jeudi 5 septembre 2019

Bel et Bon

Bel et Bon

Est-ce que je vieillis mal ? C’est possible. Mais pas certain.
Oui, je suis de plus en plus allergique  -jusqu’au dégoût- à tout ce qui salit notre environnement, à la basse vulgarité dans le langage, aux comportements bêtement provocateurs, à la « cul-ture » du trash dans les spectacles, surtout au cinéma, etc… J’ai l’impression que ce qui n’est pas scandaleux, voire abject, ne compte plus aux yeux de certains spectateurs et critiques à l’affût des prochaines turpitudes. Et ça me navre.
Et puis je réagis.
La triste esthétique des horreurs n’est sans doute pas révélée dans ce qu’on montre avec une chafouine ou naïve complicité. Elle se tapit dans les réalités de la vie ordinaire. Quoi de plus obscène, finalement, que des enfants qui meurent de faim, des innocents broyés par l’esclavage sexuel, des militants des droits humains condamnés à la prison ou à la mort, des requérants d’asile qui font naufrage dans la Méditerranée, tout près de chez nous, etc… ?
Douloureux spectacles ! Mais heureusement, il y a aussi l’autre face de notre pauvre humanité.
Des hommes, des femmes –et même des enfants- se dressent pour purifier et embellir notre maison-nature, des humains solidaires prennent des risques énormes pour faire triompher les idéaux de la liberté, de la justice et de la paix, des gens de toutes conditions résistent à l’enlaidissement du langage et aux exhibitions d’une certaine industrie du dégueulasse.
Et puis chacun de nous peut faire pencher la balance de notre société dans un autre sens, plus digne de l’homme, plus conforme aux desseins de Dieu.
Ajouter de la beauté à notre environnement, promouvoir le respect de tout être humain, miser sur ce qui édifie au lieu de céder aux sirènes de ce qui avilit. En un mot : semer un peu plus d’amour autour de soi, car le beau et le bon se donnent la main, toujours pour le meilleur.
Bien sûr, je ne vais pas fonder une nouvelle multinationale de la beauté, ni ouvrir une super-banque de la charité. La révolution de la civilisation passe par des actions simples, souvent cachées, mais combien efficaces quand on s’y engage pour de bon.
Je crois à la petite monnaie du véritable humanisme. Et il paraît que ça maintient jeune !


Claude Ducarroz

samedi 8 juin 2019

Pentecôte 2019

Homélie
Pentecôte 2019

Un violent  coup de vent… des langues de feu…
Pas facile de se représenter de manière un peu humaine qui est le Saint Esprit. C’est pourquoi certains l’ont appelé le grand méconnu de la Sainte Trinité, au point de devenir parfois l’oublié dans la vie des chrétiens. Heureusement, la fête de Pentecôte est là pour nous rappeler opportunément qui il est et surtout ce qu’il fait en chacun de nous, dans l’Eglise et dans le monde.

Et puis j’ai redécouvert qu’une autre image pouvait nous y aider. Dans les quatre évangiles, au moment du baptême de Jésus, il est mentionné que l’Esprit Saint est descendu sur lui « sous la forme d’une colombe ». Mais malheureusement, le commentaire de la Traduction œcuménique de la Bible ajoute : « Aucune interprétation certaine n’a pu être donnée de ce symbole ». Alors je me risque à un commentaire plus personnel que je soumets à votre méditation de baptisés ayant reçu, vous aussi, l’Esprit de Jésus. Ne sommes-nous pas tous des enfants de la Pentecôte ?

