lundi 16 septembre 2013

Prédications à Notre-Dame du Vorbourg



Homélie
Croire en Dieu en famille

La famille ! Notre joie ! Notre croix !
N’est-ce pas ainsi qu’on peut résumer la situation des familles dans notre société occidentale ?

Notre joie, certes. Chacun de nous, par expérience ou par souvenir, pourrait dire tout ce qu’il doit, en positif d’amour, à sa famille, celle dont il est le fruit ou celle qu’il a lui-même fondée. Sans doute n’y a-t-il aucune famille parfaite. Mais la vie, l’affection, l’éducation et souvent la foi nous sont venues par elle. l’oublier.
Sachons le reconnaître et le dire à celles et ceux qui nous firent de tels cadeaux.

Notre croix aussi. L’évolution des couples et des familles dans le monde actuel est souvent la cause de bien des soucis et même à l’origine de beaucoup de souffrances dont les enfants innocents font souvent les frais. Inutile d’aligner des statistiques alarmantes - par exemple sur les divorces, les familles sans mariage ou les familles monoparentales- pour justifier nos perplexités, nos questionnements, nos inquiétudes.

Si ça peut nous consoler ou plutôt nous encourager : la famille de Jésus de Nazareth ne fut pas non plus de tout repos.
Tout semblait avoir très bien commencé puisqu’il est dit dans l’évangile : « L’enfant Jésus grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui ». Quoi de mieux ?
Mais plusieurs crises ont pourtant marqué l’existence de la sainte famille.

Très tôt –il avait douze ans-, Jésus fait problème en restant à Jérusalem avec les docteurs de la loi, tandis que ses parents retournaient à Nazareth sans lui. Vous devinez l’angoisse. « Vois comme nous avons souffert en te cherchant », lui dit Marie, en forme de reproche à peine voilé. C’est qu’il lui fallait être chez son Père. Réponse énigmatique, que Marie et Joseph ne comprirent pas sur le moment.
La vocation exceptionnelle de Jésus devait déjà passer avant tout le reste, ce qu’il ne manqua pas de manifester par la suite, au point que plusieurs fois les gens de sa famille le traitèrent de fou et voulurent le ramener à la raison en le rapatriant à Nazareth.
En vain, car accomplir la volonté de son Père –qui est aux cieux- était plus forte que tous les liens de famille ou de village. Décidément la vie de famille avec Jésus, malgré la sainteté de ses membres, ne fut pas un long fleuve tranquille.

Mais, au milieu de toutes ces vicissitudes, une chose demeurait solide, c’est vrai : justement la vie de foi partagée. Car ce Jésus surprenant devenait adulte « sous le regard de Dieu et des hommes ». Et Marie, sans doute aussi en dialogue avec Joseph, « gardait tous ces évènements et les méditait dans son cœur ».

Il n’y a pas de famille sans problèmes, sans crises, sans épreuves qui peuvent faire mal, très mal parfois. Notre société, avec sa moralité toujours plus élastique, favorise davantage le vagabondage hédoniste que l’attachement aux valeurs solides qui soutiennent les familles. Nous avons au moins cette chance : notre Eglise mise encore sur des amours durables parce que fidèles, sur des couples consacrés par le sacrement de mariage, sur des familles nourries par la vie spirituelle, sur les pardons qui réconcilient et permettent de repartir avec confiance.
Je le sais : la vie de foi ne donne pas une clef magique pour éviter tous les problèmes, voire certains échecs. Mais elle propose aux couples un dessein d’amour de qualité, elle consolide les familles dans un bonheur partagé, elle leur offre le carburant religieux pour affronter les moments difficiles.

C’est une évidence : une famille sevrée des nourritures spirituelles est plus fragile qu’une famille qui s’appuie sur la parole de Dieu méditée, sur la prière à la maison, sur une participation active à la vie de l’Eglise et à sa liturgie.
Pour tenir le coup dans une société veuve de repères solides, il faut qu’il y ait du Nazareth dans nos familles. Pas la perfection illusoire de la tranquillité plate – même à Nazareth, ce n’était pas ainsi-, mais le bonheur jailli des efforts de tous pour grandir ensemble « sous le regard de Dieu et des hommes ».

L’apôtre Paul pensait-il aux familles quand il dressait pour les chrétiens de Rome la charte de la vie communautaire selon le modèle de l’évangile ? Une telle qualité de relations vaut sans doute pour tous les chrétiens, quel que soit leur état de vie, y compris pour les communautés religieuses ou sacerdotales. Nous devons aussi nous interroger sur la « vie de famille » que nous menons.
Mais il est certain que nos couples et nos familles feraient bien de relire cette lettre pleine de bons conseils, qui décline les multiples facettes de l’amour mis en pratique quand nous devons gérer des « vivre ensemble » profonds au plus quotidien de l’existence.

Pour relever ces défis, nous avons tout intérêt à prendre avec nous la sainte famille de Nazareth, là où il y avait à la fois de la liberté et de l’obéissance, de la piété et de l’ouverture aux autres, sur les ailes de l’amour de Dieu et du prochain.

Jésus, Marie, Joseph : ce n’est pas une recette magique, c’est une bonne compagnie à inviter, à fréquenter, à imiter. Et nos familles trouveront ou retrouveront le bonheur de partager la foi, l’espérance et surtout l’amour.

