dimanche 16 mars 2014

Homélie 2ème dimanche de Carême

Homélie
2ème dimanche de Carême

Dimanche passé, c’était le diable, Satan en personne. Aujourd’hui, c’est le Bon Dieu, dans toute sa gloire. On est content pour Jésus. Mais ça n’a pas empêché les apôtres de « tomber la face contre terre, saisis d’une grande frayeur. » Décidément, on n’est jamais tranquille avec notre religion. Mais ça mérite quelques explications.

* Le lieu : une haute montagne, comme pour Moïse au Sinaï, là où Dieu donne rendez-vous à ses amis préférés, là où il veut révéler ses secrets. Ce qu’on appelle en langage théologique une théophanie, une manifestation du divin.
* Et qui est là ?  « Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean. » Pas pour en faire des privilégiés, comme s’il y avait des apôtres de première classe qui pourraient dominer sur les autres. Non ! Parce que ces mêmes apôtres seront les témoins très proches de son agonie. Une délicatesse de Jésus : quelques rayons anticipés de la gloire pascale pour ceux qui verront bientôt la sueur de sang sur ce même visage aujourd’hui brillant comme le soleil.
* Et la transfiguration, qu’est-ce que c’est ? Durant sa vie mortelle, Jésus a comme retenu l’éclat de sa divinité pour ne pas nous terrasser par un éblouissement que notre condition mortelle ne pouvait pas supporter. Au contraire, il s’est manifesté par une extrême humilité dans notre pauvre humanité pleinement embrassée, par solidarité, par amour, de la crèche à la croix. Mais ce jour-là, n’y tenant plus, il a laissé transparaître quelques rayons de cette gloire qui bientôt gagnera toute sa personne, après l’épreuve de la passion et de la mort, dans le resplendissement de la résurrection.
* Une véritable transfiguration, et même devant témoins. Il y a là Moïse et Elie, les représentants les plus éminents de la première alliance, deux grands prophètes qui semblent venus en reconnaissance pour attester que ce Jésus de Nazareth est bel et bien le Messie d’Israël.
* Et puis il y a déjà l’Eglise, le nouvel Israël en pleine gestation, à travers ces apôtres qui, d’une certaine façon, symbolisent l’Eglise à venir, celle qui naîtra du côté ouvert du Christ sur la croix, de la victoire de Pâques et de l’effusion de l’Esprit de Pentecôte.
* Mais le plus grand témoin, c’est encore un autre, c’est Dieu lui-même, plus précisément la voix du Père qui présente le Fils bien-aimé, en qui il a mis tout son amour. Avec cette divine recommandation qui vaut pour tous les hommes de tous les temps : « Ecoutez-le ! »

Pierre, ébloui par la luminosité de l’évènement, exprime une réaction toute humaine. « Il est heureux que nous soyons ici », en effet, dans la douce lumière et la chaleureuse ambiance de la transfiguration. En homme pratique –il était un pêcheur et pas un intello-, il propose de dresser trois tentes, d’ailleurs avec une belle générosité puisqu’il les offre à Jésus, Moïse et Elie, sans penser à lui et à ses deux compagnons. Devant un tel spectacle, ils sont sûrement prêts à dormir à la belle étoile !

Mais Jésus ne l’entend pas de cette oreille. La transfiguration est un apéritif fugace, pas encore le banquet du Royaume. Car il faudra d’abord grimper sur une autre colline, près de Jérusalem, monter sur la croix, avant de parvenir à la vraie gloire durable, celle de la résurrection. C’est pourquoi Jésus les remet à leur place, avec tendresse, mais aussi avec réalisme. Il s’approche, il les touche et les relève, en leur disant de ne pas avoir peur. Et aussi en se montrant désormais tout seul devant eux, sans les attributs de sa gloire encore éphémère, rendu à son humble humanité, pour redescendre de la montagne et retrouver la plaine de la vie ordinaire.
D’ailleurs en descendant selon l’évangéliste Matthieu, Jésus leur rappelle opportunément qu’il devra affronter prochainement sa passion avant de ressusciter. Et ils rejoignent ensemble la foule, avec des malades qui attendent d’être guéris et libérés. Il y a encore tant à faire au milieu des gens, parmi les plus pauvres.

Et maintenant que retenir pour nous ?
Nous sommes toujours en route avec le Seigneur. Il y a peut-être parfois dans la vie de l’Eglise et dans nos existences personnelles des moments de transfiguration bienheureuse, des évènements de grâces et de bonheur pour lesquels nous devons dire merci. Rien ne nous empêche d’y revenir dans la mémoire, et ça nous fait du bien.
Mais l’Eglise en ce monde, et nous-mêmes en cette vie, nous ne sommes pas faits pour nous installer sous la tente sur une montagne pour déguster le bonheur d’être bien entre nous, même pas avec un Jésus qu’on chercherait à retenir rien que pour nous parce que nous sommes heureux avec lui.
Une fois appréciés les rares épisodes de transfiguration, il nous faut d’abord écouter les paroles de la Parole faite chair, à savoir cet évangile que l’Esprit nous rappelle sans cesse au fond de notre cœur. Et actuellement, l’Eglise, à commencer par notre pape François, re-propose l’Evangile avec plus de vigueur comme feuille de route pour notre pèlerinage sur cette terre. Sans honte et sans peur. Humblement, mais surtout courageusement. Pas tout seuls, mais en Eglise. Pas dans les abris du confort matériel ni même spirituel, mais au cœur des foules humaines, avec les gens ordinaires, à commencer par les plus pauvres, les plus souffrants, les plus nécessiteux.

