samedi 14 novembre 2015

Université de Fribourg

Dies academicus 2015
Homélie
Siracide 15,1-6 ; Matthieu 13,47-52.

En famille avec la Sagesse…
A la pêche  en vue du Royaume des cieux…
Tel se présente le programme biblique en cette messe de la saint Albert le Grand, patron de notre université.

Peut-être faut-il commencer par la pêche, pas à la ligne, mais au filet, s’il-vous-plaît ! Jésus parle au bord d’un lac. On a affaire à des professionnels. Mais l’image n’est pas très bucolique puisqu’il s’agit pour Jésus et l’évangéliste d’avertir l’assemblée que notre destinée, certes aimantée par la grâce de Dieu, est pilotée par une liberté qui peut nous conduire soit dans le Royaume de Dieu, soit dans ce qui est appelé ici « la fournaise » (kaminos tou purou).

Grandeur et dignité de la condition humaine. Elle court parfois le risque du pire pour pouvoir mieux choisir librement le meilleur, ce Royaume offert par Dieu comme un merveilleux cadeau, toujours proposé, jamais imposé, infiniment désirable sans être irrésistible.

Et puis il semble –dans cet évangile- que nous passons ensuite à l’université de Galilée. Le maître Jésus pose cette question à ses auditeurs : « Avez-vous compris tout cela ? ». (Mt 13,51).  Que des bons étudiants ! Les réponses sont unanimes et évidentes : Oui !


Et pourtant l’essentiel reste à faire, à savoir passer du brillant intellectuel qui a –presque – tout compris au statut de disciple prêt à suivre ce Maître-là, jusqu’à la croix, jusqu’à la Pâque, jusqu’au Royaume.
Et ça, pour moi comme pour vous, n’est-ce pas ?, c’est encore une autre  histoire : l’aventure de la foi, le courage de l’espérance, la générosité de l’amour. Bonne route !

Heureusement, nous avons une compagne et un compagnon de route dans ce pèlerinage vers le Royaume. La compagne, c’est la Sagesse –sofia-, et aussi bien le compagnon Jésus de Nazareth « rempli de sagesse » (Lc 2,40), « puissance et sagesse de Dieu » (I Co 1,24). C’est elle et c’est lui que le  frère prêcheur Albert le Grand a rencontrés dans la foi, contemplé dans sa mystique, fréquenté dans sa théologie et servi au cœur de l’Eglise par son ministère doctoral et épiscopal.

Dans la synthèse de la sagesse -avec minuscule – et de la Sagesse –avec majuscule-, sans confusion mais sans séparation, saint Albert a été capable de tirer du neuf et de l’ancien. La nouveauté des sciences toujours à découvrir, mais aussi les surprises des interprétations et des applications issues de l’insondable révélation biblique. Comme il serait absurde de croire que la nouveauté est seulement du côté des sciences et des techniques, tandis que l’ancien, immuable et répétitif, résiderait en somnolant dans le lit de la théologie et de la religion.

Le pape François vient de fournir opportunément une démonstration contraire dans son encyclique Laudato si. Il a su faire jaillir beaucoup de neuf du trésor biblique et ecclésial, quand il féconde, à la manière d’un ferment, les réalités  humaines, y compris écologiques et sociales.

Etre savant, c’est très bien, nécessaire, noble, surtout en milieu universitaire. Mais être sage, c’est encore mieux, ce qui ne disqualifie ou déprécie nullement les connaissances et les compétences, mais les sublime dans une vision supérieure sur l’être et par un agir efficace toujours orienté par l’amour, la voie suprême.

Elle affleure déjà, cette Sagesse, sous la plume de Jésus, fils de Sira, notable de Jérusalem vers 180 avant notre ère. Pénétré par l’amour de la Torah, fidèle pieux et éclairé, il pouvait être accueillant à certaines vérités et qualités issues de l’hellénisme.

Ici, la Sagesse qui vient à la rencontre du futur disciple se présente comme une mère, comme une jeune épouse, comme un père solide sur qui on peut s’appuyer avec confiance. Et le résultat est là : dans cette riche famille ornée de multiples charismes, le disciple sera bien nourri du pain de l’intelligence, abreuvé de l’eau de la Sagesse et finalement couronné de joie et d’allégresse (Cf. Si 15,1-6). Qui dit mieux ?

On dirait un programme de vie pour une université, surtout si elle se prétend –encore ?- catholique.

Si les sciences - toutes les sciences-  doivent y briller sans modération, si la Sagesse divine doit y rayonner dans le respect des consciences, que règne aussi un état d’esprit plus familial, plus fraternel. Alors se donnent la main, dans une saine et sainte harmonie, ce qui enrichit l’esprit, ce qui prépare à l’action, ce qui fait chaud au cœur et ce qui oriente toutes choses vers le Royaume des cieux en germination dès ici-bas.

Il y a encore de belles réserves d’humanité et d’humanisme à vivre dans notre chère université.


                                                                       Claude Ducarroz

dimanche 8 novembre 2015

A la mémoire de nos soldats

Homélie
In memoriam 2015


15 !
Non, je ne joue pas au loto, mais je parcours avec vous certaines années 15 particulièrement significatives.

