vendredi 8 septembre 2017

Eglise: problèmes et solutions

Eglise : problèmes et solutions
Matthieu 18,15-20

Il y a deux manières d’interpréter cette page de l’évangile de Matthieu. On peut retenir surtout un fidèle écho de l’enseignement de Jésus à ses disciples. Il les met en garde contre toutes sortes de dangers dans leurs relations plus ou moins fraternelles. Les méchantes tentations ne manquent pas. Une fois de plus, Jésus invite à la conversion.
On peut aussi trouver dans ces quelques lignes comme un scanner de l’état des communautés chrétiennes au temps des apôtres. A dire vrai, le diagnostic n’est pas très brillant. Même en ses débuts, l’Eglise est loin d’être parfaite. Heureusement, le recours aux paroles et aux exemples de Jésus fournit des solutions aux problèmes et même prescrit des remèdes contre les maladies ecclésiales. Aujourd’hui encore !
Constat : il y a des frères et sœurs qui pèchent. En quoi ? ce n’est pas précisé, mais c’est suffisamment grave pour nécessiter un traitement d’urgence, avec une progression dans l’application de la médecine spirituelle.
Première étape : reprendre le fautif seul à seul. Deuxième étape, si nécessaire : se faire aider par un petit groupe de personnes bienveillantes. Enfin, en cas d’échecs précédents : alerter toute la communauté. Et seulement au terme de ce processus de patience et de persévérance, il peut être justifié d’abandonner le pécheur à son sort ou  plutôt de le confier à la miséricorde de Dieu.
Pour résoudre les inévitables conflits entre frères – même dans les meilleures communautés chrétiennes-, on retiendra l’exercice recommandé par Jésus, à savoir des démarches interpersonnelles et plutôt discrètes, avant d’impliquer d’autres personnes. On remarquera que les solutions doivent être trouvées, autant que possible, dans la communauté elle-même, là où la charité constitue la loi suprême, là où le pardon doit rayonner, là où on préfère délier pour libérer plutôt que lier pour enfermer.
Cependant, il y a encore deux derniers mots à retenir, à savoir des ultimes recours tellement typiques de l’ADN des chrétiens.
D’abord la prière, celle qui doit imbiber toute la vie, surtout s’il y a des problèmes d’apparence insoluble. Même seulement à deux, surtout quand il faut supplier pour trouver un accord, la prière est toujours nécessaire et souvent suffisante.
Enfin, ne jamais perdre la conscience que la communion avec le Christ est tellement plus profonde que les conflits agitant la surface de nos relations communautaires. Cette communion n’est-elle pas fondée solidement sur la présence certaine du Christ au milieu de ceux qui sont réunis en son nom, même s’ils ne sont que deux ou trois ?
Cette prière et cette présence, encore mieux que nos démarches purement humaines, peuvent dénouer tant de situations apparemment sans issue, dans nos familles et dans nos communautés.
Puisque nous sommes tous des êtres fragiles et des chrétiens imparfaits, ne nous étonnons pas de rencontrer dans nos communautés d’Eglise des difficultés et des problèmes inhérents à cette condition humaine. Mais la mystérieuse actualité du Christ, au cœur de nos vies personnelles et dans nos relations communautaires, peut encore faire des merveilles d’amour, de pardon et de réconciliation.
Heureusement.
                                                                                  Claude Ducarroz
A paru sur le site  cath.ch


mardi 22 août 2017

Assomption de Marie



Assomption 2017

Une femme dans le ciel ! Plus encore : elle a le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles.
L’Eglise catholique n’a pas la réputation d’être particulièrement féministe, et la voilà qui met en évidence, glorieusement, une femme, en l’occurrence une petite servante de Nazareth, un bled obscur de Galilée.

Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

L’explication, qui n’efface pas le mystère, se trouve en Dieu. Cette femme ordinaire était en fait extraordinaire. Car Dieu l’a choisie entre toutes les femmes pour en faire la mère de Jésus, le fils de  Dieu fait chair, par sa libre et pleine collaboration au dessein de l’incarnation et de la rédemption, de tout son cœur, de tout son corps, de toute sa foi : « Qu’il me soit fait selon ta parole. »
Dès lors, elle a pu chanter  sans se vanter : « Le Seigneur fit pour moi des merveilles, saint est son nom. » Et maintenant, nous pouvons ajouter, sans déroger à la gloire de Dieu : « Marie, tu es bénie entre toutes les femmes… Oui, toutes les générations te disent bienheureuse. »

Heureuse, comme nous l’imaginons spontanément, tu le fus, mais pas toujours.
Marie a connu l’espérance de la grossesse, le bonheur de la naissance de son enfant, mais aussi l’épreuve de la pauvreté à la crèche de Bethléem, les aléas de l’exil en Egypte, l’inquiétude et même l’incompréhension à cause d’un certain Jésus qui prit ses distances pour suivre sa vocation. Et surtout, au pied de la croix, elle a porté et supporté dans son cœur de mère, la mort de son enfant qu’elle savait innocent et sacrifié.

Aujourd’hui, nous sommes à la fête à cause de Marie. Ou plutôt nous communions dans la joie avec sa communion parfaite avec son fils Jésus le ressuscité. Selon la tradition de l’Eglise, en Orient et en Occident, nous croyons que la mère a suivi son fils dans la gloire comme  elle a été associée de très près aux mystères de sa passion. L’assomption de Marie, c’est un peu la suite logique de sa maternité qui a donné un corps et un cœur humain au sauveur du monde. Et ce sauveur le lui rend bien en la prenant à ses côtés, avec son corps et son cœur à elle, dans la gloire de Pâques.

Mais attention. Que ce privilège n’éloigne pas Marie de nous, qui sommes aussi ses enfants puisque Jésus l’a confiée pour mère au disciple, à tous les disciples. Elle reste de la famille, dans la famille, humaine, très humaine. « A partir de cette heure-là, dit l’évangéliste, le disciple la prit chez lui. » Et nous aussi.

Le Christ est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes. Il y a 500 ans, Martin Luther nous l’a rappelé. Opportunément. Violemment.
Marie est seulement, mais c’est déjà beaucoup, la première en chemin pour aller vers Jésus. Oui, elle nous précède, mais sans nous lâcher la main, dans la communion des saints. Elle nous précède dans la foi si nous suivons son conseil : « Faites tout ce que Jésus vous dira. » Elle nous tient dans ses bras maternels quand nous traversons des épreuves, elle qui a traversé les siennes à cause de Jésus, mais surtout avec lui, jusqu’au bout. Elle nous entraîne à faire Eglise avec les apôtres et tous nos frères et sœurs selon l’évangile, comme elle l’a fait par sa présence et sa prière au Cénacle de Jérusalem, en attendant l’Esprit promis.  Aujourd’hui, elle nous montre en personne l’accomplissement de la promesse, à savoir l’entrée programmée -corps, cœur et âme- dans le royaume des cieux, auprès de Jésus ressuscité, quand nous aurons franchi les ravins de la mort.

Il est beau, il est bon que ce soit une femme, cette femme, servante et royale, humble et glorieuse, qui nous accompagne et nous entraîne sur le chemin qui mène à la pleine communion avec le Christ Jésus  pascal.