En bonne théologie trinitaire, l’Esprit Saint, c’est le lien d’amour infini entre le Père et le Fils, leur parfaite communion en personne, le fruit de leur éternel baiser. Précisément, lors du baptême de Jésus, c’est toute la Trinité qui s’exprime au moment où Jésus de Nazareth reçoit du Père par une voix céleste la révélation de ce qu’il est –« Tu es mon fils, le bienaimé »- en même temps que le Souffle divin qui va lui permettre d’accomplir sa mission de Sauveur comme Agneau de Dieu qui ôte le péché de monde.
Et cet Esprit va demeurer sur le Christ jusqu’au moment où Jésus le transmettra à ses disciples, et plus largement à toute l’humanité. L’évangéliste Jean note que Jésus, au moment de sa mort en croix, a transmis l’Esprit, première Pentecôte universelle. Et l’évangéliste Luc parlera en quelque sorte du même évènement, sur l’Eglise d’abord réunie au Cénacle lors de la Pentecôte, mais sans oublier le vaste monde puisque, sur la place, des gens issus de toutes les cultures entendirent, chacun dans sa langue, parler des merveilles de Dieu.

Et la colombe alors ?
Pour voler, elle a besoin de deux ailes inséparables et coordonnées. Et nous aussi, pour être de vrais chrétiens, abreuvés du Saint Esprit, comme dit saint Paul (ICo 12,13), il nous faut voler de deux ailes, sur le vent de ce même Esprit, si nous voulons bien nous laisser conduire par lui. L’aile de la fidélité et l’aile de la liberté.

La fidélité d’abord, car l’inhabitation du Saint Esprit, qui fait de nous des enfants de Dieu et des héritiers avec le Christ, suscite en nous un profond attachement aux divers mystères révélés par l’évangile de Jésus. L’Esprit nous rappelle tout cela.
Sa parole à méditer et à goûter, son repas pascal à refaire en mémoire de lui, sa miséricorde à demander dans l’humilité et à accueillir dans la reconnaissance. Et même son Eglise –si imparfaite qu’elle soit-  justement parce qu’elle est le temple de l’Esprit et le Corps du Christ.
Face à toutes ces merveilles et à bien d’autres encore, l’Esprit nous incite à tenir bon dans la solidité de la foi, dans le courage de l’espérance, dans la vaillance de l’amour, dans la fidélité aux valeurs de l’Evangile.

 Et la prière, murmure de l’Esprit de Dieu qui habite en nous, nous ramène toujours à ce cri qui répète Abba, le balbutiement des enfants de Dieu bouleversés par la tendre majesté de Dieu le Père.

Mais il y a aussi l’aile de la liberté, puisque, nous l’a rappelé l’apôtre Paul, « nous n’avons pas reçu un Esprit qui ferait de nous des esclaves qui ont peur », mais un Esprit de fils et filles debout, un Esprit dont les fruits sont amour, paix et joie, sans oublier la liberté, car nous avons été appelés à la liberté (Gal 5,13) et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. (IICo 3,17).

Dans le contexte où nous vivons, dans une société qui semble s’éloigner des valeurs de l’Evangile, dans une Eglise secouée par de pénibles évènements, Dieu sait si nous avons besoin de voler de nos deux ailes. Celle de la fidélité à tout l’essentiel venu du Christ mort et ressuscité, qui nous fait vivre en promis au Royaume de Dieu, et celle de la liberté qui nous permet de trouver des chemins - peut-être inédits- pour le renouveau de la vie évangélique et ecclésiale dans notre monde.

Toujours revenir au Christ Jésus, témoigner pour sa parole, vivre de sa présence, tenir fermement dans la communion de l’Eglise. Mais aussi laisser l’Esprit, comme il est dit, souffler où il veut, que ce soit dans des initiatives étonnantes pour exprimer ces témoignages, ou sur des chemins de réformes –si nécessaires- pour la vie de l’Eglise, ou encore dans des prises de positions qui peuvent parfois déranger nos habitudes, pourvu que ce qui est écrit de manière critique dans les marges reste sur la page de la fidélité au Christ et de la fraternité en Eglise. 

On le sait bien : les chrétiens, aujourd’hui comme hier, choisissent parfois leur aile. Tantôt certains veulent d’abord persévérer jusqu’à l’obstination dans la voie des traditions qu’ils jugent essentielles, tantôt d’autres veulent surtout explorer les chemins de fascinantes libertés pour des renouveaux qu’ils souhaitent bénéfiques.