1215 : fondation de l’ordre des Frères prêcheurs
1315 : la bataille de Morgarten
1415 : l’exécution par le feu du pré-réformateur Jan Huss au concile de Constance
1515 : la bataille et défaite de Marignan
1715 : la mort de Louis XIV après 70 ans de règne
1815 : l’entrée de Genève, Valais et Neuchâtel dans la Confédération suisse à la faveur du congrès de Vienne
1915 : le génocide arménien
2015 : nous ici, dans cette cathédrale pour la messe In memoriam, en souvenir des soldats et autres vaillants citoyens et citoyennes morts pour la patrie.

Il y a de tout dans cette litanie. Des bonheurs, des erreurs et des horreurs. Des générosités jusqu’au sacrifice suprême. Des ruptures et des accueils. En résumé : l’humanité, notre humanité, avec le pire et le meilleur. Ce que nous sommes en somme, dans la tragique et sublime dignité de notre liberté.

Cette ambiguïté foncière est inscrite dans le vitrail à gauche du chœur de notre cathédrale. Des petites fribourgeoises dansent pour célébrer le retour de la paix en 1918, après les terribles malheurs de celle qu’on avait appelé « la grande guerre », en espérant qu’elle serait la dernière. Les autorités sont là, sous les drapeaux suisses déployés dans le vent de la fête.                     Mais au dessous des images d’un certain bonheur retrouvé veillent deux femmes chargées de symbole : l’histoire qui file les évènements au rouet de la vie pleine d’incertitudes et une veuve de guerre qui pleure le prix payé pour des victoires toujours aléatoires, tant que l’homme ne sera que l’homme dans sa commune et inquiétante humanité.
Une veuve, l’humanité.

Or il y a deux veuves dans les textes liturgiques de ce dimanche, tels qu’ils sont proposés partout dans l’Eglise catholique de rite latin.

La première habite Sarepta, une ville païenne près de la côte méditerranéenne du Liban actuel. Avant de s’apprêter à mourir de faim, elle rassemble encore ce qui lui reste de farine et d’huile afin de nourrir une dernière fois son fils : « Nous mangerons et nous mourrons », dit-elle. Le prophète Elie lui propose alors une démarche un peu folle : Ce que tu as prévu pour toi et ton fils, donne-le moi, et le Seigneur te libérera définitivement de la famine.

Alors que tant de riches estiment n’avoir pas encore assez pour partager avec les autres, cette femme -qui n’avait presque plus rien- accepte de tout donner dans un geste à la fois d’amour et de confiance. Amour du prochain et confiance en Dieu.

Mais pas sans le coup de pouce décisif du prophète juif qui accepte de parler à cette femme païenne et de transformer sa générosité à elle en une source de bienfaits durables pour d’autres encore : « Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par son prophète Elie. »
Finalement, sur l’esplanade du temple de Jérusalem, c’est une veuve semblable que Jésus repère et met en évidence. Tandis que les disciples se laissent impressionner par la générosité ostentatoire des riches, Jésus –et lui seul- remarque les deux piécettes de la pauvre veuve jetées discrètement dans le tronc des offrandes.
Et le commentaire de Jésus devrait nous toucher, nous encore : « Tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Je passe sur toutes les applications que l’on peut faire de ces épisodes dans le contexte où nous sommes. Je pense au drame plus immédiat des réfugiés qui fuient la violence institutionnelle ou la misère endémique. Je fais aussi allusion à une économie mondialisée encore incapable de relever le défi des disparités inadmissibles entre les pays dits développés et ceux qui n’arrivent pas encore à décoller de l’extrême et surtout inhumaine pauvreté.

Mais nous sommes ici d’abord pour faire mémoire de nos soldats et des membres de leurs familles touchées par leur sacrifice. La vie n’est pas un superflu. C’est le minimum nécessaire à respecter et à protéger. Dans les batailles évoquées plus haut, pour de bonnes et de moins bonnes causes au jugement postérieur de l’histoire, ces hommes ont donné aussi de leur nécessaire : leur vie.

Par une grâce extraordinaire et comme inexplicable, nos soldats suisses, depuis près de 170 ans, n’ont pas eu à faire le sacrifice suprême sur des champs de bataille où se mélangent trop souvent les erreurs et les horreurs. Mais ils étaient prêts à le faire. Leur courage les honore, leur don de soi nous oblige.

Oui, il nous invite et nous incite à travailler, là où nous sommes, de toutes nos forces et de toutes nos compétences, pour bâtir un monde de justice et de paix.
Voilà les autres noms de la fraternité possible, selon notre plus profonde vocation, y compris entre croyants de toutes religions, entre citoyens de toutes origines et cultures, finalement entre participants d’une seule et commune humanité. Celle qui a été créée à l’image de Dieu, celle que –nous le croyons- le Christ est venu sauver sans barrières et sans frontières, celle que l’Esprit de Dieu cherche sans cesse à habiter et à inspirer.

Celle que les chrétiens, avec les autres évidemment, doivent servir humblement et efficacement, à commencer par les plus pauvres et les plus fragiles de ses enfants. Comme le prophète Elie. Comme notre frère et seigneur Jésus de Nazareth.
Celle que le pape François, parmi d’autres, veut humblement accueillir, réconcilier, rassembler parce qu’il mise non sur la puissance ou la violence, mais sur l’amour et notamment celui qu’on nomme miséricorde.