Comme le faisait Jésus.
Comme des Abraham d’aujourd’hui à qui Dieu ne cesse de redire : « Pars de ton pays, laisse la maison de ton père, et va dans le pays que je te montrerai…. Et tu deviendras une bénédiction. »
Et comme saint Paul, l’apôtre toujours tellement moderne, qui écrivait à son disciple Timothée : « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Evangile…. Parce que Jésus s’est manifesté en détruisant la mort et en faisant resplendir la vie par l’annonce de l’Evangile. »
Avec le compagnon Jésus de Nazareth -« ils ne virent plus que Jésus seul »-,  avec le beau programme de voyage qu’il nous a donné, avec toute l’Eglise sur la route de l’Evangile, poursuivons sereinement notre pèlerinage de carême.

                                   Claude Ducarroz

                                                                                            

dimanche 2 mars 2014

Homélie 8ème dimanche ordinaire

Homélie
8ème dimanche du temps ordinaire

Aimez-vous la salade de fruits ? Je suppose que oui, parce que c’est sain et bon à la fois. Mais attention ! Une salade de fruits n’est pas une bouillie de fruits passés au mixer, mais un assemblage délicat qui permet à chaque fruit de donner le meilleur de lui-même en respectant les autres, par un phénomène d’addition des goûts et non pas de soustraction des saveurs.
J’ai l’impression que la liturgie de ce dimanche nous plonge dans une salade de fruits…évangéliques que je vous invite à goûter et, si possible, à savourer avec moi.

Il y a quand même un fruit dominant, qui parfume tout ce dessert liturgique. Il est exprimé en quatre lignes dans la première lecture : Dieu n’est pas seulement un père, mais une mère pour nous ! Il chérit le fruit de ses entrailles, donc chacun de nous. Il ne peut pas nous oublier. C’est plus fort que lui : parce qu’il est Amour, et rien que ça, Dieu a un cœur, des entrailles maternelles. Il y a beaucoup de femmes parmi nous, davantage que d’hommes. Et beaucoup sont des mères et des grands-mères. Elles doivent comprendre cela mieux que les autres.

Sur cette base de tendresse et de fidélité à dimension divine, l’apôtre Paul nous rappelle qu’il y a dans la communauté de l’Eglise, un peu comme dans une grande cuisine bien achalandée, des ouvriers qui travaillent pour la joie des autres et des hôtes. Une vocation à la fois magnifique et humble. Oui, ils sont en charge des plus hauts mystères, des plus merveilleuses promesses, des plus savoureux cadeaux. Mais en même temps, pour qu’ils soient dignes de confiance, ces intendants doivent avoir l’esprit de service, ne pas se prendre pour des patrons hautains, mais cultiver l’humilité du ministère, à savoir le respect, la disponibilité et surtout l’amour.
Je me méfie un peu. Vous pensez peut-être aussitôt au pape, aux évêques, aux prêtres, n’est-ce pas ? Ne sont-ils pas, eux les premiers, eux seuls peut-être, les intendants officiels des mystères de Dieu ? Ils le sont sûrement, mais vous aussi, chacun à sa manière, avec ce qu’il a et surtout ce qu’il est, dans de multiples services et fonctions, « à cause de Jésus et de l’évangile ». Rien que pour « réaliser » cette messe, par exemple, combien d’hommes et de femmes ont donné du temps, des compétences, du dévouement généreux ?
Quand ma mère, une paysanne qui n’avait fait que son école primaire, m’apprenait la prière du Notre Père et d’autres prières en me prenant sur ses genoux, n’était-elle pas une humble mais importante « intendante des mystères de Dieu » ? Je lui suis encore infiniment reconnaissant.

Et puis ça déborde hors des murs de l’Eglise. Chaque fois que des chrétiens donnent, se donnent, pardonnent, au cœur de leurs tâches simplement humaines, dans un esprit de foi, de justice et d’amour, ils témoignent pour le Christ, ils oeuvrent pour la venue du Royaume de Dieu.