15 août 2017                                                 Claude Ducarroz                              

En eurovision 

samedi 12 août 2017

En croisière avec Jésus

19ème dimanche du temps ordinaire A
Croisière avec Jésus
Mt 14,22-33

On connaît le contexte de l’aventure. Jésus vient d’apprendre qu’Hérode a fait assassiner Jean-Baptiste (v. 1-12). Il éprouve le besoin de prendre du recul, de se retrouver seul, à l’écart, dans un lieu désert, pour y prier longuement le Père (v. 13 et 23). Et par deux fois, sa solitude est troublée par des évènements imprévus. Une foule nombreuse le rattrape, qu’il finit par nourrir en multipliant les pains (v. 13-21). Dans l’évangile de ce dimanche, c’est la tempête qui bouleverse sa traversée nocturne du lac de Gennésaret.
Dans le récit presque journalistique qu’en donne Matthieu, les paroles sont surtout à retenir, plus encore que les actes. Il y a là tout un scénario.
En voyant Jésus marcher sur les eaux, les disciples s’écrient : « C’est un fantôme.» On peut comprendre leur effroi. Pour beaucoup de nos contemporains, la religion n’est-elle pas toujours…fantomatique ?
La réponse de Jésus va droit au but…de la foi : « Confiance ! C’est moi. N’ayez plus peur ! »  Tout est dit en peu de mots. La foi, c’est la confiance en quelqu’un, en Jésus, surtout quand les évènements de la vie secouent la frêle embarcation de notre existence. C’est Pierre –on peut dire aussi l’Eglise- qui ose le premier se jeter à l’eau de la confiance. D’ailleurs, Jésus l’y invite : « Viens ! » Encore et toujours, cet appel à miser librement sur le Christ et son évangile.
Ce n’est pas évident, comme on aime à le répéter aujourd’hui. C’est bien ce qu’éprouve Pierre en se laissant gagner par la peur quand il commence à enfoncer dans les eaux. Alors, c’est le moment de la prière, humble, plus forte que le vent, profonde comme la mer : « Seigneur, sauve-moi ! » Personne ne peut faire l’économie d’une telle prière dans sa vie, même ceux qui estiment n’avoir besoin de personne, et surtout pas de Dieu. Il faut oser prier, il faut oser crier.
La réponse de Jésus est faite de douceur et d’interrogation. Pas un reproche, mais une question en forme d’incitation à croire encore davantage : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Le mot de la fin appartient à l’Eglise qui veille sur notre foi et l’appuie par tous les témoignages des saintes et des saints qui sont montés dans la barque de l’évangile avec Jésus, avant nous et autour de nous : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! » Et nos tempêtes s’apaisent.
Une belle croisière avec Jésus. Pas de tout repos, certes. Mais si proche de nos aventures humaines et de nos expériences chrétiennes.
Bon voyage !
                                                           Claude Ducarroz
A paru sur le site  cath.ch



samedi 29 juillet 2017

Tout est dit

15ème dimanche du temps ordinaire
Tout est dit
Matthieu 13, 1-23

Faut-il ajouter quelque chose à la parabole du semeur que Jésus a racontée à la foule pour parler du Royaume de Dieu  (versets 3 à 9) ? N’a-t-il pas fait lui-même le commentaire (versets 18 à 23) ? Tout semble dit… et bien dit, puisque Jésus lui-même, avec prudence, délivre à ses disciples la juste interprétation.
Retenons d’abord le cadre. On se trouve en plein air, au bord du lac, et Jésus parle depuis une barque. N’est-ce pas un encouragement, pour l’Eglise, à « sortir dehors », à prendre le risque d’une parole publique, à semer au large du monde, au lieu de rester « à la maison » ?
Et puis il y a le style. Jésus se fait paysan, en connaisseur des faits et gestes de la campagne, pour parler à des gens du crû en les rejoignant dans leur culture…et leurs cultures. Encore une invitation à annoncer, même les mystères du Royaume de Dieu, en termes simples.
Et cependant les explications demeurent nécessaires, même après une évangélisation au plus près des gens. Ici Jésus s’y emploie lui-même. A sa suite, l’Eglise se doit d’exposer la Parole, mais aussi de l’expliciter et de l’expliquer. Jésus n’a-t-il pas promis que l’Esprit Saint accompagnerait celles et ceux qui sont chargés de ce beau service ? Avec cette nuance, rappelée par le concile Vatican II, que les pasteurs patentés doivent aussi écouter « la collectivité des fidèles qui, ayant l’onction qui vient du Saint, ne peut se tromper dans la foi ». (Lumen gentium no 12)
Ne sommes-nous pas tous une terre de qualité fort variable ? Comme Jésus a raison de souligner la fragilité de nos terrains d’accueil ! Le Mauvais y sème d’autres graines. Notre cœur est parfois pierreux. Il nous arrive de trébucher à la moindre épreuve. Les ronces des passions peuvent étouffer toute croissance. Sans compter les soucis du monde et la séduction des richesses. Décidemment, Jésus connait bien l’humus humain.
Mais, avec nous tels que nous sommes, il n’est pas pessimiste, encore moins désespéré. Heureusement pour nous ! Comme un bon paysan, Jésus continue de semer, sans garantie de réussite. Il sème sa Parole de lumière, il ensemence notre vie par le Pain eucharistique. Saison après saison, il recommence sans trêve, car sa miséricorde est plus forte que toutes nos misères.
Certes, il compte aussi sur nous pour améliorer le terreau d’accueil de sa Parole, avec le secours de sa grâce. Mais il ne renonce jamais à labourer comme à semer. Jusqu’à ce que nous puissions jouir du bonheur de donner du fruit, cent, soixante ou seulement trente pour un.
Peut-être faut-il surtout retenir de cette parabole cette béatitude pleine de promesses : « Heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! »
La joie de croire, le bonheur d’être encore aimé.

Claude Ducarroz



mardi 27 juin 2017

Le grand virage euccharistique

Le grand virage eucharistique
Jean 6,51-58

On connaît le contexte. Jésus vient d’opérer un signe extraordinaire. Il a nourri une grande foule en multipliant les pains. Sa popularité est au top puisqu’on songe à le faire roi (Cf. Jn 6,1-15). Mais Jésus se méfie. Quand il retrouve tout ce petit monde dans la synagogue de Capharnaüm, il accomplit un urgent devoir de catéchèse. En résumé : le vrai pain qui descend du ciel et qui donne la vie au monde, c’est lui-même en personne, ce qui ne manque pas de provoquer déjà beaucoup de murmures sceptiques ou désapprobateurs (Cf. Jn 6, 22-50).
Et c’est là que se situe le grand virage eucharistique, en deux étapes (Cf. Jn 6, 51-58). Le pain, ce sera sa chair livrée; la boisson, ce sera son sang versé. Rendez-vous est pris au pied de la croix. Qui sera encore là pour le reconnaître et y croire ? Plus encore, ce grand mystère de la foi, que Jésus instituera précisément la veille de sa mort, il est destiné à traverser les siècles pour accompagner la marche de l’Eglise dans toute son histoire. Car il faudra « refaire cela en mémoire de lui, jusqu’à son retour ». Tel est le réalisme de l’Eucharistie. Dans les quelques versets de cet évangile, il y a huit fois le mot « manger », et il concerne le corps du Christ présenté dans le pain eucharistique. Faut-il s’étonner dès lors que beaucoup de ses disciples hochent la tête et décident de le quitter  (Cf. Jn 6,60-66) ?
Le sacrement de l’Eucharistie a été et restera toujours un cadeau « scandaleux », à savoir un mystère qui peut provoquer une chute dans la foi. Trop beau pour être vrai, disent certains, surtout si l’on prend à la lettre l’invitation de Jésus : « Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi, je demeure en lui » (Jn 6,56).
On comprend dès lors que l’Eglise veille sur ce trésor avec un soin sacré. A travers les siècles, pasteurs et théologiens ont rappelé que l’Eucharistie fait l’Eglise tandis que l’Eglise fait l’Eucharistie. Elle est « la source et le sommet de la vie chrétienne » (Cf. Vatican II –Lumen gentium no 11).
Faut-il pour autant entretenir les polémiques autour de ce sacrement qui promet la vie éternelle et la résurrection à celles et ceux qui le reçoivent dans une foi sincère? On peut se poser la question.
 Quoi qu’il en soit, la Fête-Dieu est là pour nous rappeler à tous la beauté – et aussi l’ineffable profondeur- d’un tel mystère.

A paru sur le site  cath.ch

Claude Ducarroz

vendredi 9 juin 2017

La sainte Trinité

Trinité 2017

Etre ou avoir : telle est la question !

Nous, pauvres humains, nous avons de l’amour. Pas assez sans doute, mais il nous arrive d’aimer, et même d’aimer aimer. A des degrés variables, avec parfois des éclipses, nous aimons, au moins ceux et celles qui nous aiment. Et même davantage, quand nous parvenons à aimer plus gratuitement, y compris des êtres moins aimables. Que deviendrait notre humanité s’il n’y avait plus d’affection ni d’amitié sincère entre les personnes, si l’on ne misait plus sur l’amour, jusqu’au don, jusqu’au pardon ?

Dieu est Amour. Il n’en a pas. Il l’est, rien qu’amour, tout amour. C’est son identité profonde, c’est sa raison d’être, c’est son mystère. En lui, rien qu’Amour majuscule, éternel, infini, parfait. Et comment serait-il cela –Amour en totale plénitude- s’il n’y avait pas en lui, dans le foyer incandescent de son être, quelqu’un qui aime, quelqu’un qui est aimé et le fruit de leur amour échangé ? Il n’y a pas d’amour sans relation, car l’amour crée et anime les connexions entre les personnes. Si l’amour n’est pas communionnel, il est seulement amour de soi, en solitude égoïste, en vase clos, en suprême narcissisme. Tout le contraire d’un Dieu-Amour.