L’Eglise ne serait-elle pas le lieu où ces deux ailes peuvent et même doivent battre ensemble, chacune avec ses priorités respectables, mais jamais dans l’exclusion de l’autre, et plutôt dans la collaboration de tous ?
Car nous avons un urgent besoin d’une nouvelle Pentecôte de vent et de feu, qui puisse continuer à incendier le monde par l’amour, réchauffer l’Eglise et l’éclairer du dedans, sans jamais oublier que le souffle vital, c’est justement l’Esprit Saint, celui qui renouvelle sans cesse la face de la terre.
« Puisque l’Esprit est notre vie, dit saint Paul, que l’Esprit nous fasse aussi agir » (Gal 5,25).


Claude Ducarroz

mercredi 5 juin 2019

Courrier du coeur

Courrier du cœur

« Dans notre Eglise, il me semble que rien de sérieux dans le changement ne se pointe à l’horizon. Comment ne pas désespérer et garder la foi ? »
Cette réflexion (par écrit) ne vient pas d’une personne hypercritique qui cèderait, comme de coutume, au prurit d’un réquisitoire malveillant. Il s’agit d’une dame d’un certain âge qui s’est très souvent engagée au service de l’Eglise dans un bel esprit de foi et d’amour désintéressé. C’est ainsi qu’elle exprime son « cri du cœur ». Il s’ajoute aux remarques désabusées et aux doléances consternées que j’entends autour de moi. Sans compter les commentaires vinaigrés ou ironiques provenant de milieux toujours prompts à casser du sucre sur le dos de notre Eglise.
Ce serait une grave erreur de répondre en haussant les épaules sous prétexte que l’Eglise a déjà connu bien d’autres crises ou agressions dont elle est, finalement, sortie toujours vivante, voire plus vigoureuse qu’auparavant. Dieu merci ! Laisser passer l’orage en attendant des jours meilleurs n’a jamais amélioré la météo ecclésiale.
Quand le concile Vatican II nous a rappelé que « l’Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile » (Gaudium et spes no 4), ce n’était pas seulement une invitation à nous intéresser de plus près à ce qui se passe dans la société. C’était aussi un appel à écouter et surtout à entendre ce que les chrétiens de toutes sortes vivent et expriment, dans la foi et l’amour, au sein de leurs communautés. D’où cette précision à l’intention de nos pasteurs :  « Qu’avec un amour paternel les évêques accordent attention et considération dans le Christ aux essais, vœux et désirs proposés par les laïcs », ceux-ci ayant « la faculté et même le devoir de manifester leur sentiment en ce qui concerne le bien de l’Eglise ». (Gaudium et spes no 37).
A la suite du concile Vatican II, le peuple de Dieu a pris la parole pour s’exprimer dans un esprit de communion et de liberté sur les changements attendus dans notre Eglise pour qu’elle soit davantage missionnaire et prophétique au cœur de notre monde. Si l’on relit ces textes –par exemple ceux du Synode 72 en Suisse et ceux d’AD 2000 dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg-, il faut bien constater que beaucoup de réformes ardemment souhaitées attendent toujours leurs mises en œuvre. Et voilà que les problèmes non résolus, les appels perdus dans le désert de l’indifférence hiérarchique remontent à la surface avec un coefficient supplémentaire d’impatience, voire de colère. Il suffit de penser, par exemple, aux ministères laïcs, à l’œcuménisme, à la pastorale des familles, à la place des femmes dans notre Eglise, à la vie et au ministère des prêtres, à l’évangélisation parmi les jeunes, etc…
J’entends autour de moi le gémissement de beaucoup de cœurs chrétiens…et douloureux. Comment ne pas les encourager, plus que jamais, à prier et à lutter en Eglise, pour continuer de croire, d’espérer et d’aimer. Avec patience certes, mais aussi avec impatience. En manifestant l’une et l’autre, dans un esprit de communion active et aussi critique.
Sans jamais oublier que le cœur de l’Eglise, finalement, bat dans le cœur du Christ crucifié et ressuscité, là où Jésus ne cesse d’envoyer l’Esprit Saint sur l’humanité et sur son Eglise, afin de « renouveler la face de la terre ». (Ps 104, 30).