                                   Claude Ducarroz






Prédications à Notre-Dame du Vorbourg

Homélie
Croire en Dieu jusqu’au bout

Les dernières paroles. Les derniers cadeaux.

Certains parmi nous ont vécu cela, lors du départ de ce monde d’un parent proche, d’un ami. Avec quelle émotion ! Avec quel respect ! Avec quelle reconnaissance ! Car à ce moment-là, sobrement mais de tout cœur, on donne ce qu’on a de meilleur, qu’on voudrait laisser en héritage, le signe du plus grand amour.

Ce fut ainsi pour Jésus sur la croix. Et c’était pour nous.
La veille de sa mort, il a déjà presque tout donné « aux siens », comme il appelait ses amis.
* Un message d’abord, pour inviter à l’amour fraternel et à l’unité pour son Eglise. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés… Qu’ils soient un comme nous sommes un, afin que le monde croie ! »
* Et puis deux gestes qui s’appellent et se complètent. Le lavement des pieds pour montrer un exemple à suivre dans la communauté chrétienne : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi ». Un certain type de relations entre chrétiens.
Enfin l’eucharistie, corps livré, sang versé par amour. « Faites cela en mémoire de moi. ».
Bientôt ce sera la finale, car il nous aima jusqu’au bout, lui qui nous a dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Il l’a fait. Pour nous aussi.

Manquait-il quelque chose à ces cadeaux divins ? Oui, Marie, la mère de Jésus. Elle aussi, il nous l’a donnée avant de mourir.
 Elle était là au pied de la croix, avec quelques femmes, toujours les plus fidèles et les plus courageuses dans de telles circonstances. Et puis un disciple, un seul, pour nous représenter tous, y compris ceux qui ont préféré s’enfuir au moment suprême.
Quelques paroles brèves, entre deux soupirs, et tout est dit. Tout est donné, offert jusqu’au bout : « Femme, voici ton fils… Voici ta mère… »

Donc un double cadeau. Jésus nous donne d’abord nous en cadeau à Marie, quelque part à sa place, puisque nous devenons, comme disciples, les fils et les filles de Marie à qui il nous confie. Un drôle de cadeau, puisqu’il s’agit de nous, avec nos misères, nos faiblesses et même nos reniements. Marie, en silence, accepte ce présent des mains crucifiées de son fils. Elle nous prend chez elle, elle nous accueille en elle, comme une immense famille à rassembler en son sein maternel pour le faire naître à l’univers de l’évangile. Neuf mois, elle a porté Jésus dans son sein. Pour toujours, elle nous abrite dans son cœur.

Et l’autre cadeau suit aussitôt. Il est pour nous, et d’une toute autre qualité : c’est Marie elle- même, sa propre mère, qu’il nous offre, celle qui lui a donné la vie, avant de nous livrer la sienne. Il n’a vraiment rien gardé pour lui. Il nous a remis même sa maman.

Un cadeau, même somptueux, ne s’impose pas. Il est offert à notre liberté. C’est pourquoi il est noté dans l’évangile : « A partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » Encore fallait-il que Marie soit accueillie par le disciple bien-aimé, que chez lui, ce soit aussi chez elle.

Et que chez eux désormais, le Christ ressuscité puisse venir habiter par son Esprit après sa résurrection, lui qui a dit : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Deux, trois : c’est le minimum d’Eglise pour que Jésus puisse y venir planter sa tente et marcher avec nous, lui qui est en même temps « le chemin, la vérité, la vie. »

Aujourd’hui, que nous soyons nombreux ou peu nombreux, nous sommes cette Eglise qui rassemble les disciples de Jésus, qu’ils aient été avec lui au pied de la croix, qu’ils se soient retrouvés sur le rivage pour reconnaître le Ressuscité à la fraction du pain ou qu’ils aient été présents au Cénacle au moment de la Pentecôte.

Cette Eglise est toujours à la fois apostolique et mariale. Marie est avec les apôtres réunis et les vrais disciples la prennent chez eux. Nous sommes ensemble dans l’alliance nouvelle et éternelle.

Il nous faut traduire cela aujourd’hui dans la vie de l’Eglise et dans nos existences personnelles. Tout ici, dans cette chapelle et par son histoire, nous invite à mettre cela en pratique jusqu’au bout. Par notre passion pour la parole de Dieu, par notre faim et soif de l’eucharistie, par notre engagement à faire Eglise et par notre piété mariale. Tout ce qu’il faut pour faire Eglise !

N’allons pas séparer ce que Jésus a si bien uni sur la croix en donnant sa vie pour nous. Ne refusons aucun de ses cadeaux : la parole biblique, les sacrements issus de son cœur transpercé –eau et sang-, la communauté apostolique et sa mère Marie : tous des signes vivants de son amour infini pour nous et pour toute l’humanité.

Quoi qu’il arrive et nous arrive, que ce soit dans la société en convulsions, dans une Eglise qui peine ou dans les soubresauts de notre cœur, cramponnons-nous aux branches de l’évangile. Car elles sont toute chargées de cadeaux, qui aident à vivre, qui redonnent courage dans les épreuves et qui nous conduisent finalement jusque dans la vie éternelle.