Et voici que nous arrive Jésus-Christ. Il nous révèle, en nous aimant jusqu’à l’extrême, que Dieu est bel et bien Amour. Il nous parle de son Père comme de la source éternelle de l’amour qui le fait vivre, y compris humainement, au milieu de nous.
Il nous promet l’Esprit-Saint, fruit de l’amour du Père et du Fils dans la communion trinitaire.
Jésus nous a ouvert de cœur de la divinité pour nous la faire connaître en vérité. Elle est familiale et non pas célibataire ; elle est solidaire et non pas solitaire ; elle est communion de trois personnes dans la même nature, et non pas divin égotisme. Encore une fois : Dieu EST Amour !

Qu’est-ce que ça change, me-direz-vous ?
S’il y a en Dieu une explosion éternelle d’amour relationnel, tout ce qui va déborder de lui et hors de lui sera le fruit de cet amour, d’abord créateur, puis, en cas d’urgence, sauveur.
* Il suffit d’être un brin poète pour reconnaître dans la création d’innombrables motifs de louanges à Dieu pour tant de merveilles fécondes et belles.
* Et puis il y a l’être humain créé à l’image et à la ressemblance du Dieu Trine dans le beau défi d’une communion entre l’homme, la femme et l’enfant.
 * Il suffit enfin d’être un peu religieux ou contemplatif pour deviner, voire discerner la mystérieuse présence trinitaire au cœur de notre être le plus intime.

Ne sommes-nous pas tous marqués par l’ADN trinitaire, nous qui sommes tous le troisième de deux autres, nous qui sommes tous appelés, d’une manière ou d’une autre, à augmenter la vie en ce monde par des relations d’amour généreux ?
Pas d’humain qui ne provienne d’un amour reçu pour le partager avec d’autres. Personne qui puisse totalement échapper à la structure trinitaire de l’amour qui nous constitue fils du Père, frère de Jésus-Christ et temple de leur Esprit. C’est notre vocation, c’est notre mission, c’est notre destinée éternelle.



Encore faut-il relever un certain défi, à partir de cette communion ombilicale avec Dieu-Trinité. Créer, bâtir, développer du trinitaire dans nos vies au fur et à mesure de notre pèlerinage humain.
* Ca commence dans notre expérience de la vie spirituelle, faite de silence, d’écoute et de prière.
* Ca continue par la famille, premier réceptacle de communion trinitaire, dans l’amour qui donne la vie.
* Ca passe ensuite dans toutes nos relations sociales -politiques, économiques, culturelles, écologique-, où il s’agit de diffuser du trinitaire en essayant de promouvoir l’unité dans le respect des diversités, comme en Dieu.
* Ca traverse la vie de l’Eglise, autre communauté marquée par la Trinité. Là, nous sommes appelés à traduire en large fraternité œcuménique notre commune naissance en Dieu par le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Nous ne devons jamais l’oublier : engendrés nous-mêmes dans l’amour trinitaire, il s’agit pour nous de semer du trinitaire partout où nous vivons et agissons. Autrement dit : tendre de toutes nos forces vers une humanité vraiment fraternelle parce qu’elle se sait et se sent issue de la tendresse de Dieu, la même pour tous, qui nous a créés et qui nous attend.

Alors la Trinité ne sera pas un problème d’algèbre théologique -comment trois fois un peuvent faire toujours un ?-  mais le lieu mystique d’où nous provenons et vers lequel nous allons, non sans déjà en vivre les saveurs au gré des heurs, bonheurs ou malheurs de notre bref passage sur cette terre.

                                               Claude Ducarroz


mardi 23 mai 2017

Les deux mains du Père

Les deux mains du Père
Jean 14,15-21

Pour saint Irénée (évêque de Lyon, mort martyr en 208), le Verbe et l’Esprit sont les deux mains du Père. Dès la création de l’univers jusque dans le mystère de la rédemption, ils sont à l’œuvre pour manifester son amour. On le comprend mieux grâce à l’évangile de ce dimanche.
Le Verbe – désormais incarné dans le Christ Jésus – et l’Esprit sont présentés de manière symétrique dans la communion trinitaire à partir de leur manifestation dans le mystère du salut.
Tous deux viennent du Père comme un don fait au monde. Tous deux sont envoyés auprès des hommes, l’un comme Défenseur ou Paraclet (l’Esprit), l’autre comme celui qui demeure auprès de nous en nous évitant la solitude de l’orphelinat (Jésus ressuscité). Plus profondément encore, ils sont tous les deux pour toujours « en nous », dans une profonde communion (« Vous êtes en moi et moi en vous » v. 20).
Ce divin partenariat, cette merveilleuse collaboration s’exercent entièrement à notre bénéfice, pour notre salut. Il faut cette mobilisation trinitaire pour que l’amour du Père soit vraiment démontré à notre humanité comme un cadeau de vie.
Devant un tel déploiement de tendresse divine, comment ne pas aimer en retour Celui qui nous aime toujours le premier et à ce point-là ? Puisque Dieu est Amour, puisqu’il nous aime de ses deux mains pour mieux nous embrasser de sa charité, comment ne pas chérir un tel Amour, même si c’est toujours pauvrement, humblement, quoique joyeusement ?
Reconnaissons que nous avons besoin de quelques béquilles pour demeurer dans l’amour de Dieu malgré nos faiblesses humaines. Tels sont les commandements dont parle Jésus, non sans préciser qu’ils se résument en un seul à double face : l’amour, encore l’amour ! L’amour de Dieu et l’amour du prochain.
Oui, sur notre route -où nous serons toujours des apprentis marcheurs-, Dieu nous donne la main, et même ses deux mains. Elles nous tiennent solidement, mais sans nous forcer. Elles nous font sentir une présence de douceur et de fermeté à la fois. Toute aventure humaine est soutenue par cet accompagnement divin. Au cœur de ce pèlerinage fascinant, c’est la mission de l’Eglise de révéler, d’accueillir et de célébrer la proximité de Dieu dans ses mains tendues vers le monde.

Claude Ducarroz
A paru sur le site www.cath.ch


samedi 13 mai 2017

Message pour le jubilé de la Réforme

Morat 2017
500 ans de la Réforme

Je rends grâce à mon Dieu… car je me rappelle la part que vous avez prise à l’Evangile. Ph 1,3 et 5.
Après des siècles d’affrontements, puis de concurrence, Dieu nous donne la grâce du pardon, du respect, de la collaboration et même de la reconnaissance.
Ici à Morat, en cette circonstance de jubilé, je tiens d’abord à rendre grâce avec vous et pour vous, comme dit l’apôtre Paul, « pour la part que vous avez prise à l’Evangile depuis le premier jour jusqu’à maintenant ». Oui, l’Esprit nous accorde maintenant cette liberté intérieure de pouvoir reconnaître réciproquement, en nos Eglises, les fruits de ses inspirations et de ses énergies en vue de témoigner pour l’Evangile du Christ. Nous le faisons de manières parfois différentes, mais surtout complémentaires, dans nos célébrations liturgiques, dans nos recherches théologiques, dans nos coopérations nouvelles et dans notre présence au monde. Merci, Seigneur.

Celui qui a commencé en vous cette œuvre excellente en poursuivra l’accomplissement jusqu’au jour du Christ. Ph 1,6.
Sur le beau chantier œcuménique de la réconciliation en vue de l’unité parfaite voulue par le Christ (Cf Jn 17,23), nous savons qu’il y a encore du travail à accomplir, des défis à relever, toujours avec la grâce de Dieu. C’est notre mission à tous, et c’est aussi notre joie, surtout si nous pouvons progresser dans nos fidélités en nous donnant la main.
C’est sans doute en se réformant toujours davantage, comme le concile Vatican II l’a souhaité, que l’Eglise catholique deviendra encore plus évangélique et même plus catholique. C’est aussi en continuant ses réformes que les Eglises issues du grand mouvement du 16ème siècle deviendront elles aussi encore plus évangéliques et même un peu catholiques.
Sous les poussées de l’Esprit du Christ ressuscité, nous ne pouvons que nous rapprocher pour former enfin ensemble, quand le Seigneur le voudra et comme il le voudra, un seul chœur symphonique d’unité plurielle, qui chante l’Evangile au cœur du monde Telle est l’Eglise que nous confessons dans notre Credo commun, celle qui est une, sainte, catholique/universelle et apostolique.