Oui, ouvrir son cœur sur les misères –miséricorde-, comme l’a fait le Christ en croix, comme il l’a montré et démontré au soir de Pâques.
Et les lendemains de cette Pâque, c’est nous aujourd’hui.

Amen


vendredi 6 novembre 2015

La petite monnaie

La petite monnaie
Mc 12,38-44
Il y en avait déjà au temps de Jésus, des bons capitalistes généreux. Ils en avaient beaucoup. Ils pouvaient en donner une (petite) partie. L’argent s’entend. Et ils faisaient en sorte qu’on les voie. Ce sont probablement les mêmes dont Jésus parle au début de l’évangile de ce dimanche.  Ils déambulent en beaux costumes, on les salue bien bas sur les places, ils occupent les premiers fauteuils dans les banquets. Et même dans les synagogues !

Quant à la (modeste) obole de la veuve, il faut bien regarder pour voir quelque chose. Pas étonnant que Jésus soit le seul à l’avoir remarquée. Ni le don ni la donatrice ne vont faire la une des médias. Mais elle fait la une de l’évangile.

Y avait-il de l’amour dans les substantielles offrandes des riches ? Peut-être. Mais sûrement beaucoup d’ostentation. Il ne pouvait y avoir que de l’amour dans la discrète aumône de la veuve puisqu’elle a donné « tout ce qu’elle avait pour vivre ». De la petite monnaie, mais avec tout son cœur.

Tout ce qu’il avait pour vivre : c’est aussi ce que Jésus va offrir bientôt sur la croix pour le salut du monde. « Car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », dira-t-il, en parfaite connaissance de cause. Dépouillé de tout, de la crèche à la croix, il ne lui restait que de la petite monnaie pour signifier son immense miséricorde, à cœur ouvert. Comme la veuve en somme.

Puisque ce même Jésus regarde d’abord notre cœur et voit surtout les deux piécettes de la veuve plutôt que les gros billets des fortunés, nous n’avons aucune raison d’avoir honte. L’amour vrai, et même surabondant, peut se contenter de nos petites monnaies quotidiennes, de nos pauvres prières et de nos humbles gestes de solidarité pour toucher le cœur de Jésus, seul capable de transformer nos maigres centimes en trésor de bonheur :  « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des cieux est à eux. »

S’assoir à la même table que la pauvre veuve dans le royaume de Dieu, c’est un très grand honneur et un magnifique cadeau. Car Jésus a promis qu’il continuera de nous servir son amour en passant de l’un à l’autre au banquet de son Royaume.

A commencer par la pauvre veuve anonyme de Jérusalem évidemment.

                                               Claude Ducarroz

Ce commentaire a paru sur le site  www.cath.ch



mardi 3 novembre 2015

Pour le "jour des morts"

Pour le « jour des morts »

Je suis un vivant… et vous aussi ! Encore que je n’ai pas décidé de vivre. .. et vous non plus. La vie, d’une certaine manière, nous a été imposée.
Et puis je vais mourir… et vous aussi ! Parce que nous sommes tous des humains, donc des êtres mortels.
Et entre les deux  -mon commencement et ma fin qui m’échappent l’un et l’autre-, il y a au moins deux questions universelles :
            Quel sens a une vie, ma vie, destinée à la mort ?
            Y aurait-il encore quelque chose après la mort ?
On peut évidemment noyer ces questions pour éviter d’avoir à y répondre. Il y a tant d’anesthésiants –et d’anesthésistes- sur le vaste marché des divertissements. Pour esquiver, pour oublier.

Mais de telles questions, au départ sans réponse, sont plus têtues que toutes nos manoeuvres pour y échapper. Tôt ou tard, nous nous posons ces questions pour nous-mêmes ou pour celles et ceux que nous avons aimés.
Car finalement, aimer pour de bon n’est-ce pas dire à l’aimée, au bien-aimé : « Je ne voudrais pas que tu meures ? »
Mais celui-là ou celle-là meure quand même. Et nous aussi.

A moins que la réponse aux questions de la vie et de la mort nous vienne d’ailleurs, de plus haut que nous, de la région des sources de la vie et de l’amour.
Oui, plutôt que s’écraser sur le non-sens ou l’absurde nihiliste, accepter le cadeau d’une espérance non pas conquise, mais offerte, gratuitement. Et l’emballage-cadeau, c’est justement le message que nous venons d’entendre, un message totalement divin sous des paroles profondément humaines.

Job d’abord. Après avoir goûté pleinement aux délices de la vie, il s’est trouvé dépouillé de tout, au comble des malheurs. Et pourtant pas désespéré puisqu’il peut dire dans un sursaut : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant… De ma chair, je le verrai, moi, en personne. »
Un rédempteur vivant au-delà de la mort.
L’évangile nous donne son adresse, nous révèle son visage, nous confirme sa promesse : Jésus de Nazareth, celui de sa croix pour la mort, celui de sa Pâque pour la vie éternelle.
Avec cette certitude offerte à notre foi : « Telle est la volonté de celui qui  m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. »

Au cours de cette messe, qui nous met intimement en contact avec ce Jésus et Christ, nous pouvons accueillir une telle promesse qui peut transfigurer et notre vie et notre mort : « Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur. Qu’ils se reposent de leurs peines, car leurs actes les suivent. »


Dans la vie éternelle.

jeudi 29 octobre 2015

Mon célibat? je fais avec!