Sous le doux regard de Marie, sa mère et notre mère, après avoir ouvert largement ses bras sur la croix, Jésus ressuscité les tend maintenant vers nous pour nous presser sur son cœur.

Je viens de relire une lettre de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à un missionnaire en Chine, qui était un peu troublé dan son âme. Elle lui écrit : « Cher petit frère, ne vous traînez plus aux pieds de Notre Seigneur.  Jetez-vous plutôt dans ses bras ! ».

Laissez-vous, laissons-nous enfin aimer.

                                   Claude Ducarroz


dimanche 25 août 2013

Fête de la dédicace de la cathédrale

Homélie
Dédicace de la cathédrale

Trois fêtes en une ! Vous en avez donc pour votre argent. Spirituel, évidemment.
En cette solennité de la dédicace de notre cathédrale, nous pouvons puiser la grâce à trois niveaux de profondeur.

Il s’agit d’abord de ce sanctuaire, si cher à notre cœur. Le 6 juin 1182, l’évêque de Lausanne Roger de Vico Pisano est venu consacrer la première église construite au cœur de ce quartier du Bourg, au dessus des falaises de la Sarine. Que les fondateurs de notre cité -les ducs de Zaehringen- aient voulu aussitôt édifier une église en ce lieu, et déjà dédiée à saint Nicolas de Myre : voilà qui atteste de leur foi, conformément au psaume 127 : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs. Si le Seigneur ne garde la ville, en vain la garde veille. »

Depuis lors, notre ville a beaucoup grandi. Et cette église aussi, puisque de 1283 à 1490, on a construit par dessus la petite église romane des origines, cette grande église gothique qui fait aujourd’hui notre fierté et suscite tant d’admiration. Comme il est important dès lors que ce lieu sacré –véritable symbole de notre cité- soit bien entretenu, toujours accueillant à celles et ceux qui viennent y chercher un espace de recueillement, une découverte de beauté, une invitation à se tourner vers le Ciel. A l’instar de ce que vivaient les juifs pieux dans le temple de Jérusalem dont parle le prophète Ezéchiel.

Merci à tous ceux et celles qui s’engagent à maintenir la qualité évangélique, esthétique et simplement humaine de notre cathédrale. J’espère que bientôt les changements provoqués par l’ouverture du pont de la Poya permettront d’améliorer encore l’ambiance et les offres dans et autour de notre cathédrale.

Mais tout cela -si utile, si nécessaire- n’est pas encore l’essentiel. Ce sanctuaire a été construit et a été peu à peu embelli pour accueillir en priorité les croyants désireux de faire communauté dans une vaste « maison de famille ». Une église, si belle qu’elle soit, n’est pas un musée religieux. C’est d’abord un espace construit pour faciliter le rassemblement des chrétiens qui veulent rendre gloire à Dieu, écouter ensemble sa Parole, célébrer les sacrements, s’unir dans la prière et une vraie fraternité.

La dédicace de l’église avec e minuscule, c’est la fête de l’Eglise avec E majuscule. C’est notre fête. Nous commémorons en ce jour la présence et l’action de tous ces chrétiens qui, tout au  long des siècles, ont accueilli, vécu et transmis les saints mystères célébrés ici. De sorte que, héritiers de toutes ces traditions, nous puissions maintenant, à notre tour, recueillir et prolonger cette magnifique histoire, sans doute tissée par des chrétiens imparfaits –comme nous-, mais tenue et soutenue par tant de fidélités, de conversions et finalement de sainteté.

Comme il nous faut réentendre le message de l’apôtre Paul aux Corinthiens, alors qu’il n’y avait pas encore d’église de pierre pour les rassembler : « Vous êtes la maison que Dieu construit… Le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous. » Finalement, toutes les liturgies et toutes les pastorales, en leurs diverses initiatives, nous rappellent cela. Aujourd’hui plus que jamais.

Fête de cette église. Fête de l’Eglise que nous sommes. Fête aussi de l’Eglise universelle, car tout ici nous renvoie à plus que nous, plus haut, plus loin. Nous sommes dans un lieu emblématique d’horizons plus larges, qu’il nous faut prendre en compte. De paroissiale, cette église est devenue collégiale en 1512. De collégiale, elle est devenue cathédrale en 1924. Et aujourd’hui, par toutes sortes de mouvements qui brassent la vie de l’Eglise et agitent la société, cette église devient toujours plus un port qui rassemble, mais aussi un tremplin qui envoie au large, aux périphéries, comme aime à le répéter notre pape François.

Les paroisses collaborent dans des unités pastorales. Une cathédrale doit être particulièrement sensible au diocèse puisqu’elle est la première église de l’évêque. Par ailleurs, cette cathédrale, de par son histoire, est devenue « la maison du peuple » de Fribourg, avec ses autorités, mais aussi ses invités et ses passants, parmi lesquels de nombreux touristes de toutes nations, cultures et religions. Nous avons encore des efforts à faire pour inscrire cela dans notre manière d’habiter et d’accueillir en notre cathédrale.
Jésus, dans l’évangile n’a pas craint la manière forte pour redonner au temple de Jérusalem sa vraie vocation parce que « l’amour de la maison de Dieu faisait son tourment », comme il est écrit.
Respect du passé et ouverture aux signes des temps, fidélité essentielle et imagination réformiste peuvent aller de pair.