Oui, Dieu m’est témoin que je vous aime tous tendrement dans le cœur du Christ Jésus. Ph 1,8.
Heureusement, ils sont révolus les temps de la haine, de la violence et de l’exclusion. Nous avons commencé à nous aimer, à le dire, à le montrer surtout, et ça change tout sur la route de l’oecuménisme. Cela vaut pour les échanges entre ministres, à tous niveaux, mais c’est aussi palpable entre nos communautés, surtout quand nous prions ensemble, quand nous nous mettons à l’écoute commune de la Parole de Dieu et enfin quand nous sommes unis pour faire avancer dans notre société le projet divin d’une humanité de justice, de solidarité et de paix. Il n’y a pas de progrès vers la communion sans amitié, sans amour fraternel entre nous et autour de nous.
En ce jour de jubilé : je veux vous le dire en toute sincérité : mes frères et sœurs réformés, de toutes nuances, tels que vous êtes : nous vous aimons, je vous aime tous dans le cœur du Christ Jésus. Comme le chante le psaume 133, qu’il est bon, qu’il est doux, d’habiter en frères tous ensemble.
Pour la gloire de Dieu et le salut du monde.



lundi 1 mai 2017

Interview du prévôt

Interview

Monsieur le Prévôt, rappelez-nous le rôle du chapitre cathédral de St-Nicolas

On peut résumer le rôle du chapitre cathédral en cinq fonctions :
-         prier chaque jour – matin et soir – pour notre diocèse, notre évêque, notre ville, notre canton et notre pays
-         remplir des missions de services et de conseils auprès de notre évêque
-         veiller sur notre cathédrale et mettre en valeur son histoire et surtout ses beautés
-         favoriser de bonnes relations avec nos autorités civiles
-         gérer les quelques biens du chapitre
Bien entendu, à titre personnel, les chanoines rendent encore de nombreux services dans la pastorale de nos paroisses et bien au-delà.

 Durant votre présence au chapitre, quels ont été les évènements principaux ?

Depuis mon arrivée comme chanoine (2001), puis comme prévôt (dès 2004), l’histoire du chapitre a été marquée par le jubilé de ses 500 ans d’existence  (1512-2012). Nous avons célébré cet anniversaire par de belles liturgies et plusieurs concerts. Nous avons revisité son histoire par un colloque scientifique et la publication d’un livre (Jean Steinauer – La république des chanoines). Nous avons mis l’accent sur des visites de découvertes ou redécouvertes de la cathédrale et de ses trésors, y compris par une exposition des huit antiphonaires du chapitre présentés pour la première fois au public tous ensemble. La mise en place d’une coupole en verre qui permet de contempler en tout temps la magnifique rosace de la cathédrale laisse une belle trace de notre jubilé. On peut en dire autant des audio-guides qui favorisent une visite plus approfondie du principal monument de Fribourg.

Des chanoines sont décédés, d’autres sont arrivés. C’est la vie…

Durant ces dernières années, nous avons déploré la mort de trois chanoines, MM. Joseph Grossrieder (101 ans !), Anton Troxler et Hans Brügger. Heureusement, quatre nouveaux chanoines viennent d’être installés au sein du chapitre. Il s’agit de MM. Winfried Baechler, Bernard Jordan, Jean-Jacques Martin et Michel Pillonel. Par ailleurs, pour mieux manifester le caractère diocésain de notre vénérable institution, cinq chanoines non résidants ont été promus dans les autres cantons du diocèse.

Comment voyez-vous l’avenir de cette vénérable institution ?

Le chapitre de St-Nicolas, fidèle à sa longue tradition, espère pouvoir continuer sa mission le plus longtemps possible.
Pour ma part, je souhaite que des évènements viennent régulièrement rappeler à nos concitoyens et aux nombreux visiteurs que la cathédrale est vraiment la « maison du peuple », accueillante à tous, pour la vie de foi mais aussi pour l’évangélisation par la beauté. Les fêtes entourant la célébration de la St-Nicolas pourraient encore se développer en ce sens. J’espère pouvoir y contribuer.

Et plus personnellement ?

Comme prévôt émérite, je demeure membre du chapitre. Si la santé est au rendez-vous, je voudrais développer les visites pastorales dans la cathédrale. Par ailleurs, je souhaite continuer mes engagements au service de l’œcuménisme et de l’accueil des réfugiés. Si j’en crois les besoins et les demandes, je me verrais bien poursuivre un certain ministère de prédication, d’écriture et d’accompagnement spirituel.  Avec la grâce de Dieu !

A paraître dans la revue « L’Essentiel ».


samedi 29 avril 2017

Messe TSR Notre Dame Lausanne

Homélie
Troisième dimanche de Pâques
Emmaüs

Jérusalem-Emmaüs. Deux heures de marche. Une douzaine de kilomètres.
Un chemin. Trois voyages. En bonne compagnie.

Le premier est presque banal. C’est celui de tous les hommes et de tout homme. Le chemin de la vie.
Ils y avaient cru. Ce fut l’échec. Déçus, penauds, ils rentrent à la maison. Du moins ils sont restés ensemble, ils se parlent, ils marchent, ça bouge encore dans leurs pieds et dans leur cœur.
Quelqu’un les rattrape et marche à leur côté. Mais eux, ils ont la tête trop basse pour le voir en face et le reconnaître.
Jésus ne s’impose pas. Longtemps, il chemine avec eux, en silence. Et puis seulement quelques questions, pour éveiller leur conscience, leur rendre le goût de la recherche intérieure, les préparer à une éventuelle -quoique improbable- reconnaissance.
Longtemps, les arguments religieux n’auront aucune prise sur eux. C’est l’amour qui provoquera le déclic. Au soir tombant, ils invitent l’inconnu à demeurer avec eux. L’hospitalité provoque un miracle : « Il entra pour demeurer avec eux. » Tellement avec que Jésus se révèle enfin.
Il y a tant d’hommes et de femmes en ce monde, sceptiques ou même résistants aux religions, pour qui le Christ est seulement un compagnon anonyme, mais bien présent, parce qu’ils ont ouvert une porte devant lui, sans savoir qui il était : la porte de l’amour solidaire et généreux. Ce fut un beau voyage, tellement humain qu’il en est devenu divin. Il y a de la Pâque dans tout amour vrai.

Entre nos Jérusalem et nos Emmaüs, il y a aussi un autre voyage possible, sur cette même route, tout en donnant la main aux premiers voyageurs. C’est l’aventure des pèlerins de la foi. Car croire est souvent un itinéraire, qui commence dans la nuit, qui passe par des étapes, qui traverse  des questions et des remises en questions.
Devenir croyant, devenir chrétien, ce n’est pas une navigation de tout repos, surtout de nos jours. Il ne faut pas s’étonner que ça puisse tanguer parfois, entre les critiques venues de l’extérieur et les déceptions issues de l’intérieur.
Mais la feuille de route est bien tracée par le Christ ressuscité qui fait tout le voyage avec nous, même quand nous ralentissons la marche sous les effets de la fatigue ou du handicap.
Puisqu’il est ressuscité, il ne nous lâche pas, même quand nous ne sentons plus le rayonnement de sa présence. Nous continuons de marcher ensemble, en communauté, en Eglise.
Car là, nous entendons l’écho de ses paroles –de si bonnes nouvelles !-, le récit de sa mort, l’annonce de sa Pâque. Notre prière l’invite encore : « Reste avec nous, car il se fait tard ». Nous pouvons alors entrer avec lui dans l’auberge ecclésiale, prendre place à sa table qui est aussi la nôtre, partager le repas, le reconnaître et le connaître à la fraction du pain.
Nous ne sommes pas des disciples parfaits, mais nous sommes des frères et sœurs réjouis par la présence réelle de Jésus, avec un cœur tout brûlant, heureux de partager ensuite cette joie avec d’autres autour de nous.

Enfin, il y a dans cet évangile, un voyage eucharistique. La pérégrinée Jérusalem-Emmaüs, aller et retour, c’est une belle eucharistie, c’est la messe. Tout y est, et surtout Jésus avec les marcheurs de la foi. Car il est grand, et si beau, ce mystère-là.
Il y a d’abord le rassemblement, pas immédiatement dans une église, mais déjà sur le chemin humain, avec tant d’autres, y compris avec celles et ceux qui ne pensent pas ou ne croient pas comme nous. 
Il y a une remise en question pénitentielle : « Cœur lents à croire… ». Il y a toute une catéchèse, à partir des Ecritures, avec des explications conduisant au mystère pascal de Jésus.
Il y a la prière, très courte, mais si profonde : « Reste avec nous, Seigneur… »
Et surtout, il y a cette invitation au repas du Seigneur, qui fait des heureux. C’est Jésus qui sert et c’est encore lui qui est servi. Un peu de pain, un peu de vin : c’est mon corps, c’est mon sang. Comme au jeudi-saint. « Et ils le reconnurent à la fraction du pain. » Il était devant. Il est maintenant dedans.