Enfin toute cette évangélisation à partir d’un Dieu-Amour, à la fois père et mère, a des conséquences concrètes pour la sauce de nos vies, quoi qu’il nous arrive ensuite.
D’abord il ne faut pas se tromper de Dieu. « Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent », car comme le dit un certain proverbe, l’argent peut être un bon serviteur, mais il est un très mauvais maître. Que de dégâts, personnels, familiaux et sociaux chez ceux qui mettent leur confiance dans l’avoir, toujours plus et surtout plus que les autres. Vous me direz que ne pas avoir à se préoccuper d’argent ou de nourriture ou de vêtement, comme dit Jésus, ça suppose qu’on en ait déjà assez pour vivre et faire vivre décemment soi-même et sa famille. Oui, qui oserait dire à ceux qui ont faim, qui n’ont pas de quoi s’abriter ou se vêtir ce que dit Jésus : « Ne vous faites pas tant de soucis pour demain…Votre Père céleste sait que vous en avez besoin… A chaque jour suffit sa peine. »

On pourrait presque en conclure qu’un tel évangile est pour les riches, alors que des millions de personnes ne peuvent faire autrement que de se poser ces questions : « Qu’allons-nous manger ou boire ? Avec quoi allons-nous nous habiller ? » La pointe de la remarque du Christ se niche dans le verset suivant, toujours valable : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice ».
Alors là nous sommes remis à notre place avec une interpellation incontournable : la justice du Royaume de Dieu, c’est justement que tous les humains, à commencer par les plus pauvres et les plus souffrants, aient aussi de quoi manger, boire, se vêtir, vivre dignement en enfants du Dieu-Amour et en conséquence en frères et sœurs entourés de solidarité et d’amitié.

Certes, ceux qui ont assez -et souvent trop- ne doivent pas se laisser ronger par les excès de l’avoir qui pourrit le cœur de l’homme à la manière d’un cancer spirituel. Ils doivent garder dans leur conscience une intense préoccupation, un immense souci pour tant d’autres qui n’ont même pas le nécessaire pour vivre humainement. Car il faut aussi que se réalisent ces paroles plus que jamais d’une brûlante actualité : « Venez les bénis de mon Père. Oui, recevez le Royaume ». Et pourquoi ? « J’ai eu  faim et vous m’avez donné à manger, j’étais nu et vous m’avez vêtu, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, prisonnier et vous êtes venus jusqu’à moi. Tout ce que vous faites à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites. » Ou pas !

Servir Dieu en vérité, c’est aimer les autres humains, car pour les chérir comme un Père et une Mère, Dieu compte sur nos mains et surtout sur notre cœur fraternel.
Une fois passées les fêtes un peu fofolles du Carnaval, le Carême sera là pour nous inviter à prendre au sérieux à la fois la vie de prière et le partage.  Pour notre bonheur et celui des autres, près de nous et même au loin.
 Car plus que jamais le Christ veut serrer sur son cœur toute l’humanité sans exception.

                                               Claude Ducarroz


samedi 15 février 2014

Homélie du 6ème dimanche ordinaire

Homélie
6ème dimanche du temps ordinaire

S’il est une caractéristique de notre temps, du moins chez nous, c’est bien celle-ci : l’allergie aux commandements, aux ordres, aux règles et obligations. « Il est interdit d’interdire », proclamait un slogan de mai 68, qui continue aujourd’hui sa trajectoire historique avec une belle fécondité.
Que n’a-t-on pas reproché à notre Eglise d’avoir fonctionné –et peut-être aujourd’hui encore- à coup d’interdits, de morale répressive, de panneaux plantés à tous les carrefours de la vie : peu de permis, beaucoup de défendus.

Or les lectures de ce jour semblent en rajouter une couche. « Si tu le veux, tu peux observer les commandements », dit Ben Sirac le Sage. Jésus lui-même passe en revue les commandements de la loi juive, et les pousse dans les derniers retranchements de leur radicalité, car il est venu non pas abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir, autrement dit les porter à leur plein épanouissement … pour notre bien évidemment !

Il faut bien le constater : nos contemporains ne sont pas à l’aise avec une religion moralisante à outrance. Les jeunes surtout, devant les énormes possibilités que leur offrent les sciences et les techniques modernes, veulent pouvoir tout essayer, et même tout tout de suite. Ils estiment qu’il vaut mieux se casser la gueule en ayant goûté à tout, plutôt que d’être des frustrés ou des déçus par manque d’audace pour tout expérimenter. Le meilleur et le pire.
Alors, finalement, que nous disent la Bible, et singulièrement Jésus, dans les lectures de ce jour ? Est-ce libérateur ou liberticide ? Est-ce épanouissant ou est-ce étouffant ?

« La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. » Voilà qui est plus clair. Nous ne sommes pas des robots, mais des êtres humains créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, autrement dit avec le merveilleux mais aussi redoutable cadeau de la liberté…que Dieu s’engage à respecter.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas d’abord la soumission à des commandements qui seraient arbitraires. C’est notre vie ou notre mort, et souvent celles des autres en plus. Que de fois n’avons-nous pas fait cette expérience : nous pensions que ce que nous avions décidé et ce que nous faisions étaient bons  -pour la vie, pour le bonheur- et ce fut le contraire. Comme le dit encore Sirac le Sage : « Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu. Etends la main vers ce que tu préfères. Il dépend de ton choix de rester fidèle. »
Il ne faut pas accuser Dieu de tous nos malheurs, quand c’est le plus souvent le mauvais usage de notre liberté qui les provoque.