Mon célibat : je fais avec…

Le mystère d’un multipack

Toute vocation est un mystère, et le demeure, surtout si l’on estime que l’appel de Dieu a quelque chose à voir avec ce choix. C’est le cas, j’en suis sûr, pour la vocation au ministère de prêtre, d’autant plus que la réalisation de cet appel ne peut être vécue que dans une perspective de foi.
Pour ma part, j’ai ressenti cet appel très tôt, sans doute vers les 10 ans. Rien dans ma famille, ni aucune tradition dans ma paroisse ne m’a poussé à aller dans ce sens. Au départ, j’ai plutôt constaté une gêne et une réserve chez mes parents, qui étaient des chrétiens convaincus mais plutôt traditionnels, comme tous les autres dans mon village. Du côté des camarades, ce furent  des moqueries et des méchancetés qui eussent pu faire chavirer mon projet. Quel était-il ? Sans doute celui de « faire comme mon curé » qui était un homme simple, proche des gens et aimés d’eux. Finalement, c’est de l’intérieur que venait l’appel, sans que j’aie ressenti quelque chose de particulier qui tiendrait du « merveilleux ». A dire vrai, j’ai toujours cru que mon bonheur se situerait là, dans cette belle « fonction », même s’il m’est arrivé de craindre de n’y arriver jamais. Pour mon malheur, évidemment.

Et le célibat dans tout cela ? J’avoue que, à mes yeux, il était ecclésialement et socialement lié à la prêtrise, qu’il allait de soi, sans que je m’arrête spécialement sur ses exigences. C’était un « multipack » évident, que je ne remettais pas en question. Encore fallait-il être conséquent, ce que je fus, sans trop de peine. Avec les filles, c’est vrai, j’étais un peu différent des autres, plus réservé, plus prudent. Je savais pourquoi et les autres le savaient aussi. Je me souviens par exemple que je me suis abstenu plusieurs fois d’aller « à la bénichon », préférant rester sur le banc devant la maison plutôt que de fréquenter les bals. Je crois que je n’ai jamais dansé en ce temps-là. Mais ça ne m’a pas beaucoup coûté. Je protégeais un certain trésor : devenir prêtre, et si possible un bon prêtre heureux.

J’ai gardé cet « état d’esprit » durant ma formation, d’autant plus facilement que mon entourage familial était désormais encourageant face au sérieux de ma vocation. Et puis des prêtres veillaient sur nous. Ils « couvaient » un peu ceux qui avaient de telles idées en tête. Y compris à l’internat du collège où une vingtaine de prêtres  -certains excellents mais pas tous-  nous accompagnaient de près ou de loin dans notre cheminement vers le séminaire. Avant d’entrer dans cette sainte maison, j’ai passé par l’école de recrue. Les dires et les pratiques des copains m’ont souvent étonné, parfois scandalisé. J’apprenais en pure théorie les exploits érotiques plus ou moins drôles des autres camarades, mais sans remettre en cause mon ferme propos qui continuait d’associer indissolublement prêtrise et célibat.

Durant le séminaire, je me suis posé certaines questions, notamment en rencontrant des filles lors de camps et colonies. Peut-être l’une ou l’autre est-elle tombée amoureuse de moi. Je m’en apercevais à peine. Mais pour ma part, je ne crois pas que mon cœur ait été sérieusement troublé à ce moment-là. Peu avant l’ordination, j’ai passé une fois une nuit de profonde réflexion à la chapelle du séminaire. C’était plutôt l’aspect « pour toujours » de l’ordination qui me faisait peur, beaucoup moins le célibat comme tel.

A l’épreuve du réel

Le ministère concret m’a plongé en pleine vie réelle. Je me suis rendu compte que j’avais été passablement « protégé ». La rencontre des couples –mariés ou non- m’a ouvert des horizons nouveaux et m’a fourni des renseignements complémentaires bienvenus. Ce fut notamment le cas dans le ministère de préparation au mariage qui me fut confié, aussitôt débarqué à Fribourg pour mon premier poste. Je bénis le ciel d’avoir fréquenté là des hommes et des femmes bien dans leur chair, dans leur cœur et dans leur foi. Ils m’ont fait deviner les bonheurs de la vie de couple et de famille, mais aussi signalé les difficultés, les épreuves et parfois les échecs qu’elle peut comporter. Tantôt je me disais que ça devait être très beau et même désirable, tantôt je pouvais estimer qu’il y avait aussi des pièges dans ce type de relations, notamment à cause des ambiguïtés de la sexualité. Conclusion : je me trouvais bien là où j’étais et comme j’étais, sans mépris de la condition des autres –bien au contraire-, mais sans envie non plus de la partager à tout prix. Je me considérais d’autant mieux à ma place que ces couples –je le sentais très fort- comptaient beaucoup sur moi, à partir de mon service de prêtre fidèle, pour les aider à vivre le bel amour qu’ils avaient à vivre, non sans contribuer pour ma part à des réparations ou des réconciliations utiles et souvent appréciées.