Mais aujourd’hui, soyons surtout dans la joie !  Bonne fête à la cathédrale, à nous l’Eglise ici et à l’Eglise universelle.


                                                           Claude Ducarroz

dimanche 18 août 2013

Homélie du 20ème dimanche du temps ordinaire

Homélie du 20ème dimanche C

Finies, les vacances ! Les textes de la liturgie de ce dimanche nous parlent tous de travail, d’efforts et même de souffrances. Ils invitent les chrétiens à être des combattants.

* Parce qu’il dérangeait par ses prédications et ses prédictions, le prophète Jérémie a été jeté dans une citerne pleine de boue.
* L’épître aux Hébreux nous propose de fixer nos yeux sur le Christ qui a enduré l’humiliation de la croix et l’hostilité des pécheurs avant de s’asseoir à la droite de Dieu.
* Enfin, Jésus lui-même nous avertit que, finalement, il est venu mettre sur la terre la division plutôt que la paix, même si le fait de prédire une certaine hostilité entre la belle-mère et la belle-fille n’a rien de très original.

Que la vie chrétienne, quand elle se veut fidèle au message de Jésus, soit une lutte : est-ce que ce n’est pas évident, est-ce que nous n’en faisons pas l’expérience ? Ou alors serait-ce que nous sommes des chrétiens en chaise longue, qui prolongent indéfiniment leurs vacances spirituelles, qui se sont mis, plus ou moins, en congé de l’évangile ?

* Lutter pour la foi. Nous constatons bien, chez nous aussi, que le peuple des croyants diminue au point de devenir ce que Jésus appelait un « petit troupeau », parfois un peu perdu dans la masse de ceux qui doutent, qui décrochent, qui s’opposent, qui nient, renient, dénient.
* Lutter pour l’espérance. Au cœur d’une civilisation qui fournit tant d’anesthésiants pour tromper en nous la faim et la soif de vie éternelle, nous passons pour des rêveurs naïfs quand nous osons encore parler d’au-delà et de résurrection.
* Lutter pour la charité. Si notre humanité a multiplié les moyens de vivre, a-t-elle élargi nos cœurs dans le sens d’une société où chaque être humain, quel qu’il soit, pourrait avoir le minimum pour vivre dignement ? Nos démarches de solidarité et de partage nous semblent si souvent des gouttes d’eau dans un océan de misères, de violences et d’injustices insurmontables.

Le tableau est bien sombre, me direz-vous. Vous nous menez droit dans le mur de la dépression, du découragement, de la démission.
Alors regardons les textes de plus près.

* Face au sort injuste et cruel du prophète Jérémie, quelqu’un s’est levé courageusement pour demander justice et compassion. C’était un officier étranger et païen.
* En fixant notre regard sur Jésus, l’auteur de l’épître aux Hébreux nous incite à ne pas céder au découragement parce que le Christ crucifié est aussi le ressuscité.
* Si Jésus, inévitablement, suscite la division en se proposant à notre liberté, il apporte aussi une paix contagieuse dans le cœur de celles et ceux qui veulent bien le suivre sur son chemin pascal.

Un chrétien sera toujours dans une situation difficile, fragile, inconfortable. A cause de ses propres faiblesses humaines et à cause d’un monde qui ne vit pas toujours –peut-être même pas souvent- sur la longueur d’onde de l’évangile. Mais il tient bon, malgré ses limites, parce qu’il croit, parce qu’il sait, parce qu’il expérimente qu’il n’est pas seul dans son combat.

* Il y a d’abord ce Jésus qui a ouvert devant nous le chemin de la vraie vie humaine, selon le rêve de Dieu, qui veut finalement notre bonheur dans le plein exercice d’un amour à l’image du sien. Et qui ne cesse de venir à notre rencontre par sa parole, par ses sacrements, par le don intime de son Esprit.

* Il y a aussi cette « foule immense des témoins » dont nous parle l’épître aux Hébreux. On peut penser à ceux qui nous ont précédés, par exemple celles et ceux qu’on appelle les saints, canonisés ou non. Ils nous prouvent qu’il est possible de vivre vaillamment en ce monde tel qu’il est, en trouvant la bonne lumière pour éclairer nos sentiers, en misant sur l’amour pour être heureux et faire des heureux, en maintenant le cap de l’espérance en la vie éternelle.

* Heureusement, il y a des témoins qui vivent encore aujourd’hui au milieu de nous et qui nous donnent la main, dans notre Eglise, comme par exemple actuellement le pape François.  Mais il y en a aussi dans les autres Eglises, dans les autres religions et même parmi celles et ceux qui se prétendent sans religion, mais qui sont des hommes et des femmes de bonne volonté, cohérents avec leurs convictions humanistes, courageux dans leurs engagements pour la promotion de la justice, de la solidarité et de la paix en ce monde. Dieu reconnaîtra les siens !

Finalement, ce que le Christ nous demande, c’est de lui faire confiance et de nous investir pour les autres. Pour, et non pas contre.
* Oui, lutter avec l’Esprit du Christ, mais pour une meilleure humanité.
* Oui, combattre, mais avec les seules armes de l’amour, de la générosité, du don de soi, comme Jésus. C’est d’ailleurs en ce faisant que nous trouverons notre bonheur, déjà en ce monde et plus encore dans l’autre.

