrée.
Et aussi déposer nos solidarités dans nos silences priants, dans nos générosités concrètes et discrètes parce que la communion des saints enrôle d’abord la cohorte des martyrs, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui.
Et prier, personnellement et en communauté, pour ceux qui meurent et aussi pour ceux qui font mourir, comme l’a fait Jésus sur sa croix. Il ne faut jamais désespérer, surtout pas de la miséricorde de Dieu et pas non plus de la capacité des larrons d’aujourd’hui, qui sait ? de changer leur cœur en se laissant aimer, y compris par ceux qu’ils persécutent.

Et surtout demander pour nos frères et sœurs cruellement martyrisés, de pouvoir tenir bon jusqu’au bout. Et demander pour nous de ne jamais céder aux sirènes du confort dans la foi, mais plutôt de choisir le courage de persévérer dans la fidélité au Christ et à l’Eglise, quoi qu’il en coûte. Comme eux.

Quand des frères et sœurs souffrent et meurent « à cause de Jésus et de l’Evangile », comment ne pas miser plus résolument, pour être heureux, sur le bonheur promis aux pauvres de cœur, aux doux, à ceux qui pleurent, aux affamés de justice, aux miséricordieux, aux cœurs purs, aux artisans de paix, afin que nous gardions la joie et l’allégresse, s’il advenait que nous soyons persécutés, nous aussi, à cause du Royaume de Dieu.

samedi 14 mars 2015

Homélie 4ème dim. de Carême

Homélie 4ème dim. Carême 2015

J’aime ce mot. Encore faut-il prendre le temps d’explorer tout ce qu’il contient. Ce mot, c’est « miséricorde ». Saint Paul vient de nous rappeler que Dieu est « riche en miséricorde ».

Il y a deux mots dans ce mot : d’abord la misère, la pauvreté, les nôtres évidemment. Et puis le cœur, celui de Dieu qui rejoint nos misères pour en faire autre chose « à cause du grand amour dont il nous a aimés dans le Christ », ajoute saint Paul.

Pour les misères, pas besoin de faire un dessin. Nous ne les connaissons que trop, par expérience personnelle ou communautaire, en examinant sincèrement notre conscience ou en observant l’état du monde qui nous entoure. L’apôtre Paul –encore lui- n’y va pas par quatre chemins : « Nous étions des morts par suite de nos fautes. »

Et c’est à ce moment-là qu’éclate un cœur, autrement dit un immense amour, qui va tout transfigurer. L’évangile nous en donne une icône en spectacle : « Un des soldats avec sa lance perça le côté de Jésus ; et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. » Et juste après : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. »
Tout est dit dans ce silence, tout est montré et démontré dans cette exposition d’un coeur. Car là « Dieu a voulu montrer la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. » 

Le cœur de Dieu qui bat dans la poitrine de Jésus s’est laissé ouvrir pour une opération de résurrection « à cœur ouvert », une véritable transfusion de vie entre Dieu et nous.
Au pied de la croix, il y avait de tout, entre la Vierge Marie et Marie-Madeleine, entre les deux larrons et les soldats moqueurs. C’est dire qu’il y a aussi de la place pour nous, qui que nous soyons. C’est sur eux et sur nous que sont tombés du haut du côté transpercé l’eau qui purifie, le sang qui fortifie. Par la porte du côté ouvert, nous sommes entrés en Dieu. Et là son amour a brûlé nos péchés, dévoré nos fautes, digéré nos misères. Totalement, gratuitement. Miséricordieusement.

Encore faut-il montrer, nous, une double audace.

D’abord l’humble audace de reconnaître notre péché pour dire et redire que nous avons besoin, nous aussi et comme les autres, de cette miséricorde qui donne la vie pascale.
Le cœur du Christ est toujours ouvert, certes, parce qu’il ne peut cesser d’aimer, de nous aimer. Mais il ne force personne à entrer. Il nous redit : « Venez à moi, vous qui peinez sous le poids du fardeau.., car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour votre âme. » Et ailleurs : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. »

Entrer par la porte de la miséricorde –toujours ouverte-, ou ouvrir au Christ qui frappe à la porte de notre cœur contrit: peu importe. L’important, c’est qu’il y ait contact, rencontre, partage d’intimité.

C’est ce qui s’est passé sur la croix pour celui qu’on appelle le bon larron. Il a frappé à la porte de Jésus par cette prière toute d’humilité, après avoir reconnu sa responsabilité dans le mal : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Et la réponse de la miséricorde a aussitôt submergé toute sa misère, qui était pourtant très grande : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »
Oui, reconnaître nos misères et  les transformer en appel à la miséricorde de Dieu : c’est ça la démarche de conversion durant ce carême. Y compris dans le sacrement de la réconciliation.

Et puis une deuxième audace, celle que nous indique encore l’apôtre Paul : « Dieu nous a recréés dans le Christ Jésus en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. »
Quelles œuvres ? Eh ! bien justement celles de la miséricorde puisque nous devons être miséricordieux à l’égard des autres comme notre Père est miséricordieux à notre égard.

Comment voulez-vous que le  monde aille mieux, comment voulez-vous que l’Eglise soit plus évangélique si nous ne devenons pas davantage « miséricordieux » ? Autrement dit ouvrir plus largement notre cœur, l’attendrir par des mouvements de tendresse, oser aller jusqu’au pardon avec la force de l’Esprit de Jésus.
Oui, risquer franchement la miséricorde dans les relations de couples et de familles, dans les péripéties du voisinage ou du travail, et jusque dans l’ambiance de nos communautés chrétiennes qui doivent être des modèles de pratique de la miséricorde si elles veulent donner le témoignage de la joie de croire, du bonheur d’aimer, à la manière de Jésus.

« Dieu a tellement aimé le monde, dit Jésus à Nicodème, qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit obtienne la vie éternelle. »

Recourir avec confiance à la miséricorde de Dieu et oser la miséricorde dans nos relations humaines, c’est peut-être cela passer déjà de la mort à la vie, vivre comme des promis à la résurrection.

Autrement dit être plus heureux en faisant des heureux.

Claude Ducarroz