Je le dis sans forfanterie et sans me croire meilleur que d’autres pour autant : je n’ai jamais eu de relation intime avec quiconque. Mais il m’est arrivé d’éprouver cette abstinence comme un certain sacrifice, je dois le reconnaître. Quand j’étais plus jeune, ce sont plutôt les enfants qui m’ont manqué. Retourner à la cure et me retrouver seul après avoir visité une belle famille avec enfants, ça me procurait un certain regret. Je mesurais combien devait être épanouissante la belle responsabilité de donner et de faire grandir la vie, surtout avec des enfants qui nous ressemblent et d’une certaine manière nous prolongent. Plus tard, une fois passé l’âge d’engendrer, c’est plutôt l’absence d’une « compagne » qui me faisait parfois « froid au cœur ». Car il serait sans doute très agréable d’être attendu par quelqu’un à la maison et de pouvoir tout partager –ou presque- avec elle. En conséquence de cette relative « absence », pour moi la femme demeure entourée d’un halo de mystère qui suscite mon admiration -que de beauté, que de générosité ! En même temps je me trouve maladroit et un peu désemparé devant elle, surtout lorsqu’elle pleure.

Je peux dire en toute sincérité que je n’ai jamais songé sérieusement à passer de l’autre côté de ma promesse. Et pour cela, dans une société hyper-érotisée, je me protège, par exemple en évitant tout ce qui sent le pornographique ou l’exploitation du sexe. Pas par héroïsme, mais par réalisme. D’une part, je prends conscience chaque jour que le célibat, avec la disponibilité et la liberté qu’il m’octroie, reste un bon serviteur de mon ministère toujours très occupé. Où aurais-je pu placer un engagement responsable d’époux et de père dans une vie déjà tellement débordante de rencontres et d’engagements ? D’autre part, il me semble que je repère le sens de mon ministère dans l’attente de tant de personnes à mon sujet, et aucune ne me demande de renoncer à ce que je suis et à ce que je fais pour me concentrer sur une seule d’entre elles. Bien au contraire, on me sollicite tellement que je trouve dans ces relations de pastorale des raisons supplémentaires de demeurer dans un célibat tout « donné aux autres ». Ce sont souvent des couples qui m’ont le plus incité, sans le savoir, à continuer vaillamment la route choisie au départ sans beaucoup de réflexion sans doute. Et puis l’amitié de certains confrères, notamment dans une savoureuse équipe de co-pains, m’a aussi beaucoup aidé et stimulé. On parle de nos vies réelles, y compris en rouspétant, dans un climat de sincérité et d’entraide. C’est très précieux.

Tout cela paraîtra à certains manquer de rayonnement mystique. Au début, j’y ai cru, comme si le célibat, presque automatiquement, induisait une relation au Christ de type privilégié, presque en amoureux. Mais j’ai vite compris que bien d’autres chrétiens et surtout chrétiennes, mariés ou non, vivaient une spiritualité magnifique, plus profonde que la mienne. Là n’était pas la question. La communion au Christ n’est l’apanage ou le monopole de personne. Il est faux d’opposer ou de comparer mariage et célibat sous cet aspect-là. Bien sûr, la méditation de la parole de Dieu, la prière et les sacrements nourrissent la vie intérieure, ce qui ne peut qu’influencer positivement la joyeuse fidélité à ce que le Seigneur nous demande de vivre. Mais cette expérience n’est pas réservée au prêtre célibataire. Je l’ai constaté en fréquentant des monastères, mais aussi en étant le témoin ému et reconnaissant de mariés tout dévoués à leur tâche d’époux et de parents chrétiens. L’amitié du Christ est une grâce offerte à tous, mais elle prend les couleurs et les saveurs de la vocation propre de chacun, sans se prêter à des comparaisons de degré qui  nous feraient tomber dans l’orgueil d’être les meilleurs.

Plusieurs types de prêtres

A la lecture de ce témoignage, on pourrait estimer que j’ai toutes les données en main pour défendre bec et ongles l’obligation universelle du célibat pour les prêtres de l’Eglise, telle qu’elle s’est finalement imposée en Occident  à partir du concile Latran II en 1139. Eh ! bien pas du tout ! Une meilleure connaissance de  l’histoire de l’Eglise me prouve que le célibat « pour le royaume de Dieu » est une chose magnifique, mais qu’il ne peut être imposé à tous puisqu’il est réservé à ceux à qui cette grâce est accordée (Cf Mt 19,10-12). Donc pas à tous. Obliger tous les prêtres à être célibataires, c’est se priver d’autres prêtres qui auraient reçu l’appel du mariage, lequel est aussi une magnifique vocation d’ailleurs sanctionnée par un beau sacrement dans notre Eglise. On sait mieux maintenant que la décision d’imposer le célibat à tous les prêtres de l’Eglise latine obéissait à des motivations fort ambiguës. Les unes étaient fort louables -imiter le Christ sous cet  aspect de sa vie-, mais d’autres très contestables, comme la dépréciation de la sexualité dans son rapport au sacré, quand ce ne sont pas des raisons bassement économiques (récupérer les héritages pour l’Eglise). La vie monastique est un trésor dans l’expérience de l’Eglise, mais les prêtres en pastorale n’ont pas tous cette vocation. D’ailleurs les Eglises d’Orient -tant orthodoxes que catholiques- laissent le libre choix du mariage ou du célibat à leurs candidats à la prêtrise. Je ne sache pas qu’elles souhaitent changer leur pratique sur ce point. La discipline du célibat obligatoire pour tous les prêtres est donc une décision tardive et géographiquement limitée dans notre Eglise, même si elle a été étendue ensuite à d’autres cultures à travers le monde à la faveur du dynamisme missionnaire latin. Il faut être réaliste : cette discipline, aujourd’hui comme hier, n’est pas partout respectée. J’ai cru longtemps qu’elle l’était presque parfaitement chez nous. J’ai pris conscience que ce n’était pas aussi vrai que je le pensais. L’histoire de l’Eglise le prouve aussi, y compris chez des évêques et même des papes.