Wath else ?

                                   Claude Ducarroz


jeudi 15 août 2013

Entre désirs et besoins

Entre désirs et besoins

A la faveur des vacances, j’ai été invité à une joyeuse réception autour d’un grand buffet fort abondant et même succulent. Au delà de l’effet gourmandise, ce fut un poste d’observation privilégié pour « apprécier » notre société occidentale. Edifiant !
Entraînés par le (mauvais) exemple de leurs parents, des adolescents se sont précipités sur les bonnes choses qui leur faisaient de l’œil. Vous devinez la suite. Emportés par leurs désirs presque infinis, ils ont rempli leurs assiettes de manière non seulement généreuse mais carrément débordante. Evidemment, les besoins réels, même gargantuesques, ne peuvent pas être au niveau des désirs fantasmés, surtout quand ceux-ci sont si démesurés. Résultat des courses : plus de la moitié de ces appétissantes victuailles sont demeurées pêle-mêle dans les assiettes avant de finir dans les poubelles, et au mieux dans une déchetterie pour recyclage hasardeux.
Parabole vivante et assez dégoûtante de notre société de consommation. Tout, tout de suite : c’est plus qu’un slogan. Les désirs, attisés par la tentation des matières bien présentées, montent à l’assaut des convives alléchés. Même leurs besoins –pourtant forcément limités- ne parviennent pas à résister à l’attaque consumériste. Il suffit de constater le nombre d’enfants et de jeunes déjà en surpoids.
Et je ne voudrais pas oublier un détail, si l’on ose dire. Tous les (nombreux) serviteurs de ces agapes provenaient des Philippines et d’Inde. Que pensaient-ils devant tant de gaspillages, eux qui doivent affronter, pour eux ou autour d’eux, la triste réalité d’enfants et de jeunes dévorés par la malnutrition, et peut-être même la faim, avec leurs sous-produits de misère matérielle, sociale, morale ? Silence !
Il y a des tables, et surtout des attitudes, qui vous coupent l’appétit ! Et peut-être vous font réfléchir, sait-on jamais !
Réagir ? Agir ?

Claude Ducarroz

Cette réflexion a paru sur le site www.cath.ch

mercredi 14 août 2013

Assomption de Marie

Homélie
Assomption 2013

Au risque de vous étonner, en cette fête de l’Assomption de Marie, je voudrais conduire vos regards vers un vitrail de notre cathédrale qui ne fait aucune allusion à la sainte Vierge. Regardez sur votre gauche, derrière la chaire, le vitrail des martyrs. On n’y voit aucun personnage biblique, mais deux hommes –saint Maurice et saint Sébastien- et deux femmes -sainte Catherine et sainte Barbe- dont le point commun est le cruel martyre qu’ils ont subi autour de l’an 300.

Le peintre Joseph Mehofer -qui a réalisé ce vitrail en 1901- a poussé le réalisme jusqu’à représenter au dessous de chaque personnage la brutalité de son supplice. Tous sont nus, y compris les femmes, dans une sorte de déploiement indécent de la cruauté.

Mais regardez bien. Discrètement, je dirais même humblement, dans chaque carré inférieur de ce vitrail, le peintre a ajouté le visage d’une femme dans quatre attitudes significatives qui, elles, peuvent nous ramener à Marie.
Que font ces femmes dans ce contexte de barbarie ? En commençant par la droite, la première prie les mains jointes. La deuxième pleure. La troisième donne un baiser à saint Maurice. Et la quatrième soutient et relève saint Sébastien criblé de flèches.

Il y a trois manières de lire et d’interpréter ces visages de femmes très énigmatiques.
On peut d’abord y reconnaître la vie et la mission de Marie, la mère de Jésus et notre mère.
* Elle a prié, notamment en acceptant le mystère de l’incarnation par ces mots qui anticipent la prière du Notre Père : « Qu’il me soit fait selon ta Parole. » Et puis elle a prononcé la si belle prière du Magnificat.
* Elle a pleuré au pied de la croix de son Fils et sans doute en bien d’autres circonstances.
* Elle a embrassé Elisabeth dans le mystère de la Visitation, et les autres femmes en pleurs avec elle au Calvaire.
* Elle a soutenu activement l’Eglise naissante dans le mystère de la Pentecôte.

C’est cette Marie-là que nous fêtons aujourd’hui dans la gloire. Ce qu’elle fut et ce qu’elle fit sont maintenant « éternisés », autrement dit résumés et tranfigurés dans la communion parfaite avec Dieu. L’assomption ne doit pas être détachée de l’histoire concrète de Marie parmi nous. C’est la servante du Seigneur à Nazareth, c’est la mère réfugiée à Bethléem, c’est celle qui a su faire de ses visites des Visitations, c’est la mère douloureuse près de la croix, c’est la compagne des apôtres dans l’accueil de l’Esprit : c’est cette Marie-là, trop souvent représentée loin de nous sur des nuages, que nous fêtons joyeusement en ce jour. Oui, aujourd’hui toutes les générations peuvent la dire bienheureuse parce que le Seigneur a fait pour elle des merveilles. Saint est son nom.