Claude Ducarroz


A paru sur le site  cath.ch  le 5 juin 2019

dimanche 28 avril 2019

50 ans ordination B. Jordan

Homélie
50 ans d’ordination de Bernard Jordan

Trois. Il faut trois amours pour faire un prêtre. Plus d’autres choses aussi, pour faire un bon prêtre. Comme vous le devinez, toute allusion à un prêtre présent ici ne serait qu’involontaire et fortuite. Car je me réfère au prêtre Thomas dont parle l’évangile de ce dimanche.

*  Pour faire un prêtre, il faut d’abord un amour humain, celui d’un père et d’une mère, unis par la tendresse et le respect. J’en vois une allusion discrète mais claire : ce Thomas est toujours surnommé Didyme. C’était un jumeau, circonstance on ne peut plus familiale, entre la surprise et le bonheur.
Par d’autres contingences et incidences, nous sommes tous d’abord des êtres humains, pétris de surprises et de bonheurs partagés, pour lesquels il nous faut rendre grâces, dans le miroir de nos parents et de nos familles d’origine. Pour le prêtre aussi, d’abord un humain parmi d’autres. Premier amour : la vie !

* Il faut ensuite devenir un chrétien. Certains ont reçu la grâce –de plus en plus rare de nos jours- de l’être presque sans avoir à le devenir, tant le cadeau de la foi au Christ était déjà déposé dans leur berceau.

Thomas n’était pas de ceux-là, semble-t-il. Appelé par Jésus de Nazareth parmi la fratrie des autres apôtres, il n’a jamais cessé de se poser bien des questions. Était-il moins croyant ou plus intelligent que les autres ? Il réfléchissait beaucoup. C’est lui qui dit un jour au Seigneur en public : « Nous ne savons même pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin ? »  (Jn 14,5).
 Mais il est allé plus loin, jusqu’au risque de l’incroyance. Ses collègues ont beau lui dire : « Nous avons vu le Seigneur ». Lui en conclut : « Non, je ne croirai pas. ».
Mais Thomas est aussi celui qui ira le plus loin –ou plutôt le plus profond- une fois passée l’épreuve du doute : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Un dur à cuire qui suscite ce commentaire de Jésus, sous la forme d’une béatitude : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »
Il me semble que ça nous concerne tous ici, prêtres ou pas, et même les religieuses. Plus que jamais de nos jours, au sein d’une Eglise qui saigne encore au pied de la croix de Jésus, la foi est une victoire de haute lutte, au goût fragile de Pâque.
Seul Jésus peut nous donner ce cadeau-là en nous le disant à plusieurs reprises : « La paix soit avec vous ! »
Deuxième amour : la communion au Christ ! !

* Et puis le troisième. Pour ces apôtres –et finalement aussi pour Thomas, avec quelque retard-, c’est l’envoi, autrement dit la vocation, ici au ministère du pardon des péchés, mais peut-être avec une allusion eucharistique : toucher les plaies du corps de Jésus crucifié et ressuscité.
Une vocation nécessairement très personnelle, mais aussi profondément communautaire, dans la rude fraternité des Douze.

Mais attention ! Ces mêmes qui, pour le moment, se trouvent  enfermés dans une maison aux portes verrouillées  -ils avaient peur- seront bientôt propulsés sur la place publique par l’Esprit d’un appel devenu un puissant envoi.
Sans crainte, vers les gens, pour les gens, à commencer par les plus souffrants et les plus nécessiteux.

Décidément, on n’est pas prêtre pour goger là où ça sent bientôt le moisis, mais pour courir la belle aventure de l’apostolat en pleine pâte humaine, pas comme des pachas de l’évangile, mais comme d’humbles serviteurs de leurs frères et sœurs, humains d’abord, et tant mieux s’ils deviennent aussi chrétiens avec nous. Le troisième amour : le ministère !