Il y a un point commun entre ces trois voyages qui empruntent le même itinéraire et qui, finalement, se donnent la main: c’est le cœur brûlant, parce que Jésus, reconnu ou non, était là avec eux, et il réchauffe toujours. Et maintenant encore.
Comme il est avec nous, les croyants présents dans cette basilique ; comme il est avec vous, qui prenez part à cette messe de là où vous êtes, peut-être dans un contexte de solitude ou de souffrance ; comme il est avec vous, j’ose vous le dire, avec vous qui cherchez sans trouver encore, qui rayonnez d’amour sans avoir la foi, qui êtes simplement des humains en route, comme nous le sommes tous.
Puisque nous sommes si bien accompagnés, je vous, je nous souhaite fraternellement : bon voyage !

Claude Ducarroz


TSR  Messe du 30 avril 2017 Notre-Dame Lausanne

vendredi 21 avril 2017

Une brassée de cadeaux

Deuxième dimanche de Pâques
Jean 20,19-31

Une brassée de cadeaux

-          Vous dites que Jésus est ressuscité. Tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que ça change pour nous ?
-          Venez avec moi ! Il vient d’entrer, malgré les portes closes. Ecoutez et voyez. Il a le cœur et les bras pleins de cadeaux. Pour vous aussi.

Le premier cadeau, pour ses disciples ébahis comme pour nous aujourd’hui, c’est évidemment sa présence en personne, si sobrement signalée : « Jésus vint et il se tenait là au milieu d’eux ».
Et maintenant, c’est la collection de l’amour pascal.
D’abord la paix, que Jésus exprime à trois reprises. La paix, ce don typique d’un Dieu qui nous fait du bien parce qu’il nous aime.
Puis la joie, celle qui jaillit lorsque les témoins de la crucifixion constatent que le mort est désormais vivant. Et c’est bien lui puisqu’il leur montre les cicatrices de ses mains blessées et de son côté transpercé.
Ensuite, voici le Souffle, celui de Dieu, l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie. Une première Pentecôte.
Avec tous ses effets, à commencer par le pardon des péchés. Car pour laisser la résurrection rayonner de tous ses feux, notre coeur doit être libéré des vieilleries et des obscurités qui l’encombrent. C’est fait.

-          Je veux bien. Mais ça ne fait pas encore un croyant.
-          Patience. Même parmi les apôtres, il y eut des résistants. Vous êtes simplement comme Thomas. Ce n’est pas une mauvaise compagnie.

Jésus est très patient. Il revient à la charge, aussi souvent qu’il le faut, de toute sa présence, de toute sa parole, de tout son corps et son sang. Comme à l’eucharistie en somme.
Enfin voici le cadeau de la foi, celle qui s’exprime à retardement, mais qui est encore plus profonde que celle des autres : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Avec une béatitude en prime : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Que du bonheur !
Finalement, qu’est-ce que ça change ? Il y a une ultime surprise, c’est la vie éternelle, exprimée ainsi : « …pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. »

Voilà la brassée des cadeaux du Ressuscité, le multipack de Pâques.
De quoi en vivre très longtemps, non sans donner peut-être à d’autres l’envie de partager un si riche menu. Car les cadeaux de Jésus ne sont pas réservés à une pieuse élite d’enfants gâtés, mais ils sont destinés à tous. Pour vous aussi.
Dans la liberté et la joie.

Claude Ducarroz


A paru sur  www. cath.ch

lundi 17 avril 2017

Un avenir pascal


Claude Ducarroz


L’avenir du christianisme



Sur le vif…

Le christianisme dans son acception la plus large, je l’ai rencontré hier soir lors d’une préparation au baptême.
Il y avait là d’abord des couples engagés comme témoins. Plusieurs font partie d’Eglises différentes, ceux qu’on appelle des « couples mixtes », en l’occurence composés d’un catholique et d’un protestant.
L’une des mamans était franchement catholique et même pratiquante avouée. Il y avait un parrain de confession protestante dont la foi était fort vague et le Dieu décrit avec des majuscules : une Force, une Energie, un Amour, une Vie. Il y avait aussi des catholiques qui s’affirmaient tels, mais qui aussitôt ajoutaient prudemment « Nous sommes non-pratiquants ». Il y avait encore un monsieur très éclectique qui broute à tous les râteliers de la spiritualité, très au fait d’ailleurs des diverses religions. Il y avait aussi une maman venue du tiers-monde, qui avait été baptisée à l’âge de 28 ans. Elle a dit regretter de n’avoir pu l’être plus tôt et elle ajouta la raison : « Notre famille était trop pauvre pour organiser une fête de baptême ». Et enfin, il y avait deux parents divorcés qui présentaient leur enfant, des divorcés non encore remariés.
Voilà la palette des chrétiens plus ou moins chrétiens, de différentes confessions, la palette de christianisme que j’ai rencontrée hier soir.

Le christianisme des Eglises
Le christianisme ! Quel est ce christianisme dont nous parlons ? Est-ce l’Eglise sous la forme des Eglises et des communautés ecclésiales ? Un christianisme bien étiqueté et bien affirmé. Certes, il existe.
Je pense à ces communautés de croyants qui professent la foi apostolique et la redisent chaque dimanche avec plus ou moins de conviction. Je songe à ces communautés avides des sacrements célébrés dans les différentes liturgies. Je pense à ces rassemblements de prière, plus ou moins bien fréquentés mais tous placés sous le label chrétien de telle ou telle Eglise. Ils sont des croyants qui mènent des actions bien brevetées comme chrétiennes.
Voilà un type de christianisme qui, chez nous, avait jadis beaucoup de visibilité et d’influence. Il faut le reconnaître : maintenant ce christianisme-là est en forte diminution. La « pratique religieuse », appelée traditionnellement ainsi, est en baisse très inquiétante. Nous retournons peu à peu à la dimension du levain, minuscule dans une grande pâte humaine. C’est le « petit troupeau » dont parlait Jésus dans l’Evangile (Cf. Lc 12,32), un christianisme qui se rapetisse quant à la quantité, quant au nombre recensé.
Mais dans ce christianisme-là, il faut reconnaître qu’il y a des apports libres très impressionnants. Je pense encore à ces couples animateurs dans la préparation aux divers sacrements. Un peu partout se lèvent des chrétiens qui, sur appel ou spontanément, s’engagent dans les communautés, prennent en charge leur avenir en toute responsabilité baptismale. On le voit en particulier lorsqu’il y a des crises dans telle ou telle communauté. Ces communautés continuent de vivre et parfois encore plus intensément qu’avant.
Les gens de ces communautés chrétiennes ont des exigences très élevées en spiritualité, en prières, en nourriture évangélique, que ce soit par la Parole ou par les sacrements. Ce sont des chrétiens qui s’affichent et travaillent, mais aussi demandent autant qu’ils donnent. Chez les catholiques, il faut le reconnaître, ce sont surtout des laïcs depuis le Concile Vatican II. Les services assumés par les laïcs dans nos communautés sont vraiment impressionnants. Il me semble que cette montée en force des laïcs chez nous est une chance dans la mesure où elle intègre la dimension œcuménique parce que l’apostolat des baptisés, c’est l’apostolat de tous les chrétiens.
 Un phénomène nouveau est apparu, qui cherche encore sa voie et, par conséquent, doit être encore vérifié. C’est l’émergence des « nouvelles communautés », ainsi nommées parce qu’elles proviennent de milieux charismatiques très étiquetés, avec des fondateurs - d’ailleurs souvent laïcs- qui exercent un ministère de direction et de discernement. Il faut le reconnaître : ces nouvelles communautés sont particulièrement vivantes, qu’elles soient tournées vers la spiritualité, vers la formation ou vers l’engagement dans le monde au nom de l’Evangile. Mais je dois dire qu’elles ont encore besoin de mûrir, de se confronter au réel, de manifester leur persévérance dans la durée. Il ne faut pas éteindre l’esprit de prophétie mais, comme dit l’apôtre, discerner ce qui est bon et le retenir (Cf. I Th 5,19-21). Nous sommes à l’heure des bourgeonnements, des premières fleurs, peut-être même des premiers fruits. Mais pour savoir quel avenir ont ces communautés et quel futur elles offrent à l’Eglise, je crois qu’il faut encore attendre un peu.