Et maintenant revenons à notre vitrail. Ce que nous avons discerné chez Marie, la mère de l’Eglise, il faut que toute l’Eglise l’imite et le vive.
Ces visages de femmes, c’est aussi le rappel de la mission de l’Eglise –donc de chacun de nous- dans notre monde si souvent blessé par les injustices et les violences

L’Eglise, c’est la communauté des priants sous toutes les formes.
C’est aussi la congrégation des hommes et des femmes sensibles à toutes les misères, qui répondent par la solidarité de toutes les compassions.
L’Eglise, c’est surtout la communion de tous ceux et toutes celles qui misent sur l’amour, jusqu’au pardon, jusqu’à la miséricorde, jusqu’au don de soi.
C’est enfin la chaîne infinie de celles et ceux qui se portent au secours des faibles et des pauvres, pour les relever, pour les réconforter, pour les re-susciter.

Je vous avoue que j’ai reconnu tout cela, avec une grande émotion, dans la première visite de pape François hors de Rome, le lundi 8 juillet dernier quand il est allé à Lampedusa rencontrer les requérants d’asiles rescapés des naufrages.
Il a prié avec eux et pour eux. Il les a encouragés, et aussi celles et ceux qui les accueillent. Il a pleuré avec eux. Il nous a demandé de les aimer en combattant concrètement la triste globalisation de l’indifférence. Ce pape nous a donné un exemple évangélique et marial.

Enfin un dernier regard sur ce vitrail et sur Marie. A dessein, le peintre a placé des visages de femmes pour mieux suggérer son discret message. Encouragé par la fête mariale de ce jour, je voudrais reconnaître et magnifier le rôle extraordinaire des femmes dans notre société. Sans oublier l’Eglise non plus, où elles ne sont pas toujours reconnues à leur juste valeur.
 Oui, dans un monde de bruts –qui sont souvent des hommes-, nous comptons plus que jamais sur l’engagement des femmes afin qu’elles nous montrent un autre chemin pour le bonheur de l’humanité toute entière.
La prière de la foi, certes, mais aussi la puissante douceur de la compassion, l’amour vrai et la solidarité en actes.

Comme Marie, avec Marie.


Claude Ducarroz

lundi 15 juillet 2013

La vie est belle! Quoique...

La vie est belle. Quoique !

Si j’en crois la publicité que j’ai trouvée un jour dans le supplément de l’Hebdo intitulé « Type », être heureux « en Suisse » -je veux dire à la manière suisse-, c’est :

-          cesser de diaboliser l’infidélité
-          dégager de la testostérone, car le mâle est de retour
-          faire de son business une success story
-          porter une montre qui fait bien plus que donner l’heure
-          habiter un appartement au look de design
-          rouler en Land Rover, mais mise au vert
-          pratiquer l’art du barbecue, car « je mange donc je suis »
-          avoir la panoplie du petit geek ou quand l’inutile devient parfaitement indispensable
-          avec cet avis définitif : « Peut-être que le bonheur, dans le fond, est bien dans le pré. Dans cet endroit où l’on vit sans rien d’autre à foutre que s’écouter pousser les poils. »

Décidément, l’être humain est un étrange animal. Il vit, c’est une évidence, mais en plus il se pose inévitablement des questions cruciales sur sa vie, ce qui peut faire son bonheur et fait souvent son tourment. Quel est le sens ultime de tout cela : la naissance, la vie, la mort ? On peut essayer de passer beaucoup de temps à oublier ces interrogations lancinantes. Elles finissent toujours, tôt ou tard, par nous rattraper.
Comment vivre heureux -au moins de temps en temps- entre une vie qu’on n’a pas choisie et une mort qu’on va probablement subir, nous qui ne savons ni le jour ni l’heure ?

Plaidoyer pour les petits bonheurs

Je crois profondément que le bonheur, justement, c’est comme la vie : c’est du donné à recevoir, c’est du cadeau à accueillir, c’est ce qu’on appelle une grâce.
Assoiffés que nous sommes, errant le plus souvent dans le désert aride de nos circonstances, nous risquons toujours de passer à côté des petites oasis qui  peuplent nos solitudes parce que nous courrons après les mirages qui miroitent à l’horizon sans jamais nous abreuver vraiment.
Ah ! ces petits bonheurs, à portée de main, gratuits comme le soleil, tendres comme la lune.
* La nature n’est-elle pas ce jardin toujours disponible à tous, quelles que soient nos humeurs ou nos conditions de vie, qui nous offre toujours de quoi sourire, un brin de bonheur, comme une petite branche de muguet le 1er mai. ? La fleur sous la rosée, le parfum d’une violette au printemps, la neige qui enrobe le silence glacé de tant de beautés, les étoiles qui nous font signe mystérieusement –de si loin, tout là-haut-, le mariage du lac et de la forêt, ces oiseaux qui chantent, pour qui sinon pour toi, pour moi : tout cela c’est du bonheur semé comme de la petite monnaie au bord de nos chemins.
C’est un deuxième malheur que, même dans nos malheurs, nous ne soyons plus capables d’apprécier le cadeau d’une rose, l’odeur du foin qui sèche, un rayon de soleil dans le soir, et tant d’autres présents jetés sous nos pieds et surtout devant nos yeux, par le Créateur lui-même, le plus génial des artistes parce qu’il partage ses beautés gratuitement, avec tous.