Les commandements et autres mises en garde ne sont-ils pas là d’abord pour nous faire réfléchir, signaler les écueils, éviter les impasses, voire des catastrophes ?  Sans nous ôter notre liberté de choix, mais alors il faut aussi assumer toutes nos responsabilités.
Heureusement que nous ne sommes pas seuls devant nos choix. C’est le message de l’apôtre Paul. Nous croyons qu’un beau cadeau intérieur nous a été donné, c’est l’Esprit-Saint par lequel Dieu révèle sa sagesse. Car il voit le fond de toutes choses, et même les profondeurs de Dieu. Et cet Esprit est en nous. Est-ce que nous y croyons ? Est-ce que nous le prions, notamment avant de prendre des décisions qui nous engagent sérieusement, voire gravement ?
Cet Esprit, Jésus le décrit comme « avocat, conseiller, défenseur. » Tout ce qu’il faut en somme pour faire les bons choix dans la complexité des possibles. Parmi lesquels est souvent tapie en embuscade la sagesse qui domine ce monde, comme dit saint Paul, celle qui détruit, celle qui a crucifié le Seigneur de gloire.

Alors, me direz-vous, si nous avons l’Esprit Saint en nous, à quoi servent les lois, les interdits et obligations, les autorités ? C’est que notre capacité de discernement demeure faible et que nous ne sommes pas seuls au monde.
Oui, nous avons encore besoin d’interdits pour éviter les plus grosses bêtises, avec de graves conséquences pour nous et pour les autres. Oui, nous bénéficions heureusement des conseils –et parfois un peu plus- de ceux qui peuvent nous aider à voir plus clair, à décider plus juste, à nous investir plus à fond dans le rayonnement du bien.
* Tel est le rôle de la morale, d’abord civique, celle qui nous permet de vivre ensemble sans trop de violence ou d’injustice, et si possible paisiblement. Qui voudrait qu’on supprime les règles de la circulation sous prétexte de promouvoir la libre circulation ?
* Telle est la mission difficile, mais nécessaire, des autorités de l’Eglise qui, en intégrant le courage de la vérité et la compassion de la miséricorde, nous invitent à demeurer fidèles au projet de Jésus sur les personnes et les communautés humaines. Finalement, si nous mettions parfaitement en pratique les deux commandements de l’amour qui n’en font qu’un seul selon Jésus, à savoir aimer Dieu et aimer son prochain, nous n’aurions plus besoin d’autres commandements. Ce que saint Augustin traduisait avec audace : « Aime, et fais ce que tu veux ».

Tout ce processus, de la prière à l’Esprit jusqu’à la prise en compte de la morale rappelée par nos instances d’Eglise, ne dévalue pas le travail de la conscience personnelle qui finalement décide et assume ses décisions, cette conscience que le concile Vatican II définit ainsi : « Cette voix qui presse l’homme d’aimer et d’accomplir ce qui est bien et d’éviter le mal… Cette loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme… Le centre le plus  secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. » GS no 16.

Pas facile d’être un être humain vraiment humain. C’est une quête intérieure de tous les instants. Mais nous sommes guidés du dedans par l’Esprit, éclairés par la Parole de Dieu, accompagnés par l’Eglise et finalement remis à la liberté de notre conscience.

Bon voyage sur la terre des vivants !


                                               Claude Ducarroz

samedi 8 février 2014

Homélie 5ème dimanche ordinaire

Homélie
5ème dimanche ordinaire 2014

Qui a dit que c’était compliqué d’être chrétien ? Difficile, oui, et même sûrement. Mais compliqué, pas du tout. C’est le message de la liturgie de ce jour.

D’abord saint Paul nous libère d’un préjugé très paralysant. Le christianisme serait destiné à une élite supérieure, comme s’il fallait être des intellos, si possible forts en gueule, pour y comprendre quelque chose et pouvoir en témoigner. Rien de ça. Car le mystère de Dieu ne s’annonce pas avec le « prestige du langage humain et de la sagesse », nous rappelle ce grand théologien qu’était pourtant l’apôtre Paul. Qui ajoute qu’il est arrivé en Grèce, patrie des prestigieuses philosophies, « dans la faiblesse, craintif et tout tremblant. » Car  c’est l’Esprit avec sa puissance qui mène le bal de l’évangélisation, et tout le monde est invité, oui tous peuvent participer, même les petites gens du port de Corinthe auxquels l’apôtre écrivait.

Le prophète Isaïe est de la même veine, et encore plus concret. Tu veux être une lumière dans ce monde si souvent plongé dans les ténèbres ? Très bien ! Regarde près de toi et ouvre ton cœur pour aimer au ras de la vie. « Partage ton pain avec celui qui a faim, dit le prophète, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement. Oui, « fais disparaître de ton pays le joug, la parole malveillante, le geste de menace … Alors ta lumière jaillira comme l’aurore », à condition que tu donnes de bon cœur, évidemment !


Pas compliqué, concret, à la portée de tout le monde : tels se présentent le style de vie et l’engagement du chrétien en ce monde. C’est aussi ce que Jésus lui-même enseigne à ses disciples rassemblés autour de lui sur la montagne.