Trois amours, en donnant la main à Thomas Didyme, à Thomas le croyant laborieux mais réussi, à Thomas l’apôtre dans son service d’évangélisation par la parole, les sacrements et bien d’autres ministères. Toujours pour les autres, toujours avec les autres, mais comme Jésus.

Et si c’était finalement un seul amour.
Dieu est Amour, et ça suffit. Mais un amour trinitaire évidemment, celui qu’on trouve ou retrouve dans la merveilleuse dignité de tous les baptisés, tous à égalité de grâce, de miséricorde et de témoignage « à cause de Jésus et de l’évangile ».

Dieu-Amour-Trinité : notre trésor commun, ouvert par le Christ au matin de Pâques, offert à toute l’humanité.

Et nous les prêtres –pas les seuls évidemment, et pas nécessairement les meilleurs-, nous voici serviteurs de ce cadeau-là.
Pour notre bonheur et aussi pour votre bonheur à vous, du moins nous l’espérons. Dans la source trinitaire et dans les fruits de la Pâque.


* L’amour humain, de chair, de cœur et d’âme : Dieu le Père créateur.
* L’amour chrétien, par les promesses universelles de l’évangile du Christ sauveur.
* L’amour par le ministère dans l’Esprit puisque Jésus souffla sur ses apôtres en leur disant : « Comme le Père m’a envoyé…je vous envoie. Recevez l’Esprit Saint. »

Trois amours qui n’en font qu’un, tout en conservant la richesse des trois.

Bernard, il y a 50 années que ça dure pour toi. En te félicitant et en te remerciant, nous t’en souhaitons encore de nombreuses.
Pour ta joie et la nôtre.
 Et surtout pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Claude Ducarroz