* Mais figurez-vous, il y a encore mieux : je veux parler des arts.
Quel bonheur -et je dirai même quelle consolation quand nous ne sommes pas heureux-  de pouvoir contempler, si possible en silence, les merveilles laissées par les artistes de toutes les créativités ! N’avez-vous jamais été réconfortés par un opéra de Mozart, par une cathédrale gothique en Ile de France ou baroque en Bavière ? Tant de beautés, parfois surprenantes et déconcertantes, en pierre, en bois, en bronze, en couleurs et en formes, en lettres aussi, en notes de musique, changent nos larmes de tristesse en pleurs de joie, tellement c’est sublime, indicible ?
Feuilletez le grand livre des arts de toutes sortes. On n’en finit plus de contempler, de prendre l’ascenseur pour le ciel, de se laisser apaiser par le rayonnement de tant d’explosions esthétiques, qui touchent le coeur et réjouissent l’esprit. Un vrai bonheur.

* Mais rien ne vaut, n’est-ce pas, des rencontres humaines.
Bien sûr, il y a les grandes émotions de l’amour humain, fragiles, mais intenses. C’est un célibataire qui vous parle : je suis toujours ému quand je rencontre une famille où le bonheur susurre et parfois ruisselle ; je suis touché jusqu’aux larmes quand je croise une femme enceinte ; il est si merveilleux de voir des signes d’amour vrai dans les rapports humains, sans compter l’amitié, qui est une des plus belles formes de l’amour.
Il y a des fontaines de bonheur tout autour de nous, et nous ne savons pas les voir, ou nous n’osons pas y boire. Cessons d’être réticents face aux petits bonheurs quotidiens, quand ils sont sincères, authentiques, respectueux des autres, humbles dans leur robe de clarté, ceux qui scintillent au fond des yeux d’un enfant, ceux qui habitent nos silences, ceux qui soulèvent nos prières. Oui, la joie d’aimer et d’être aimé -cœur, esprit et corps aussi- dans tant de rencontres plus profondes que nos plus chers désirs, plus heureuses que nos plus tendres rêves.

Et quand surgissent les malheurs ?

Et alors, me direz-vous, comment être heureux, quand ma famille éclate, quand j’apprends que j’ai un cancer, quand mon ami s’est suicidé, quand je tombe au chômage, quand mon enfant erre dans la drogue, etc… ?
Et puis tous ces malheurs d’ailleurs, de très loin parfois, qui nous heurtent sans ménagement sur nos écrans de télévision ou d’ordinateurs, les drames des autres qui –je l’espère du moins- deviennent un peu les nôtres, puisque nous les savons, nous les voyons : les tremblements de terre, les guerres, les violences, les enfants qui meurent de faim -3 par minute-, les droits humains foulés au pied, tant d’innocents maltraités, opprimés, humiliés, massacrés.
Comment revenir d’Auschwitz –j’y suis allé 4 fois, toujours avec des jeunes- et croire que l’on peut encore être heureux ?
Je vous l’avoue humblement : je n’ai pas une réponse toute faite, je ne comprends pas toujours, je m’interroge –et j’interroge Dieu- sur tous ces malheureux innocents et victimes. Je me mets en colère, je me révolte aussi.

Le bonheur paradoxal

Alors il m’arrive d’ouvrir un vieux livre encore d’actualité, l’Evangile, au chapitre 5 de Matthieu. Qu’est-ce que je trouve ?  Des béatitudes, des déclarations et en même temps des promesses de bonheur. Comment ne pas s’y intéresser quand on recherche le bonheur, comme le tournesol le soleil ?
J’y vois d’abord un étrange portrait, le portrait de celui qui les a dites. Ce pauvre, ce doux, cet humble, cet artisan de paix, ce cœur transparent, c’est Jésus tout crû. Et ce lutteur pour la justice, ce grand miséricordieux et surtout ce persécuté, calomnié, rejeté : mais c’est lui. Et il nous dit chaque fois : heureux ! neuf fois heureux !
Ou il est fou, ou il est Dieu.
Comment ça ? On peut être heureux même quand on est pauvre en moyens, quand on mise sur la non-violence, quand on croit à la pureté du coeur, quand on pardonne au lieu de se venger, quand on prend les risques de combattre pour la solidarité au lieu de se calfeutrer dans son confort égoïste, quand on accepte de souffrir plutôt que de faire souffrir, quand on se met au service gratuit des autres –à commencer par les plus pauvres- au lieu de profiter de toutes les occasions pour s’enrichir, dominer, jouir, passer en tête en écrasant les concurrents ?
Alors, ce serait à notre tour de devenir dingue, d’être des fous ?
Jamais je n’oserais m’aventurer sur ce terrain-là, tellement contraire aux usages courants, aux modes, à la publicité, aux instincts spontanés, s’il n’y avait pas deux expériences qui me bouleversent encore : la victoire pascale du crucifié et les exemples innombrables des saints.
La croix me répugne, c’est le contraire du bonheur, je n’en veux pas, même si je sais, par la vie -ma vie et celle des autres- qu’elle est inévitable dans toute aventure humaine. Mais je la vois autrement, je finis par l’accepter, je suis prêt à essayer de la  porter –la mienne et celle d’autres autour de moi comme Simon de Cyrène- si je regarde du côté du dimanche, celui de Pâques, la victoire du crucifié.
 Il n’y a de bonheur possible, dans les souffrances et les épreuves d’ici-bas, que pascal et pentecostal, celui du Christ malgré tout, celui de l’Esprit qui fortifie et dynamise l’aventurier de l’humanité.