D’abord la comparaison du sel. Qu’est-ce qu’on attend de lui ? Deux choses en somme. D’abord qu’il ait du goût pour en donner. Et ensuite qu’il accepte de quitter la salière pour se laisser dissoudre dans les aliments qu’il doit relever et conserver.
* Fournir un sel gouteux, pas affadi ou dénaturé : c’est le rôle de la communion intérieure avec le Christ. Lui seul peut nous conférer cette saveur d’évangile qui fait les vrais chrétiens : sincères, profonds, engagés. Et ça passe par la fréquentation de la Parole de Dieu, par l’eucharistie et les autres sacrements, par la prière personnelle ou communautaire. Là, le sel puise sa qualité essentielle, ou la retrouve, à sa source mystérieuse. Il nous faut rester branchés !
* Mais le sel n’est pas destiné à demeurer dans la salière, comme il peut advenir par confort, paresse ou habitude égoïste. La soupe du monde, qui attend le sel de l’évangile répandu par les chrétiens, ce sont nos milieux de vie, là, dans le quartier, au travail, dans la famille, dans les loisirs, dans les engagements politiques, culturels, économiques, écologiques et sociaux. Quand nous y sommes et que nous nous y engageons avec d’autres -qui ne sont peut-être pas chrétiens-, est-ce que nous y apportons un supplément d’âme, une valeur ajoutée, de bonnes questions ou remises en questions, un plus de justice, de solidarité et d’amour ?
Et puis l’Eglise, comme il se doit, est appelée à donner l’exemple, même si elle se sait imparfaite. Nous ne pouvons pas exiger de la société ce que nous ne pratiquons pas nous-mêmes entre nous, dans nos communautés chrétiennes. Il y a un style évangélique de rapports humains dans nos rencontres et célébrations qui donne envie -ou non- de partager notre foi au Christ, le modèle du « être humain et du vivre ensemble ».
Le pape François nous le rappelle souvent : « Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que dehors il y a une multitude affamée et Jésus qui nous répète : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! »

« Vous êtes la lumière du monde », ajoute Jésus. Pas pour être cachés, plus ou moins honteusement, sous le boisseau, mais pour briller humblement en pleine pâte humaine. Briller, pas soi-même comme une star de la religion. On n’est pas dans le star-systeme. Même pas l’Eglise elle-même pour elle-même, mais pour mettre en évidence la personne, je dirais même le visage du Christ sur lequel resplendit la gloire de Dieu. Oui, une Eglise servante du Seigneur, comme Marie, qui nous redit en langage compréhensible : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Et ce qu’il nous dit, nous le savons bien, c’est encore très simple : « Croyez au Christ sauveur et aimez-vous les uns les autres comme il vous a aimés. » Alors, nous promet Jésus, « voyant ce que vous faites de bien, les hommes –les autres- rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »

Ce retour aux sources vives de la foi, cet encouragement à témoigner pour l’évangile de Jésus au cœur du monde tel qu’il est, c’est justement la feuille de route que le pape Jean XXIII avait donné au concile Vatican II il y a 50 ans. Certes, bien des choses ont changé, dans la société et dans l’Eglise aussi. Mais la fécondité de ce concile demeure d’actualité. Nous essayerons de le regarder de plus près après cette messe. Car il y a encore beaucoup à vivre dans l’esprit de cette « nouvelle Pentecôte », comme l’appelait le bon pape Jean.
Et le pape François nous y invite lui aussi quand il écrit : »L’Eglise n’est pas une douane, mais la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile ». Et il ajoute : « Je ne veux pas une Eglise préoccupée d’être le centre  et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures… Je préfère une Eglise accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Eglise malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités. »

Nous le savons mieux, justement depuis le concile Vatican II : l’Eglise c’est nous, nous tous. A nous maintenant de jouer pleinement la partition de l’Evangile, sous le souffle intérieur de l’Esprit, et tous ensemble, comme le peuple de Dieu pèlerin, en marche vers le Royaume de Dieu.


                                   Claude Ducarroz

samedi 1 février 2014

Fête de la présentation du Seigneur

Homélie
Présentation du Seigneur

Où sommes-nous avec l’évangile de ce jour ? Le texte et le récit débordent d’allusions à l’Ancien Testament. Comme tout se passe dans le temple de Jérusalem, il n’est pas étonnant que l’on se sente en plein milieu juif, avec les rites prévus par la Loi, jusque dans certains détails, comme la mention touchante des deux petites colombes, l’offrande des pauvres.

Au-delà de l’épisode devenu pour nous un peu exotique, que faut-il retenir de cet évènement ?
D’abord que Jésus, par sa famille humaine, était  un juif, un bon juif. Si le christianisme s’est peu à peu détaché du judaïsme, il nous faut reconnaître tout ce que nous lui devons. C’est pourquoi nous gardons, parmi nos textes fondateurs et dans notre liturgie, les paroles de l’Ancien Testament –que certains préfèrent nommer actuellement « la première alliance »-, car nous ne pouvons pas renier nos racines spirituelles.

Jésus lui-même, dans le dialogue avec la Samaritaine, lui rappelle que « le salut vient des Juifs », mais en ajoutant que « l’heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ». Autrement dit n’importe où, et non plus seulement à Jérusalem. Ce qui ne justifie en rien un antisémitisme ou un antijudaïsme qui servit, hélas ! de couverture à d’horribles massacres et discriminations dans la tragique histoire de notre Europe.