samedi 20 avril 2019

Pâques 2019

Homélie Pâques II Voilà ! C’est fait, et bien fait. Du moins pour Jésus de Nazareth. Vous connaissez la nouvelle, la bonne nouvelle : « Le Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité, alleluia ! » Tant mieux pour lui, me direz-vous. Et pour nous, qu’en est-il ? C’est une bonne question, de lendemain d’hier, le lendemain de cette sainte nuit. Il y a assez de témoignages crédibles, y compris celui des femmes, malgré ce qu’en pensaient les apôtres hommes, et déjà quelque peu machistes. Oui, nous pouvons les croire, en fonction de rencontres étonnantes, qu’elles d’abord, puis ils n’ont pu inventer. Même s’il ne faut pas s’en étonner : alors comme aujourd’hui, il y eut aussi des « lents à croire », ainsi que les disciples d’Emmaüs, et même des incroyants assumés, comme le fut d’abord l’apôtre Thomas lui-même. Car il n’est pas si simple, quand on est un mortel et qu’on a déjà croisé la mort en soi et autour de soi, d’admettre qu’il puisse y avoir encore une vie après cette mort, même si nos désirs les plus profonds allument parfois en nous cette folle espérance. Heureusement, les faits sont là, dignes de foi, si incroyables qu’ils demeurent pour respecter notre liberté : « Le disciple entra dans le tombeau, il vit et il cru. » Marie Madeleine vint annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur vivant. Et Thomas lui-même –un dur à cuire- finit par s’exclamer en touchant les cicatrices du crucifié: « Mon Seigneur et mon Dieu. » Alors nous, maintenant ? Sommes-nous avant ou après la résurrection ? Pour répondre à cette question, il nous faut fréquenter un autre apôtre, qui n’était pas présent au moment des faits, ni à la croix, ni au matin de Pâques. Comme nous en somme. Paul de Tarse ose écrire aux Colossiens : « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Autrement dit : c’est fait pour Jésus, et c’est comme si c’était déjà fait pour vous, même si c’est plutôt en espérance. Mais cette espérance ne peut pas décevoir « parce que l’Esprit Saint a été répandu dans nos cœurs », dit-il. En fait, nous naviguons entre la résurrection de Jésus et la nôtre à venir, celle-ci étant solidement amarrée à la première par un lien d’amour incassable : « Là où je suis, vous serez aussi avec moi. » On peut estimer que cette situation est un peu inconfortable. Tout est réalisé en Jésus, jusque dans sa chair transfigurée, mais tout reste à réaliser en nous, même si nous sommes bel et bien des promis à la résurrection. N’oublions pas que le cadeau reçu du Christ, même s’il doit encore déployer ses effets, fait déjà de nous des enfants de la Pâques, comme dit Jésus lui-même, des fils et filles de la résurrection (Lc 20,36). Il y a en nous l’ADN de Pâques. Ca ne change pas encore tout puisque nous sommes encore en attente de la pleine rédemption de notre corps, mais ça peut et même ça doit déjà changer beaucoup de choses, dès maintenant, dès ici-bas. Comment vivre en futurs, mais certains ressuscités ? Avec les énergies de l’Esprit pascal, il nous faut semer de la Pâque partout, en chacun de nous, autour de nous, dans l’Eglise et dans la société. Avec honneur, avec bonheur. * En nous d’abord, par un regard positif sur nous-mêmes, y compris notre corps et la sexualité, puisque nous sommes appelés à ressusciter corps et âme, même s’il est inutile d’en imaginer les modalités concrètes. Tout est digne d’être sauvé par le Christ pascal. * Soigner nos relations dans le sens du respect de cette même dignité chez les autres, par des engagements en faveur de la justice, de la paix et de la compassion autour de nous. Il y a encore tant à faire pour être des ferments de pâque dans notre société. * Accueillir avec reconnaissance notre destinée éternelle, au-delà de la mort, en favorisant la vitalité spirituelle de nos existences, y compris par la méditation de la parole de Dieu, la prière et les sacrements, tous pascals. *N’oublions pas l’Eglise, notre Eglise, surtout par les temps qui courent, elle qui a tellement besoin de passer par une pâque pour renaître après tant de relents mortels autour de certains scandales. Aimons-la assez pour collaborer à sa réforme. Vaste programme, me direz-vous. C’est vrai. Mais aussi quelle belle vocation ! Nous sommes tous convoqués par Jésus le vivant à être des artisans de vie, d’amour, de réconciliation, de fraternité sans barrière et sans frontière. Des pascals. N’est-ce pas stimulant, et gage de bonheur partagé, que nous soyons des médiateurs de pâque appliquée, pas dans des éclats retentissants, mais dans la petite monnaie de l’existence que le Ressuscité peut transfigurer en trésor d’éternité. Ne repartons pas comme avant. Laissons-nous ressusciter avec le Christ. Laissons-nous pâquer. Nous sommes les enfants de l’alleluia. Claude Ducarroz