Le kit du bonheur

La visée est-elle trop ambitieuse, l’excursion quasi impossible, à cette altitude ?
Certainement. C’est pourquoi je crois qu’il nous faut prendre avec nous, pour une si rude randonnée de vie, le kit de survie -et même tout simplement de vie- que le Seigneur a prévu pour nous. Personne ne peut réussir la pénible grimpée du bonheur dans les terrains du malheur sans être éclairé, nourri et accompagné.

* Eclairé : je veux parler de la Parole de Dieu qui seule peut nous indiquer les sentiers praticables malgré les obstacles inévitables. Il faut avoir une sacrée boussole -ou plutôt une boussole sacrée- pour tenir le cap dans autant de brouillard et de tempête.
* Nourri : car il faut une nourriture substantielle et adaptée aux difficultés de l’aventure pour tenir le coup jusqu’au bout, quand  ça fait mal de choisir les ingrédients des béatitudes –toutes coriaces- comme idéal de vie. Il y a l’eucharistie, les autres sacrements. Et ce saint Esprit qui, discrètement, souffle où il veut, autrement dit dans nos voiles déployées pour accélérer le mouvement, surtout lorsque nous sommes fatigués par la montée.
* Enfin accompagné. Par celui qui nous a promis de demeurer avec nous jusqu’à la fin du monde, bien sûr. On peut lui faire confiance. Mais il y a aussi les frères et sœurs en Eglise. La communion des saints là-haut, mais aussi la communauté des hommes et femmes en voie de sainteté ici-bas.
Que sont nos communautés chrétiennes si elles ne sont pas l’espace humain où les chrétiens –et d’autres aussi évidemment- peuvent trouver soutien, compassion, partage des joies et des peines ? Nul ne devrait se sentir jamais seul, qui appartient à la famille de l’Eglise, communauté des communautés et ferment de convivialité et de fraternité dans la société.
L’Eglise, c’est la cordée de l’Evangile, l’équipe des pratiquants des béatitudes qui se donnent la main pour tenir sur la longueur et viser le sommet proposé par Jésus de Nazareth, en donnant envie à d’autres d’entrer dans la danse de ce bonheur-là.

L’océan qui déborde la soif

Mais reconnaissons-le loyalement : tous ces bonheurs –même les plus spirituels, et d’ailleurs pas toujours également partagés- ne nous suffisent pas encore. Il y a mieux, nous voulons plus. Nous sommes des perpétuels insatisfaits, même quand nous disons être heureux. Car même dans les expériences extrêmes de l’amour, s’il y a un avant-goût du bonheur total, il demeure menacé et toujours éphémère. Nous ne pouvons faire rimer amour avec toujours que dans les rêves ou la poésie, ces ponts jetés vers un impossible et pourtant indispensable infini. Il nous faut donc accepter de passer encore une fois -je dirais plutôt de pâquer- vers un bonheur enfin aux dimensions de ce que nous sommes et de ce que nous souhaitons, pour nous et celles et ceux que nous aimons.
La mort ne serait-elle pas le mauvais côté de la naissance définitive, avec ses arrachements inévitables, avec l’angoisse de l’inconnu, avec la divine surprise d’arriver enfin là où nous devons être pour être heureux : en Dieu, dans ses bras, dans sa maison ?  Notre soif de bonheur est telle qu’elle s’apparente à l’immensité de la mer, alors que nous n’avons ici bas à notre disposition que quelques sources et quelques fontaines. Nous sommes programmés pour le bonheur éternel. Rien ne peut donc nous rassasier vraiment ici-bas, même s’il ne faut pas que la béatitude espérée donne un goût de cendres aux petits bonheurs possédés. Bien au contraire. Reste que le bonheur à la taille de notre appétit n’est rien d’autre que celui de Dieu en nous, quand il sera tout en tous. Nous allons vers la béatitude parfaite et éternelle. Ce qui signifie que ce n’est pas encore arrivé. Ce qui veut dire surtout que la promesse est ferme et l’issue certaine, puisque c’est Dieu lui-même qui a mis en nous la soif parce qu’il est lui-même l’océan. 
Et pour cela, comme pour la vie au départ, il nous faut accepter de tout recevoir, de ne pas conquérir l’impossible des hommes, mais d’accueillir humblement le possible de Dieu. Alors seulement nous serons vraiment heureux, de ce bonheur de surabondance trinitaire qui fait la joie du poisson nageant dans l’océan de l’Amour majuscule. Tellement submergé d’amour, tellement rassasié de vie, tellement débordé par la joie, tellement irradié par la gloire !

Quels que soient les chemins –sentiers de montagne ou autoroutes- qui auront marqué notre itinéraire ici-bas, nous parviendrons tous au sommet du bonheur, dans l’inaccessible et pourtant réelle communion de la béatitude, le rendez-vous de notre être avec Dieu lui-même.
Dieu ma joie !
Claude Ducarroz


Cet article a paru dans la revue « Choisir » de juillet-août 2013 pp. 16-19.