Retrouvons Marie et Joseph, les parents de Jésus, dans l’enceinte du temple de Jérusalem. Il nous faut recueillir le témoignage de deux prophètes qui nous permettent à la fois de garder le lien avec la source juive et de faire le pas vers le salut universel, le tout sous l’action de l’Esprit Saint, comme c’est clairement indiqué dans ce même évangile.

* Syméon reconnaît en Jésus de Nazareth le Messie du Seigneur. Mais il ajoute que cet enfant est appelé à offrir le salut à la face de tous les peuples, « lumière pour éclairer les nations païennes et gloire d’Israël ton peuple. » Le lien est donc fait.

* Et puis il y a cette femme mystérieuse, Anne, fille de Phanuel, une veuve âgée de 84 ans, qui prophétise, elle aussi. Ce qui prouve que les femmes, hier dans le temple de Jérusalem comme aujourd’hui dans l’Eglise, peuvent prophétiser, autrement dit : « proclamer les louanges de Dieu et parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient » le salut. Entre parenthèses, que ferions-nous, dans notre Eglise, sans l’engagement des femmes, jadis souvent religieuses, aujourd’hui plutôt laïques, qui donnent tant d’elles-mêmes pour faire vivre nos communautés et témoigner de l’évangile au cœur du monde ?

Mais revenons au texte même de cet évangile. Trois personnes sont au centre de tout : les parents de Jésus, et Jésus lui-même évidemment. Pour tous les trois, les prophéties ne sont pas d’emblée les plus agréables. Tout pointe déjà vers la passion du Christ, ce fils qui provoquera la chute et le relèvement d’un grand nombre en devenant un signe de division. Et puis Marie sera associée de près à son destin puisque son cœur sera transpercé par une épée. On sait maintenant que Marie était là au pied de la croix de Jésus quand son cœur à lui fut transpercé par la lance du soldat, lorsqu’il en sortit du sang et de l’eau.

Mais il faut aussi retenir ce que disait Syméon, une prophétie aux accents plus orientés vers Pâques puisque Jésus est appelé lumière des nations et gloire d’Israël. Dès le départ de sa route humaine, Jésus est déjà présenté dans l’entier du mystère pascal parce qu’il ne faut jamais séparer la croix et la résurrection.

Et en attendant, me direz-vous ? Le Verbe fait chair, la Parole incarnée se tait, longuement. L’enfant, en effet, « grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui. » Rien que cela pour résumer la trentaine d’années passées à Nazareth, dans ce bled perdu de Galilée, sous le couvert de l’anonymat, comme on dirait aujourd’hui. Rien ou presque pour le superficiel, le paraître, la gloriole, mais une lente croissance intérieure, dans une progressive conscience de son être profond, à savoir qu’il est le fils du Père, même si on le prenait pour le fils de Joseph, le charpentier. Et ça ne le dérangeait pas !

Savoir qui l’on est vraiment, prendre conscience de sa vocation, découvrir sa place dans la société et dans l’Eglise : c’est le lent travail de l’Esprit en nous, loin des effets spectaculaires, dans l’ambiance de la prière, de l’écoute de Dieu à l’intérieur de nous-mêmes, du silence qui est le terreau idéal pour les authentiques croissances personnelles. Même si nous sommes engagés dans toutes sortes d’activités sociales ou apostoliques, il nous faut retrouver de temps en temps l’atmosphère de Nazareth, en compagnie de Jésus, Marie et Joseph, en toute simplicité de vie.

Car pour nous comme pour eux, quelles que soient les circonstances de nos existences souvent bousculées, c’est ce mystère qui doit dominer notre vie d’être humain et de chrétien : « Les parents de Jésus le portèrent au temple de Jérusalem pour le consacrer au Seigneur. »
Or consacrés, nous le sommes, comme créatures humaines à l’image de Dieu et comme baptisés dans le nom du Dieu Père, Fils et Saint Esprit. Et la grâce de Dieu est aussi sur nous.
Nous y pensons spécialement aujourd’hui, jour qui commémore la vie religieuse, mais aussi dimanche de l’apostolat des laïcs.
Si l’on peut le dire fraternellement aux uns et aux autres : bonne fête et grand merci !
Amen                         


Claude Ducarroz

dimanche 12 janvier 2014

Homélie pour le baptême du Christ

Homélie
Baptême du Christ

Je m’en souviens encore. C’était à la fin d’un baptême justement. L’un des grands-pères berçait tendrement dans ses bras le nouveau petit baptisé. Et comme je le félicitais, il me glissa cette précision : « Vous devinez si je suis content. Jusque là, je ne l’avais jamais touché puisqu’il y avait le diable en lui. Maintenant, c’est le Bon Dieu. »
Mais je dois ajouter que ce brave grand-papa avait quelque excuse puisque dans le rite du baptême avant le concile Vatican II, on commençait la cérémonie en disant sur l’enfant : « Sors de cet enfant, Satan ! ».
On oubliait seulement qu’avant d’être des baptisés, nous sommes des hommes, des êtres humains, créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, même si nous arrivons dans une humanité marquée par le péché, ce qui signifie que nous avons tous besoin, dès le départ, d’être sauvés.