La christianité
Le christianisme, c’est aussi autre chose de plus large. J’appellerai cela d’un vocable nouveau : la christianité.
 La christianité, pour moi, ce sont d’abord les « ex » des communautés, à savoir des gens qui ont grandi dans des communautés chrétiennes, qui ont souvent reçu en elles une formation, une catéchèse, parfois ont même exercé des responsabilités en leur sein. Mais, aujourd’hui, ils s’en sont détachés, ils s’en sont éloignés. La christianité, je la trouve parmi ces chrétiens critiques, déçus, que j’ai appelés ailleurs « cabossés ». Ils se sentent en malaise d’Eglise parce qu’ils ont été plus ou moins exclus ou se sont sentis exclus à un moment donné. Cela fait quand même un gros tas de croyants qui se disent non-pratiquants, mais qui ont beaucoup reçu des Eglises jadis, qui s’y réfèrent encore par tradition. Ils en vivent les valeurs de base. Ils ont peut-être gardé de leur pratique religieuse une religiosité, des réflexes de piété. Beaucoup prient encore. Oui, on les entend nous dire « Je ne vais pas à l’église, mais je prie chez moi » ou alors « Je vais à l’église justement quand il n’y a personne ». Il y a là tout un peuple très nombreux qui est encore dans le rayonnement des Eglises, mais qui se trouve marginal par rapport à leurs structures et à l’écart de leurs rassemblements.
Ces hommes et ces femmes ont une certaine morale puisée dans les vertus reçues en Eglise, une certaine manière de se comporter avec honnêteté, avec justice, en mettant l’accent sur l’amour. Ce sont des chrétiens issus des communautés, mais sans communauté actuelle.
Certains sont des occasionnels ; ils nous confient leurs enfants pour la catéchèse et les sacrements. Ils veulent bien transmettre encore quelque chose de l’héritage chrétien, de la tradition qui les a marqués, mais ils ne veulent pas être inféodés à un système obsolète à leurs yeux. Ils sont nombreux, même si évidemment leur nombre baisse aussi dans la mesure où la première catégorie diminue.
Ce qu’ils attendent de l’Eglise de leurs souvenirs et de leur enfance, c’est un certain accueil, car ils en ont encore besoin. Une sympathie au moins sporadique et surtout une absence de jugement. Ils sont des chrétiens du seuil, du parvis. Ils sont comme sortis de la nef de l’église mais ils regardent encore de temps en temps à l’intérieur ou viennent subrepticement participer à telle ou telle célébration occasionnelle. Ils sont les chrétiens de la première zone périphérique.

Le christianisme dans la cité
Troisièmement, j’appellerai encore « christianisme » la fécondité de l’Evangile et du témoignage des chrétiens dans le monde, ce qu’il reste de cette contagion évangélique dans la société au-delà même de ceux qui se rattachent au christianisme ou se souviennent des Eglises. Le christianisme comme vitalité existe au-delà même des Eglises et des chrétiens eux-mêmes. C’est un certain rayonnement qui éclaire la route d’une société, qui indique des valeurs à une civilisation, qui transfigure les réalités humaines les plus quotidiennes en leur donnant un sens, en les illuminant discrètement du dedans, en les corrigeant parfois. Ce christianisme sécrète un certain type de critères et de comportements.
 Bien sûr, il y a dans ce christianisme diffus, qui a peu à peu investi la société, beaucoup d’ambiguïtés.
Les droits de l’homme, par exemple. Il est prouvé, n’est-ce pas ? que ces droits ont pu émerger et s’imposer dans un terreau imprégné de christianisme à partir d’une certaine définition de la personne comme être « sacré » et pôle incontournable de la société. Mais nous savons aussi que, d’une part ces droits se sont parfois imposés contre l’avis de l’Eglise et contre une certaine militance des chrétiens antidémocratiques et, d’autre part, nous constatons que dans l’Eglise elle-même ces droits ne sont pas toujours reconnus et vivants. Et surtout nous voyons qu’il y a toujours de nouveaux esclavages à l’horizon, de nouvelles dictatures, de nouvelles guerres. Il reste que les droits de l’homme sont un des enfants naturels du christianisme même si les Eglises ont eu de la peine à les reconnaître.
Il y a aussi dans les domaines de l’écologie et de la médecine toutes sortes de progrès qui, je le crois, sont dus en partie au rayonnement de l’Evangile. Finalement l’homme debout, l’homme qui se tient bien dans son environnement, cette relation de l’homme avec l’univers ressort de la Bible où la création est comme un jardin pour ce grand jardinier libre et responsable qu’est l’être humain. Tout cela se traduit maintenant par cette montée des valeurs écologiques.
On peut parler aussi de la médecine. La thérapeutique audacieuse ne vient-elle pas de l'Evangile, quand le Christ Verbe incarné assume lui-même un corps, guérit des corps ainsi que des esprits et promeut finalement la dimension physique de l’homme à l’intérieur même de  la Résurrection ? Le regard positif sur le monde et sur l’homme créés bons  guide, je crois, même inconsciemment, les progrès des sciences et des techniques pour le bien-être de l’homme. Même si – et là il faut toujours émettre quelques bémols – on peut accuser l’Eglise ou les Eglises d’avoir injustement traité par exemple la sexualité et d’avoir peut-être freiné certains progrès dans le domaine des recherches psychologiques et psychiatriques. Restons humbles !
Mais aujourd’hui, à l’heure où, dans ces secteurs d’activité, il y a aussi beaucoup d’apprentis sorciers, est-ce qu’il n’est pas nécessaire de retrouver des repères, de mettre en évidence des priorités ? Dans cette recherche d’une bio- éthique, d’une éthique de la vie, les valeurs de l’Evangile n’ont-elles pas encore toute leur chance ?
Parlons encore de la sexualité et de la liberté.
Nous voyons aujourd’hui dans notre monde une revendication extraordinaire de liberté, privée et publique, par rapport à la sexualité dans toutes ses manifestations possibles. En même temps, nous sentons monter des exigences fortes. Voyez par exemple la pédophilie, le viol, le harcèlement sexuel. Ils sont aujourd’hui mis au pilori davantage que jadis. Il y a donc d’un côté des dérives graves dans le domaine de l’usage de la sexualité, mais aussi des progrès.
 La famille reprend de la vigueur comme lieu d’épanouissement des personnes, comme condition de leur l’enracinement dans une société et une tradition, comme espace du partage et de l’éducation à la liberté. Là aussi, je crois qu’il y a tout un rayonnement du christianisme qui s’investit sans étiquettes dans ces tâtonnements autour de la sexualité et de la famille.
Enfin parlons de la justice.
Les exigences de la justice pour tous sont une des caractéristiques de notre société.  Nous sommes encore très loin du compte. Justice par rapport au tiers-monde, justice par rapport à la pauvreté dans nos sociétés d’abondance. C’est vrai, là aussi, que l’Eglise ne s’est pas toujours située aux côtés de celles et ceux qui luttaient pour la justice, tant elle eut peur elle-même de la lutte des classes. C’est vrai qu’elle est restée trop longtemps sourde et aveugle devant les injustices dans la société industrielle et le monde ouvrier. N’empêche que les valeurs de justice de l’Evangile, ce « communautarisme » qui nous vient du Christ et de la première Eglise, ont aussi motivé beaucoup d’engagements parmi les chrétiens et parmi d’autres. Ils ont peu à peu changé notre humanité. Ils continuent de faire réfléchir sur une société qui soit enfin juste et équitable. Aujourd’hui, il y a un grand défi pour l’économie. Est-ce que la nouvelle économie globalisée, mondialisée est un chemin de justice, ou est-elle une glissade vers une nouvelle exploitation, un nouveau partage du monde entre des tout riches et des tout pauvres ? Là aussi le prophétisme de l’Evangile peut et doit encore s’exercer.