Vigile pascale

Homélie Pâques I « Je t’aime, donc je ne voudrais pas que tu meures. » Chacun de nous a fait cette expérience, et vous sans doute plus que moi : quand on aime quelqu’un ou quelqu’une de toute son âme, de tout son cœur, de tout son corps, derrière les mots et les gestes, il y a ce message implicite : « Je ne voudrais pas que tu meures. » Ah ! si l’on pouvait s’aimer parfaitement, et qu’amour rime enfin avec toujours, ce serait ça le vrai bonheur. Mais voilà ! Nous sommes mortels, et même les plus belles amours sont un jour interrompues par la mort et dévorées par le drame de l’absence. Le bonheur d’un « amour toujours », c’est seulement un rêve, certes un désir universel, mais aussi impossible, un échec programmé par cette mort qui l’a inscrit inexorablement sur le calendrier de notre destin humain. Et derrière la mort, cette mort, il faut évidemment ajouter tout ce qui sent la mort, tout ce qui y conduit, tout ce qui l’engendre et la propage, et qui encombre les médias de tant de mauvaises nouvelles. Alors, faut-il se résigner tristement à tout cela, renoncer au bonheur par amour, abdiquer devant la mort toujours victorieuse ? Qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non, tôt ou tard, nous sommes tous au bord du tombeau de Jésus dans lequel, selon les lois ordinaires, la vie a été enfermée et l’espérance ensevelie. Car la lourde pierre de la mort a été roulée pour sceller définitivement l’existence de cet homme-là, un condamné descendu de sa croix pour être glissé ensuite dans son tombeau définitif. Et voilà qu’éclate l’invraisemblable, l’incroyable, l’inouï : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici. Il est ressuscité. » Si c’est vrai, alors ça change tout, plus rien n’est comme avant, tout est possible parce que tout est neuf, éternellement. D’abord pour lui, évidemment. Le crucifié, qui en réalité a donné sa vie par amour pour le monde, est bel et bien vivant au-delà de la mort, de sa mort. Mais attention ! Pas pour une réincarnation qui le ferait bientôt mourir à nouveau, et ainsi de suite, mais comme un humain qui a récupéré sa pleine humanité désormais complètement exposée et transfigurée dans la gloire de Dieu. Une fois pour toutes et donc pour toujours. Voilà la bonne nouvelle de ce matin-là, au goût de premier matin du monde, comme une re-création par amour et dans la lumière : enfin la vie plus forte que la mort, toutes les morts. Mais le plus dur est sans doute encore à faire et surtout à croire. Ce qui est arrivé à celui-là, Jésus de Nazareth, est aussi une ferme promesse pour nous. Ou alors ce même Jésus ressuscité –tant mieux pour lui !- serait un sacré égoïste, oui s’il n’y avait qu’un seul ressuscité heureux dans notre humanité qui continuerait – en vain- d’aspirer au bonheur éternel dans l’amour. Evidemment, nous ne le savons que trop : cette joie parfaite, toute pascale, nous ne pouvons pas nous la donner à nous-mêmes, ni à celles et ceux que nous aimons. Mais du moins nous pourrions l’accueillir avec reconnaissance si un autre, plus amoureux et plus puissant que nous, pouvait nous l’offrir gratuitement. Depuis ce matin-là, près de Jérusalem, il existe, ce Vivant rescapé de la mort, sorti flamboyant de son tombeau. Oui, celui qui avait promis : « Que votre cœur cesse de se troubler. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. .. Car je suis la résurrection et la vie. Là où je suis, vous serez aussi avec moi. » C’est pourquoi l’apôtre Paul peut ajouter : » Si nous sommes unis au Christ par une mort qui ressemble à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection qui ressemblera à la sienne. » Finalement, ce que nous souhaitons tous, pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons, tout en constatant que nous sommes incapables de le conquérir, il suffit de le recevoir comme un cadeau généreusement offert par le premier ressuscité, comme dit l’Ecriture, « le premier-né d’entre les morts, le premier-né d’une multitude de frères et sœurs »… que nous sommes. Et ça change notre mort, et ça change aussi notre vie. Nous ne sommes plus des condamnés à mort en sursis variable. Nous sommes des promis à la résurrection avec Jésus. Oui, depuis cet évènement unique, nous sommes tous des pascals. Claude Ducarroz