Et justement, notre Sauveur a voulu, lui-aussi, passer par le baptême, celui de Jean-Baptiste, qui était un baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Oui, Jésus, le sans-péché par excellence, a poussé la solidarité avec nous jusqu’à se présenter parmi les pécheurs dans ce rite tout orienté vers la conversion.

Mais il ne faut pas l’oublier : le sauveur Jésus de Nazareth a commencé sa mission en devenant simplement un homme parmi nous. « Verbe fait chair… né d’une femme », il a planté sa tente au milieu de nous en partageant durant trente ans, de manière quasi anonyme, la condition humaine la plus ordinaire. Par là, il a magnifié et sanctifié tout l’homme et tous les hommes en devenant d’abord un humble pèlerin de cette terre, un compagnon de route pour nous.

Et puis il y eut le baptême, la fête d’aujourd’hui. Alors la fleur de son humanité s’est ouverte à une révélation plus profonde, qui nous concerne tous. Cet homme est enfin dévoilé dans son mystère le plus intime. Le ciel s’ouvre et la voix du Père nous livre son merveilleux secret : Ce fils de l’homme est aussi le fils de Dieu, un fils bien-aimé, qui peut dire « Abba-papa » à Dieu lui-même. Voilà ce que révèle, en le donnant, le baptême chrétien : nous sommes non seulement des créatures extraordinaires, mais des fils et des filles de Dieu à l’image de Jésus. Et tout le reste suivra, avec les lumières et les forces du même Esprit-Saint qui reposa sur Jésus ce jour-là et durant toute son aventure de Messie et de Seigneur.

Chez nous aussi, après notre baptême, tout devient fruit de cette grâce originelle, de cette re-création, plantées dans l’humus de notre humanité, mais destinées à s’épanouir en Eglise, par toutes sortes de charismes et de vocations.

  • La mission des laïcs, au service de la société ou dans l’animation des communautés chrétiennes.
  •  La vocation particulière des religieux et religieuses dans les monastères ou dans le monde.
  •  Les services sacrés des diacres, des prêtres et des évêques, y compris celui de Rome .
 Tout repose sur le socle du baptême, tout germe, grandit, donne des fleurs et des fruits d’évangile dans le jardin arrosé par la grâce baptismale. Celle-ci n’écrase pas, n’étouffe pas notre humanité, mais au contraire la libère et la fait éclater pour préparer dès ici-bas la moisson du royaume de Dieu.
Par le baptême, Dieu nous dit, comme à Jésus : « En toi, j’ai mis tout mon amour ». Dès lors, on le sait, on le sent, on en vit.
Bien sûr, il nous faut lutter contre le mal, en nous et autour de nous, car il existe. Mais surtout, nous devons montrer et démontrer combien la communion avec le Christ est capable, en nous aussi, de dilater les personnes dans le sens de leurs vraies dimensions et par conséquent d’esquisser une humanité nouvelle dont l’Eglise doit être le prototype, la première mini-réalisation concrète.

Le baptême du Christ est donc aussi notre fête à nous. Une fois baptisé dans le Jourdain, Jésus est parti en mission, rempli de l’Esprit-Saint, plein de courage et de persévérance. On sait où ça l’a mené, certes à la croix, mais surtout à la pâque, la plus belle réalisation d’une humanité réussie selon son créateur.
Nous aussi, comme baptisés, il nous faut maintenant partir vaillamment vers notre destinée humaine et notre mission chrétienne. Comme Jésus. Avec Jésus.

Nous avons la parole de Dieu pour lumière sur notre route, de jour et de nuit.
Nous avons le pain de l’eucharistie, nourriture pour les voyageurs de l’évangile.
Nous avons l’Esprit-Saint en nous, qui éclaire, inspire, corrige, relance toujours la marche en avant.
Nous avons aussi la belle et grande fraternité de l’Eglise universelle, avec ses solidarités et ses ministres, depuis nos évêques jusqu’aux priants de toutes couleurs, en passant par les engagés généreux dans les luttes pour une meilleure humanité et une Eglise encore plus conforme au dessein de son Seigneur et pasteur Jésus-Christ.

Baptisés, réveillez-vous, réveillons-nous.
Ou plutôt, chaque matin, demandons au Saint- Esprit, tout simplement, de passer en faisant le bien, selon le beau programme déjà annoncé par le prophète Isaïe et si bien réalisé par Jésus.
Et nous serons des chrétiens -pas euphoriques, car il y a beaucoup à faire et ça peut être difficile-, mais des chrétiens heureux de l’être, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.


Claude Ducarroz

samedi 4 janvier 2014

Homélie de l'Epiphanie

Homélie
Epiphanie 2014

La périphérie ! les périphéries !
Depuis que le pape François s’est mis à employer souvent cette expression, elle s’est acclimatée dans la vie de l’Eglise, comme un oiseau original en train de faire son nid dans l’arbre de la pastorale.

Il y a les périphéries géographiques, les gens qui vivent au loin. Il y a aussi les périphéries intérieures, celles et ceux qui se sont éloignés ou qui vivent très loin des expériences humaines proposées par le Christ et son évangile. Et ceux-là peuvent être très proches. Ils peuvent même être…nous, à tel moment de notre existence, dans tel repli secret de notre personnalité.