L’espérance qui ne peut décevoir
Pour terminer, je voudrais dire combien l’espérance du christianisme doit être placée d’abord en Dieu. Finalement, c’est Dieu qui tient le monde et l’histoire dans ses mains. Sans doute, il nous confie l’un et l’autre, mais nous restons tous suspendus à sa volonté créatrice et rédemptrice. En tout homme veille l’Esprit. En lui habite la nostalgie de l’homme nouveau qui fut au début, peut-être, et qui sera certainement à la fin. Il y a dans l’homme comme une connivence avec le Christ, l’homme réussi anticipé dans l’histoire, qui nous attend au terme de cette immense aventure.
Alors les Eglises sont là pour se laisser d’abord interpeller elles-mêmes à partir de cet Evangile qui nous remet en question, nous les premiers les chrétiens. Ces Eglises sont aussi là pour proclamer dans la société les voies de la véritable humanisation. Clairement et humblement.
Qu’est-ce que le progrès ? qu’est-ce qu’une humanité réussie ? qu’est-ce qu’un homme humain, vraiment humain ? En dénonçant les dangers, en signalant les fausses pistes, l’Eglise et les Eglises rendent service à l’humanité. Encore faut-il que, positivement et d’abord à l’intérieur même des communautés chrétiennes, nous donnions le témoignage d’une humanité animée par le partage, la justice, le respect et la liberté. Que les Eglises soient comme des mini-sociétés, des microcosmes évangéliques dans lesquels les hommes pourront reconnaître, au-delà même des paroles, le début du monde nouveau qui nous est promis à tous.
Oui, comme nous avons besoin de prophètes dans nos communautés, dans les Eglises ! De prophètes incarnés dans les cultures, dans les civilisations, dans la politique, dans l’économie, dans la science avec tous les nouveaux défis qu’elle doit affronter, dans la vie sociale, dans l’éducation. Partout, nous pouvons, je crois, allumer des signes d’espérance, indiquer des chemins et peut-être entraîner avec nous tant d’hommes et de femmes sincères qui, sans se référer à l’Eglise et parfois même un peu en colère contre elle, cherchent tout comme nous un nouveau style d’humanité dans un nouveau type de société. En ce sens-là, si nous plaçons notre espoir en Dieu, si nous reconnaissons aussi le travail de l’Esprit en tout homme de bonne volonté, si nous commençons par nous laisser nous-mêmes transfigurer, transformer par l’Evangile, je crois que nous pouvons être optimistes pour l’avenir du christianisme dans cette société.
Il y a encore de nombreux chrétiens, il y a aussi des recommançants, il y a des « chrétiens » qui s’ignorent. Dans la solidarité humaine la plus large, tous peuvent donner à notre monde l’exemple d’un Evangile qualitativement significatif. Chacun à sa manière renvoie comme en un miroir quelque chose du visage du Christ, quelque chose du visage de Dieu.

Claude Ducarroz



vendredi 14 avril 2017

Au feu de Pâques!

Vœux de Pâques

Sur notre programme, c’est inscrit : Vœux de Pâques. Des vœux ! A regarder ce monde, à écouter les gens, on a l’impression, en effet, que seuls les vœux demeurent source d’espérance, tant la réalité est sombre et parfois même cruelle. Des vœux, parce qu’ils portent sur l’avenir et non pas sur l’actualité, des vœux parce que, finalement, ils n’engagent pas à grand-chose. Rendez-vous à l’année prochaine. On verra bien.

Eh ! bien non, ça c’est faux. Car justement ce ne sont pas des vœux comme les autres. Ce sont des vœux de Pâques. Ils s’appuient sur un évènement infiniment positif, avéré dans notre tragique histoire : la vie plus forte que la mort, toutes les morts. Ils puisent leur crédibilité et leur vitalité dans la personne de quelqu’un de concret, Jésus de Nazareth, le ressuscité, le vivant pour toujours. En lui, Dieu s’est fait sauveur, frère, tellement amoureux de nous qu’il nous promet la vie éternelle –la sienne désormais-: Là où je suis, vous serez aussi avec moi.
C’est du cadeau, c’est du costaud, c’est du divin.

Encore faut-il accueillir le cadeau, car si Dieu nous l’offre gratuitement, il nous laisse libre de dire oui ou non à la main blessée de Jésus qui le présente, à son cœur ouvert qui nous le donne. Comment pouvons-nous, chrétiens de diverses traditions, continuer d’être divisés quand il s’agit de le recevoir avec reconnaissance, ce merveilleux cadeau, et de l’apprécier avec joie ? Nos mauvaises divisions : il faut que ça cesse, c’est une des impulsions de Pâques. C’est le vœu ardent de Jésus, c’est l’oeuvre de l’Esprit-Saint, c’est la mission sacrée de l’Eglise, c’est une chance pour toute l’humanité.

Enfin, Pâques, c’est un cadeau durable si on le partage avec d’autres, avec tous les autres, sans barrière, sans frontière. Dans notre cœur, dans nos yeux, sur nos lèvres, par nos mains, il a vocation à être diffusé et goûté partout, et jusqu’aux périphéries, afin que Dieu, par nous, rende au monde une espérance forte, rayonnante, invincible : Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité ! Et nous avec lui. Et vous aussi, là, tout autour. Qui va vous le dire ou vous le redire ? Nous ! Comme les femmes aux apôtres et comme les apôtres jusqu’au bout du monde. Alleluia !


jeudi 13 avril 2017

C'est Vendredi Saint !

Vendredi Saint

Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.

Car le crucifié a été transpercé. Il nous faut oser lever les yeux vers lui. Et si ça peut renforcer cette dramatique audace, nous pouvons contempler le grand calvaire placé au dessus de la grille du chœur en 1430. Il faut le regarder, ce crucifié, qui nous regarde. Il nous faut fixer ce regard dans lequel se marie en une alliance nouvelle et éternelle la miséricorde de Dieu et la misère de l’homme, la nôtre.
Voyez comme Dieu nous voit désormais, dans le regard de Jésus, plein de larmes et de sang. Les larmes du Père, vers les enfants prodigues que nous sommes tous ; le sang du Fils de Dieu pour nous purifier de tout péché ; l’eau du baptême et le sang de l’eucharistie. Ils coulent encore du côté ouvert, qui ne se refermera jamais, car on ne peut arrêter le cours d’un fleuve de tendresse quand il est divinement humain et humainement divin.
Désormais, c’est toujours à cœur ouvert –ce cœur-là ouvert sur cette croix-là- que se vivront les rendez-vous d’amour et de pardon entre Dieu et nous.
Tu veux comprendre un peu ce mystère, celui de Dieu et le tien, l’océan divin et les abîmes de ta soif ? « Avance ta main, homme de peu de foi, mets-la dans mon côté. Cesse d’être incrédule. Sois croyant ». Crois enfin que Dieu est Amour. Tu tiens la preuve : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime… Il nous aima jusqu’au bout ».
Regarde encore: jusque là. Quand vas-tu enfin te laisser aimer par l’Amour : celui-là ?

Et maintenant levons aussi les yeux vers celles et ceux que nous transperçons, aujourd’hui encore. Car la croix circule un peu partout dans notre monde, avec le même crucifié et beaucoup d’autres avec lui, sur cette même croix. Nous avons multiplié les crucifiés, et quelque part, hélas ! c’est tous les jours vendredi saint.
Nous ne pouvons pas l’ignorer, surtout aujourd’hui. Il nous reste quelques larmes pour crier et prier, il nous reste un peu de sang pour offrir et compatir. Nous avons encore un cœur, du cœur, pour aider, accueillir, soutenir et peut-être même porter, au moins un bout, la croix de quelqu’un, sur son chemin.

Rien ne nous empêche, au contraire tout nous invite et nous pousse, à être, si peu que ce soit, des Symon de Cyrène qui soulagent, des Marie de Nazareth, des disciples bien-aimés, des femmes qui pleurent au plus près de la croix, des centurions qui croient malgré tout, des Joseph et des Nicodème, avec des onguents d’amour auprès de tant de tombeaux. Tous les personnages silencieux de notre chapelle du Saint Sépulcre.

Que pouvons-nous faire devant les drames et les violences de notre temps, sinon aimer davantage, prier davantage, crier davantage, agir davantage, pour les innocentes victimes de Syrie et d’Egypte –ces pays tellement bibliques-, et pour les affamés du Soudan et d’ailleurs, tous ces nouveaux crucifiés qui nous regardent, eux aussi, parfois avec leurs yeux définitivement clos, sur les écrans de nos médias. Comme Jésus sur sa croix à la neuvième heure.

« Voici l’homme », disait Pilate. Et la réponse de Jésus est toujours la même : « Tout ce que vous faites à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites ».Oui,  on peut encore leur faire du bien. Ils sont aussi nos frères à nous, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Aimons-les, au moins un peu, comme Jésus.

Levons les yeux, encore une fois, vers celui que nous avions transpercé. Et regardons de plus près, par les yeux de la foi, des yeux lavés dans la lumière de Pâques. Car par son côté ouvert, par ses plaies encore béantes, c’est toute la puissance d’amour de son Père et notre Père qui transparaît et rayonne, c’est la vie du Royaume, plus forte que la mort, qui l’emporte enfin, ce sont les énergies de l’Esprit qui soulèvent notre humanité et dynamisent l’Eglise. Car « inclinant la tête, Jésus remit l’Esprit. » A Dieu son Père, mais pour nous ses frères et sœurs.
Aux yeux superficiels de nos médias, le décor semble toujours le même, plus près du vendredi saint que du matin de Pâques. Et pourtant il y eut bel et bien ce matin-là, qui fit triompher la vie jusqu’à la rendre éternelle, qui jeta l’amour qu’est Dieu dans la balance de notre destinée, qui nous permet l’audace de l’espérance même au milieu de nos douleurs, de nos combats, de nos échecs. Même au pied de nos croix, buvons à la source vive, mangeons le pain eucharistique, respirons de l’Esprit-Saint.