Je pense à mes confrères. Nous étions 12 à être ordonnés pour notre diocèse en 1965. Quatre ont quitté le ministère pour se marier, un autre vivait une relation très « affective ». Certains m’ont dit qu’ils ne regrettaient pas le ministère, car ils estiment qu’il n’était pas forcément fait pour eux. Il y eut, en quelque sorte, une erreur d’aiguillage. Mais d’autres, excellents confrères, souffrent de ne pouvoir être à la fois prêtres et mariés, non pas à cause du célibat en soi, mais à cause de la loi implacable du célibat universel qui plombe le ministère du prêtre dans une seule modalité de l’exercer. Je regrette tellement que de tels confrères, pleins de qualités pastorales et intellectuelles, aient été contraints de renoncer à leur service ecclésial, alors que notre peuple chrétien souffre cruellement du manque de prêtres. D’ailleurs ce peuple ne se trompe pas, qui demande souvent, à travers synodes et déclarations, que notre Eglise revoie sa discipline sur ce point. Pas pour dénigrer le célibat et ses immenses valeurs quand il est bien vécu, mais pour ouvrir davantage les portes d’accès au ministère presbytéral, si utile et même nécessaire à la pleine vitalité du peuple de Dieu, selon l’Evangile.

Bien sûr, je ne vois pas dans le changement souhaité une panacée. Nos misères sont complexes, comme nos grandeurs et nos bonheurs. Je sais que la condition de mariés, surtout de nos jours, est soumise à bien des épreuves et aboutit parfois à des échecs. Une évolution de la discipline, si souhaitable qu’elle soit, ne fournit pas une baguette magique qui résoudrait par enchantement tous nos problèmes. Les nombreux divorces que je constate chez nos collègues pasteurs protestants me font réfléchir et m’incitent à une certaine prudence. Mais il faut aussi le reconnaître : si le mariage comporte ses croix, le célibat en génère aussi, surtout s’il est vécu de manière plus ou moins forcée, autrement dit sans un certain bonheur humain et sans un certain épanouissement spirituel auxquels chacun peut aspirer, avec la grâce de Dieu.

En résumé : je suis pour mon célibat que j’ai la grâce de vivre dans un certain bonheur, en le mettant au service de mon beau ministère de prêtre. Je n’ai aucune envie de changer. Mais je ne vois pas pourquoi il continuerait d’être imposé à tous les prêtres. Pourquoi n’y aurait-il pas une manière « mariée » d’exercer la prêtrise, différente certes mais surtout complémentaire du style célibataire ?
Il y a plusieurs façons de servir le Christ et son Evangile dans la communion de l’Eglise. « Mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous, car à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. »  ICo 12, 6-7).

                                                                       Claude Ducarroz


Cet article a paru dans le livre intitulé : Prêtres, et après  - L’avenir des paroisses et de l’eucharistie.
Ce livre recueille des témoignages de prêtres qui ont quitté le ministère et d’autres qui sont demeurés à leur poste. Pourquoi ?
Ce livre fait aussi le point sur la question délicate du célibat obligatoire pour tous les prêtres de l’Eglise latine.

Editions SaintAugustin  2011
On peut commander le livre auprès de moi (cl.ducarroz@bluewin.ch)

dimanche 11 octobre 2015

La seule chose qui manque

La seule chose qui manque
Marc 10,17-30.

Le riche monsieur qui se jette aux pieds de Jésus ne manquait pas d’atouts dans son jeu. Il  s’approche de Jésus comme d’un bon Maître, il cherche à avoir la vie éternelle en héritage, il a observé tous les commandements dès sa jeunesse. Rien ne nous indique qu’il ait un peu exagéré. C’est un homme sincère. Et pourtant à ce jeu-là, il semble avoir tout perdu puisqu’il finit par s’en aller tout triste. Que s’est-il passé ?

Sous l’intense regard d’amour de Jésus, l’existence de ce brave homme a soudain changé de catégorie. Il était inscrit au championnat de la bonne conscience à cause de l’observance scrupuleuse de tous les commandements. Le voilà propulsé dans l’aventure d’une existence où il s’agit avant tout de se laisser aimer par Dieu et d’aimer, au moins un peu, comme lui nous aime. En donnant, en se donnant.