La fête de ce jour -la venue de ces mages énigmatiques auprès de l’enfant Jésus- résonne en plein dans le mille d’une pastorale des périphéries. Ils viennent du lointain Orient, mais ils sont surtout désorientés par la disparition de l’étoile qui les guidait. Ils ne sont pas des juifs, mais des païens, ce qui prouve combien ils sont encore loin de connaître vraiment les promesses messianiques révélées au peuple d’Israël. Ce jour-là, à Jérusalem puis à Bethléem, c’est la périphérie qui vient au centre, ce sont des païens qui cherchent assidument du côté du roi d’Israël, ce sont des mages exotiques qui aboutissent à Jésus et finissent par se prosterner devant lui pour l’adorer avec joie en lui offrant quelques cadeaux de grand prix.

Belle leçon pour l’Eglise ! Je crois que depuis l’arrivée du pape François, des hommes et des femmes venus de loin dans leur géographie intérieure se sont remis en route en se tournant d’abord avec une certaine curiosité vers une Eglise plutôt étonnante, puis en s’intéressant de plus près au message dont elle est porteuse, avec l’éventualité d’aller peut-être jusqu’à ce Jésus qui est lui seul le sauveur du monde. Il y a des signes qui vont dans ce sens. Ils doivent aussi nous interpeler, nous.

Sommes-nous prêts à accueillir, comme sans doute Marie l’a fait pour ces mages insolites, les personnes qui viennent de loin, qui sont très différentes de nous, qui cherchent à tâtons dans leur vie, qui parcourent une existence en zigzag ? Nous risquons toujours, nous les chrétiens dits pratiquants, de nous retrouver un peu trop confortablement entre nous, les mêmes avec les mêmes. Oui, de nous complaire dans un cercle certes pieux et même chaleureux, mais qui s’est peut-être refermé, au lieu de garder toujours la porte ouverte sur des nouveaux, autres, parfois dérangeants, venus des Orients de l’humanité en quête de sens et de salut.

Les chefs des prêtres et les scribes d’Israël avaient les bonnes réponses théoriques et même théologiques, mais ils n’ont pas accompagné les mages jusqu’à la crèche. Et le roi Hérode s’est muré dans sa peur de perdre son pouvoir et ses attributs au point de devenir cruel. Ce sont des tentations de toujours, et par conséquent encore d’aujourd’hui, quand débarquent des nouveaux venus déconcertants, même dans des communautés à caractère religieux.

Avec les mages, la périphérie est venue au centre, vers Jésus. A la fin de l’évangile –le même,  celui de Matthieu-, c’est encore une autre démarche qui est proposée par le Christ ressuscité.  Il s’agit pour la communauté chrétienne de ne plus seulement attendre que les lointains viennent à elle comme des mages sages, mais il lui est demandé d’aller vers les lointains, là où ils sont, ces mages, c'est-à-dire, ailleurs, loin et parfois très loin. « Allez donc », dit Jésus aux apôtres, « de toutes les nations, faites des disciples… et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » On sait comment, après de don de l’Esprit à Pentecôte, ces mêmes apôtres sont partis dans toutes les directions, ce qui explique d’ailleurs pourquoi nous sommes devenus chrétiens, nous aussi en Occident.

L’Epiphanie appelle la Pentecôte missionnaire. Il nous faut rendre hommage à ces hommes et ces femmes qui, au cours de la longue histoire de l’Eglise, ont quitté leurs familles et leurs pays  pour s’en aller au loin rejoindre des frères et sœurs en humanité. Ils l’ont fait à leurs risques et périls, afin de les aider à vivre plus humainement et à découvrir la joie de rencontrer le Christ, le sauveur du monde.

Mais nous savons maintenant que les périphéries intérieures à évangéliser sont aussi parmi nous ici, et même parfois en nous. Les Eglises des pays dits de « vieille chrétienté » sont-elles assez perspicaces pour repérer les périphéries présentes dans notre société ? Sont-elles assez audacieuses pour se porter au devant des mages actuels, avec leurs valeurs certes, mais aussi avec leurs erreurs, afin de leur proposer, humblement mais clairement, le supplément d’humanité qu’offre gratuitement l’évangile de Jésus ?

Il y a des terrains nouveaux à ne pas manquer sous peine de tourner en rond avec un évangile ressassé au lieu d’être annoncé. Pensons au monde des moyens de communication modernes, aux milieux de la science de pointe, aux arènes de la politique, de l’économie et de l’écologie, jusqu’aux eaux parfois troubles des nouvelles cultures et des loisirs.

Accueillir chez nous, c’est bien. Aller vers, c’est tout aussi nécessaire. « Toutes les nations », disait Jésus, et « jusqu’au bout du monde ». Et tout cela est maintenant un peu partout, y compris chez nous. Y compris en nous.

Pour de nouvelles Epiphanies, pour de nouvelles Pentecôtes. Jusqu’à ce que tous finalement, comme les mages, en voyant l’étoile du Christ, en éprouvent une très grande joie.
Et une plus grande encore en se prosternant devant lui.


                                                                       Claude Ducarroz