O crux ave, spes unica. Salut, ò croix, notre unique espérance.





mardi 4 avril 2017

Connaissez-vous Nicolas de Flue

Les deux fenêtres de Nicolas

Heureusement, la Suisse et les Suisses se souviennent de Nicolas de Flue. Ce grand saint mérite bien notre mémoire. Evidemment, il y a plusieurs manières de commémorer les six cents ans de sa naissance, tant le parcours de vie de frère Nicolas est original et sa sainteté multicolore.
Pour ma part, je me souviens d’une méditation solitaire dans sa chambrette adossée à la chapelle de son ermitage. Je remarquai deux petites fenêtres qui m’ont parlé très fort.
L’une donne précisément sur la chapelle, comme une ouverture permanente sur le mystère de Dieu, et singulièrement sur la présence eucharistique. Tout invite à la communion avec le Christ, tantôt dans le silence, tantôt dans la célébration communautaire. On imagine le saint homme longuement tourné vers l’autel où figurent la Parole de Dieu et le tabernacle. Il ferme les yeux pour lire toutes choses du dedans de son cœur. Il ouvre les yeux sur les signes laissés par le passage du Christ au milieu de nous. Magnifique dialogue alterné qui sans cesse lui redit la raison profonde de son étrange vocation.
L’autre fenêtre s’ouvre sur l’extérieur, plus précisément sur le sentier par où arrivent les visiteurs et les pèlerins. Car l’ermitage de Nicolas n’est pas un bunker religieux, mais plutôt un espace brûlant de Dieu, donc largement ouvert sur le monde à aimer. Tout en répondant aux appels de la solitude et de la prière, Nicolas demeura un frère accueillant à celles et ceux qui recouraient à ses conseils. Plusieurs témoins ont remarqué son amabilité et sa disponibilité. Tantôt venaient vers lui le chapelet des pauvres anonymes, tantôt s’annonçaient les grands de l’Eglise et de la société. Tous repartaient éclairés et réconfortés, non sans passer par la chapelle, car un authentique saint conduit à Dieu et non pas à lui-même.
L’équilibre symbolisé par ces deux fenêtres demeure plus que jamais une nécessité en notre temps marqué par un activisme dévorant ou tenté par un spiritualisme désincarné. Aux uns, Nicolas de Flue rappelle l’indispensable priorité de la vie spirituelle, celle qui puise régulièrement dans le silence, la méditation et la prière. Aux autres, notre saint patron souligne le devoir d’exercer une charité concrète dans le monde, que ce soit dans les relations interpersonnelles ou dans les rudes débats de société.
On peut, par vocation ou par goût personnels, préférer telle fenêtre plutôt que l’autre. Mais de grâce, ne fermons aucune des deux.  Il les faut ouvrir ensemble pour permettre les salutaires courants d’air de l’Esprit.

Claude Ducarroz
A paru sur le site cath.ch


samedi 1 avril 2017

Réanimation ou résurrection?

Homélie
Jn 11
Jésus rend la vie à Lazare

Dans le grand bric-à-brac des philosophies et des religions actuelles, il y a au moins deux vérités de base qui font l’unanimité : nous sommes des vivants et nous allons mourir.
Et après commence le débat de fond qui nous plonge dans la plus déroutante des perplexités : y a-t-il encore quelque chose –ou peut-être quelqu’un- après la mort ? Finalement, toutes les religions essaient de répondre à cette question lancinante, y compris la religion chrétienne ou plutôt le Christ lui-même, en personne.

Il y a justement un début de réponse dans l’évangile d’aujourd’hui. Mais attention : seulement un début. Car finalement, ce Lazare qui a été arraché à la mort est re-mort ensuite, comme tout le monde. Certains disent même : ça valait bien la peine de ressusciter pour re-mourir ensuite !
Pour être plus exact, à propos de Lazare de Béthanie, il vaudrait peut-être mieux parler de réanimation que de résurrection, si l’on définit la résurrection comme l’entrée définitive dans la vie éternelle au-delà de la mort. Ce qui, convenons-en, est encore tout autre chose.

Alors que veut nous apprendre ce long récit de ce qu’on appelle encore souvent « la résurrection de Lazare » ?
Certes la vie humaine est un cadeau mortel, et Jésus n’a rien voulu faire pour empêcher Lazare de trépasser au terme de sa maladie. Telle est la condition  humaine universelle.
Mais quelqu’un est venu nous ouvrir une espérance plus forte que le drame de notre finitude. Il l’a seulement annoncée en ramenant Lazare d’au-delà de sa mort, lui qui dut ensuite bel et bien mourir à nouveau.

Cette espérance, le Christ l’a  ensuite réalisée en lui pour l’offrir aussi à nous et à tous : c’est l’expérience pascale, c’est la résurrection « une fois pour toutes », l’entrée dans la parfaite communion du Dieu vivant avec toutes les dimensions de notre humanité.
La résurrection de Lazare, c’est une aurore prometteuse, mais le plein soleil de midi, c’est la résurrection de Jésus lui-même au matin de Pâques. Avec cette affirmation qui change le sens de notre vie et surtout l’issue de notre mort : « Là où je suis, vous serez aussi avec moi ».
Lazare, c’est du provisoire ; Jésus de Pâques, c’est du définitif. Lazare, c’est encore imparfait ; avec Jésus ressuscité, c’est la vie éternelle.

Notre monde est-il prêt à accueillir une telle nouvelle en la considérant comme bonne ? Sommes-nous disposés à entrer dans un tel mystère, car c’en est un ?

D’une part, on cherche à faire reculer la fatalité de la mort naturelle. Certains nous parlent même d’une possible immortalité par le trans-humanisme que les progrès de la science et de la technique devraient pouvoir nous octroyer un jour.
Ces rêves fous prouvent au moins qu’il y a dans l’homme une forte résistance à la nécessité de mourir. Malgré une destinée qui semble inéluctable, nous ne nous résignons pas si facilement à devoir mourir, si c’est une dissolution dans le néant.
D’ailleurs, quelles que soient nos croyances ou même nos incroyances, qui de nous, au moins dans les meilleurs moments de nos bonheurs ici-bas, n’a pas désiré, si possible, qu’ils soient éternisés, ne serait-ce que pour les partager avec celles et ceux que nous aimons et qui nous aiment ? Pourquoi faisons-nous rimer amour avec toujours, en y croyant ou en faisant semblant d’y croire ? Car aimer vraiment, n’est-ce pas exprimer à l’aimé ce souhait à la fois irrépressible et impuissant : « je ne veux pas que tu meures » ?

Et voici quelqu’un qui osa dire à Marthe : « Ton frère ressuscitera. » Le même a ensuite ajouté : « Moi, je suis la résurrection et la vie.  Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. » Bien sûr, dans un premier temps, ce pourrait être de belles paroles en l’air, des promesses trop faciles pour être authentiques.
Sauf que ce même Jésus de Nazareth a dit à Lazare : « Lazare, viens dehors », et le mort sortit, et Jésus leur dit : »Laissez-le aller. »
Mais surtout Jésus lui-même, après sa mort ignoble sur la croix, est sorti vivant de son tombeau le troisième jour. Pas seulement pour prouver la vérité de ses paroles et rendre crédibles ses merveilleuses promesses. Surtout pour nous inviter à le suivre dans son royaume en mettant nos pas dans les siens ici-bas par la foi et l’amour, et finalement en partageant son destin de gloire après notre mort, oui, grâce à lui, avec lui, comme lui.

J’ai parfois l’impression que le cadeau est jugé trop beau pour être vrai, alors qu’il déborde seulement tous nos désirs et toutes nos prières. Ou alors serait-il suspect parce que nous ne pouvons pas nous le donner à nous-mêmes ? Serait-ce humiliant que la vie éternelle, comme la vie tout court d’ailleurs, nous soit offerte gratuitement par Dieu ? Préférons-nous mourir sans espérance plutôt que de vivre éternellement dans la maison de Dieu-Amour, où il y a de la place pour beaucoup de monde ?

Seigneur, devant le tombeau de nos proches et amis, comme devant la perspective de notre propre mort, redis très fort aux oreilles de notre intelligence et de notre cœur : « Quiconque vit et croit en moi, ne mourra pas pour toujours. »

                                                           Claude Ducarroz