La feuille de route s’exprime en cinq mots très brefs, faciles à retenir, pas faciles à mettre en pratique.
Va : fais de ta vie un voyage, une recherche, une quête de l’essentiel. Vis en pèlerin.
Vends : laisse-toi dépouiller peu à peu de tout ce qui n’est pas cet essentiel
Donne aux pauvres: car la seule richesse qui demeure, c’est le cadeau que tu auras offert aux autres.  Le don des choses et surtout le don de soi.
Viens : reviens alors vers le Christ, allégé de ton moi égoïste et enrichi de nouveaux échanges fraternels.
Suis-moi : pour une communion plus intérieure, vers de passionnantes aventures avec Jésus en vue du Royaume de Dieu.

Les apôtres ne se trompent pas. Au coeur de l’aventure chrétienne, il y a ces fameuses richesses. Pour le meilleur ou pour le pire.
Pour le meilleur si ces richesses –matérielles, culturelles, spirituelles- permettent de faire du bien aux autres, gratuitement, généreusement.
Pour le pire si ces richesses nous attachent au lieu de nous libérer, nous collent à la matière au lieu de nous ouvrir au partage.

Notre société actuelle fait miroiter à nos yeux l’illusion que la réussite consiste à avoir beaucoup de biens, le plus possible, davantage que les autres.
Et s’il nous manquait une seule chose, la plus importante ? A savoir la confiance en l’amour de Dieu et la joie de servir humblement le prochain pour son bonheur …et le nôtre.

Certes l’évangile ne contient pas un programme économique « clés en mains ». Mais un certain état d’esprit  -va, vends, donne, viens, suis-  devrait nous octroyer ce qu’il promet : le centuple ici-bas et la vie éternelle.

On peut toujours essayer !

                                                                                              Claude Ducarroz


Edito publié sur le site www.cath.ch du 10 octobre 2015  

lundi 5 octobre 2015

Vous avez dit couple... mariage... famille?

Le couple…le mariage…la famille

"Ce mystère est grand". (Ep 5,32) 
Quel mystère?


C'est un peu mon "Ce que je crois", quelques convictions qui guident mon ministère. Je ne prétends à aucune infaillibilité, je ne veux donner aucun modèle qui pourrait être une recette ou semblerait un reproche à quiconque.

Raoul Follereau disait que, pour avancer dans la vie, il faut accrocher sa charrue à une étoile.

Sans décoller du réel, je voudrais désigner et explorer un peu l'étoile, celle qui brille dans le ciel de l'Evangile, parce je crois que toute notre pastorale - celle des laïcs, celle des diacres et des prêtres - consiste à atteler des vies à cette charrue pour que les couples et les familles, comme dit Jésus, "portent du fruit, et un fruit qui demeure… qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance… qu'ils aient cette joie que personne ne pourra ravir."  Ev. de Jean.

Ouvrons la géode, contemplons et décrivons un peu ce qu'elle recèle au dedans.
Ephésiens 5 appelle cela "un grand mystère" (Eph 5,32). L'intérieur de la géode n'est pas  une autre pierre, mais son secret, son mystère.


I. Une certaine anthropologie

Partons de l'être humain, de la personne humaine, simple, toute nue.

Beaucoup, dans notre pastorale, dépend de notre vision anthropologique, autrement dit de la réponse que nous donnons à l'interrogation du psaume 8,4-5 "Qu'est donc l'homme pour que tu t'en souviennes ? Le fils d'Adam, que tu veuilles le visiter."

L'être humain est un être à 4 dimensions :
•      pas 4 parties séparables ou démontables comme les éléments d'un lego,
•      mais 4 paramètres vivants qui constituent notre identité profonde,
•      au point que je me mutile ou je mutile l'autre si j'en oublie, ne serait-ce qu'un seul.

Nous sommes

1.  un corps sexué
Je suis mon corps. C'est ma richesse et ma pauvreté.
Déjà l'autre m'est nécessaire, pour exister et pour faire exister d'autres.

2.  un esprit qui parle
Je pense et je dialogue.
Je cherche.

C'est le langage,
la communication.
3.  un cœur qui aime
Les sentiments,
les émotions, les rires,
les larmes.

J'ai du coeur.
4.  une âme qui trouve ou donne un sens à sa vie
mes pourquoi, mes questions et réponses.
C'est la dimension métaphysique.

Merveilleuse alchimie humaine que nous sommes et qu'il nous faut aimer. C'était très bon (Gn 1,31). A peine le fis-tu moindre qu'un dieu. Tu le couronnes de gloire et de beauté (Ps 8,6). Tel est l'avis de Dieu lui-même.

Aujourd'hui, dans notre société, je crois que l'enjeu et le défi sont d'abord dans la façon dont on regarde et interprète la dimension corporelle en lien avec les autres dimensions.


II. La personne  comme chair

Et peut-être, changeons de vocabulaire, empruntons celui de la Bible : la chair d'une personne qui est bien plus que son corps dans le monde, dans ses relations.
C'est le mot " sarx".
Cf. A.T. (197 fois), par exemple en Gn 2,23 "Os de mes os, chair de ma chair; ou en Gn 2,24 "ils ne seront qu'une seule chair."
Cf. N.T. (133 fois) par exemple en Jn 1,14 "Le Verbe s'est fait chair"; Jn 6 "Celui qui mange ma chair..." Ou alors "la résurrection de la chair" du Credo.

