samedi 13 juin 2015

Au sujet d'une célèbre victoire

Homélie
Commémoration de Morat
14 juin 2015

Franchement ! N’y a-t-il pas assez de guerres réelles dans notre actualité pour que nous continuions de commémorer une bataille qui s’est déroulée il y a 539 ans, sous prétexte qu’elle s’est passée près de chez nous et que nous étions dans le camp des vainqueurs ?
Je comprends qu’on puisse se poser cette question qui n’a rien d’iconoclaste.

Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Avec bon sens, on peut évidemment arguer que l’évènement fait partie de la réalité de notre histoire. Il faut l’assumer. On ne peut pas effacer ce qui fut, quel que soit le jugement que l’on peut porter sur ce qui fut.
Or justement deux vitraux de notre cathédrale donnent des commentaires contrastés de l’épopée qui fait l’objet de la commémoration de ce jour.

Un vitrail, visiblement inspiré par les vainqueurs, propose une interprétation théologique de l’évènement du 22 juin 1476. C’est le vitrail dit de « Notre-Dame des Victoires » placé en 1898.
Notre retentissante victoire est présentée comme un don de Dieu, avec le soleil pour l’éclairer et saint Michel muni de son épée pour l’assurer. Cette victoire est ensuite comme restituée à sa source par l’offrande théâtrale des soldats à la Vierge Marie, précisément « Notre-Dame des Victoires », la sienne et la nôtre.
Ce qui n’empêche pas ces fiers soldats de piétiner les étendards des malheureux vaincus dont on sait que la plupart ont fini au fond du lac de Morat tandis que le chef des troupes fribourgeoises, Petermann de Faucigny, repose glorieusement dans notre cathédrale.

En 1919, après le drame sanglant de la première guerre mondiale, on a placé un autre vitrail, celui-là consacré aux conséquences de la victoire de Morat. Il tourne autour d’une figure toute pacifique, frère Nicolas de Flüe. La douceur de la vie de famille est montrée en exemple, ainsi que la spiritualité religieuse comme force très puissante pour imposer la paix.
Les signes guerriers du premier vitrail ont fait place au cercle de la réconciliation et les va-t-en guerre sont  transformés en apôtres de la paix. Ils jurent une fidélité d’amitié retrouvée, contre personne puisqu’ils acceptent même d’ouvrir leur cercle de « confédérés » à deux nouveaux cantons, Soleure et Fribourg, ce qui introduisait dans le Bund de culture germanique une minorité latine et francophone.
Sans oublier ce slogan tiré de la lettre de Nicolas de Flüe aux Bernois : « La paix est toujours en Dieu parce que Dieu est la paix. »

Deux vitraux. Est-ce le même Dieu ? C’est certainement une autre théologie.

Je me permets de le dire : nous sommes les héritiers de ces deux vitraux. Aujourd’hui, nous sommes plutôt au pied du premier puisque nous ranimons, d’une certaine manière, un passé qui eut des conséquences importantes sur ce que nous sommes devenus, et nous ne le regrettons pas. Ce n’est certes pas une raison pour nier que cette bataille, comme toutes les autres, eut aussi ses cotés tragiques. Des chrétiens, encore dans la même Eglise, se sont affrontés avec bravoure certes, mais aussi avec cruauté, sans pitié pour les vaincus. Aujourd’hui la présence de notre armée nous rappelle opportunément que, par les temps qui courent, nous devons éviter tout angélisme.
Mais comment ne pas souhaiter ardemment que nos autorités et notre peuple se regroupent plutôt au pied de l’autre vitrail pour se laisser inspirer par la figure de notre saint patron, modèle de patriotisme ouvert et pacificateur ?

L’évangile de ce jour parle beaucoup de semailles. Etre des semeurs !  Dans le langage populaire ce mot a des sens contrastés, voire contradictoires. On peut avoir des raisons de craindre les semeurs, suivant ce qu’ils sèment. Mais ne craignons pas d’être des semeurs avec l’esprit de l’évangile, que ce soit dans le petit jardin de notre quotidien ou dans le vaste champ du monde.

Nous ne visons pas une récolte abondante et immédiate. Les bons paysans savent attendre. Ils connaissent même le proverbe évangélique  « Autre est celui qui sème, autre est celui qui moissonne ». Mais personne ne peut leur enlever leur ardente espérance, y compris quand leurs semis doivent passer le rude hiver avant de montrer feuilles, fleurs et fruits.

 Dis-moi ce que tu sèmes, et je te dirai qui tu es. Que ce soit dans tes relations d’apparence banale ou dans tes responsabilités à la tête des entreprises économiques, des institutions culturelles, des enjeux écologiques ou des organes de l’Etat : qu’est-ce que tu sèmes ? Si c’est la justice, la paix, la solidarité, tu as gagné la plus belle des batailles, celle qui permet à l’homme –tous les hommes- de devenir plus proches, plus accueillants, plus fraternels. Et peut-être même un peu plus heureux.

Alors toutes nos commémorations, au lieu de réchauffer des sentiments de violence ou de clôture, peuvent servir à tirer de bonnes leçons d’humanité. Si l’on doit recueillir avec gratitude les meilleurs cadeaux du passé, même quand ils étaient mélangés d’autres choses, on peut toujours faire mieux, avec la grâce de Dieu et l’exemple de nos saints et saintes. Et aussi avec l’encouragement, par exemple, d’un pape comme François qui a voulu porter un nom qui est tout un programme. Pour lui et pour nous aussi.



                                               Claude Ducarroz

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