jeudi 18 avril 2019

Vendredi Saint 2019

Homélie Vendredi Saint 2019 « Ils ne surent aimer leur dieu qu’en clouant l’homme à la Croix. Jusque dans leurs discours, je flaire encore le vilain relent des sépulcres. » Friedrich Nietzsche Vendredi Saint : nous sommes là devant l’exhibition de la croix, dans la vénération du crucifié, au bord de son sépulcre. Comment allons-nous répondre à cette terrible accusation du philosophe Nietzsche, relayée par d’innombrables défis adressés actuellement aux chrétiens en prière devant un crucifix ? Apparemment, rien d’aimable, rien de désirable, rien d’adorable dans le cruel spectacle de cette liturgie. Comment comprendre que nous soyons là, recueillis et suppliants, au pied de cette croix, devant ce crucifié ? Nous avons une première excuse : nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas les premiers. Beaucoup de femmes –est-ce si étonnant ? - et peu d’hommes –c’est encore moins étonnant- au pied de la croix de Jésus de Nazareth. Tous ceux-là avaient les mêmes questions que nous, et les mêmes larmes, et les mêmes vertiges : Pourquoi cela ? Pourquoi jusque là ? Pourquoi un juste innocent doit-il finir crucifié ? Le savaient-elles, ces femmes, et ce disciple comme égaré parmi elles : ils n’étaient pas seuls non plus. Quand le cœur de ce Jésus s’est ouvert pour laisser jaillir le sang et l’eau, jusqu’à la dernière goutte, c’est toute l’humanité qui s’est engouffrée dans cette plaie béante, les justes mais aussi les injustes, les innocents mais aussi les coupables, autrement dit nous, nous tous. Quand le cœur de Dieu éclate sous la double pression de notre violence et de son amour, il y a de la place pour tout le monde, ou du moins pour tous ceux qui veulent bien entrer dans ce cœur-là, tous les misérables et toutes les misères, pour se laisser sauver en se laissant consumer par la divine miséricorde. Voici l’homme, disait Pilate, en montrant un Jésus ridicule prêt pour le sacrifice suprême. C’est maintenant toute l’humanité qui est entrée dans la maison trinitaire par la porte du côté transpercé de cet homme, celui de toutes les douleurs, celui de toutes les questions, celui de toutes les réponses… d’amour. On ne peut pas résister au scandale de la croix, on donne raison à Nietzsche, à moins de lire dans cette croix, en silence, comme Marie la mère, la plus grande démonstration d’amour, la plus universelle proposition de salut, la plus merveilleuse invitation à la communion pour les plus petits, les plus douloureux, les plus pauvres…une communion avec Dieu. Parce que Dieu est Amour, et parce qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, pour ceux que Dieu aime, nous, tous. Et c’est ce que Jésus montre et démontre, les bras grand ouverts, du haut de sa croix. Cher Nietzsche, ce n’est pas du dolorisme ni du misérabilisme. J’en conviens : je n’ai pas toute la réponse à la question de l’existence du mal, sous toutes ses formes, dans notre monde, et encore moins quand ce mal frappe des innocents, à commencer par les enfants. Jésus lui-même a posé cette question à celui qu’il appelait pourtant son Père : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’était son droit, c’est aussi le nôtre. Mais je ne crois pas que Dieu châtie plus ceux qu’il aime davantage. Le message de la croix, c’est Dieu solidaire de nous, jusques dans nos erreurs et dans nos horreurs, c’est Jésus qui, jusqu’au dernier moment, a soif de Dieu et plus encore de nous, c’est celui qui donne encore et pardonne toujours, c’est celui qui estime avoir tout accompli en mourant pour ses amis. Mais attention ! le dernier mot viendra seulement au matin de Pâques. Dans la nuit de ce vendredi, en attendant le soleil de dimanche, nous pouvons être nous-mêmes, tels que nous sommes en vérité, pauvres, pécheurs, angoissés peut-être, trop solitaires parfois, ou très solidaires quand nous prenons sur nous toute la misère du monde…et c’est si lourd ! C’est le moment ! Dans un grand sursaut de confiance, parce que, finalement, même devant la croix, nous sommes davantage pascals que mortels, nous pouvons donner maintenant un écho très humain à l’ultime remise de Jésus dans les mains de son Père, juste avant le dernier soupir : J’ai tout remis entre tes mains Ce qui m’inquiète, ce qui me gène, Ce qui m’angoisse et qui me gène Et le souci du lendemain J’ai tout remis entre tes mains J’ai tout remis entre tes mains Le lourd souci traîné naguère Ce que je pleure ou que j’espère Et le pourquoi de mon destin J’ai tout remis entre tes mains J’ai tout remis entre tes mains La pauvreté ou la richesse Le bonheur et puis la tristesse Tout ce que jusqu’ici j’ai craint J’ai toute remis entre tes mains J’ai tout remis entre tes mains Que ce soit la mort ou la vie La santé ou la maladie Le commencement ou la fin Car tout est bien entre tes mains Claude Ducarroz