La chair, qu'est-ce que c'est ?
•      c'est d'abord moi - je suis ma chair animée, vivante, dans la rencontre nodale de la matière et de l'esprit pour constituer la personne. Telle est mon identité unique, celle des autres aussi, ce que les sciences génétiques permettent de repérer maintenant.

•      C'est aussi mon lieu d'épiphanie : je me donne à voir, à connaître, c'est le lieu d'une révélation de la personne, surtout par le visage - je me laisse envisager et j'en-visage l'autre. Dans le visage, il y a voir, entendre, parler, sentir: tout ce qui me permet de franchir le fossé des êtres en respectant les autres.
       Dans ces communications et ces échanges, l'événement des rencontres par la chair et ses sens devient des avènements de l'autre à moi, de moi à l'autre, un partage mystérieux. En nous donnant par nos chairs, nous devenons chers l'un à l'autre, nous nous aimons, nous existons l'un pour l'autre.

•      C'est aussi le lieu de la fête, dans l'alliance du bonheur et des plaisirs, dans la vibration des personnes sous la transfiguration de l'amour (cf Cantique des cantiques ). Il y a un bel  érotisme humain.

•      C'est aussi le lieu d'une ouverture sur la communauté que je puis construire à partir de la chair sexuée. Mon identité et l'accueil de l'altérité donnent une fécondité extraordinaire dont l'enfant est le signe le plus fort parce qu'il est une chair habitée par  de l'éternel, en tant que promis à la Pâque.

Serait-ce impossible ? Trop beau ? Non, s'il y a l'amour de soi et des autres. On "fait l'amour" de multiples manières. Car l'amour est toujours à construire. Il est un vaste chantier permanent.




III. Un mystère à 7 faces

Sur ce panorama de beauté fragile, de grandeur humble, d'idéal toujours menacé, de chantier fait d'amour, mais aussi de pardon, de commencements en recommencements
•      pour être soi-même
•      pour entrer en communion avec l'autre, les autres,
•      pour augmenter le niveau d'amour, et par conséquent, de bonheur dans ce monde.

Que deviennent  les couples, le mariage, la famille?

Je vous dis ce que je crois, à la lumière de l'Evangile, parce que souvent les couples à qui je le disais - avec délicatesse - m'ont affirmé : pourquoi on ne nous a pas dit cela plus tôt ?

Ce mystère est grand (Eph 5,32) comme don (d'abord une grâce), comme promesse (toujours devant) et comme programme (éthique et mystique).


1.    "Faisons l'homme à notre image…" (Gn 1, 27-28).

L'homme (homme et femme) est une icône de Dieu, sa plus belle signature en ce
monde. Mais une icône de Dieu-Trinité, avec l'alliance de l'unité et de l'altérité en vue de la fécondité. Comme  Amour tripersonnel, Dieu constitue éternellement la première "famille". Et en conséquence, chaque  famille est  appelée à vivre quelque chose de ce divin mystère en ce monde.
C'est un grand défi à relever: mixer de multiples mixités dans l'amour, allier l'unité avec le respect de l'altérité et l'ouverture dérangeante de la fécondité (cf. les enfants).
Il y a des pièges, bien sûr: l'égoïsme, l'utopie de la fusion, le manque de respect (l'utilisation de l'autre comme objet), la domination par le chantage ou la violence, la stérilité du coeur.
Tout ce qui aide à équilibrer les éléments positifs dessine mieux l'image de Dieu en ce monde. Les sciences humaines nous y aident, ainsi que toutes les petites solidarités vécues au quotidien.


2. "Je conclurai pour eux une alliance, je te fiancerai à moi pour toujours dans la tendresse et la miséricorde" (Os 2, 20-21).

Ils échangent des alliances, les amis, les fiancés, les mariés.

Dieu s'est servi des paraboles conjugales et familiales pour exprimer l'alliance tumultueuse avec son peuple (cf. Osée, Isaïe, Jérémie).
On peut faire le chemin dans l'autre sens : il y a du divin, une parabole de l'amour de Dieu pour l'humanité, dans l'amour conjugal et familial... imparfaitement ! Il y a là un signe incarné, une sorte de sacrement de l'alliance.
Nous nous intégrons aux noces de Dieu avec nous :
            quand nous nous aimons en vérité,
            quand nous nous donnons pour montrer notre amour,
            quand nous pardonnons, comme dans l'aventure de l'Alliance sans cesse à reconstruire.


3. "Ils trouvèrent Marie, Joseph et l'enfant" (Lc 2,16)

Il est venu dans une famille, une vraie famille.
Le Verbe s'est fait chair dans le sein d'une femme, sans géniteur humain, mais en choisissant d'avoir un vrai père, Joseph, en partageant la vie d'une famille très ordinaire à Nazareth, avec ses joies, ses peines, ses drames, ses crises et même ses fugues.
Sans être parfaite, toute famille trouve sa place dans cette famille-là.
Tous ceux, toutes celles qui vivent comme le Christ suivent le chemin de Nazareth. Ils ne le savent peut-être pas (encore), mais Jésus est avec eux. Il établit des connivences avec nous, des complicités qui nous précèdent et nous accompagnent.


4.    "Qui est ma mère, qui sont mes frères...?" (Mt 12, 48-49)

Etait-ce une rupture ? un rejet ?
Ce fut plutôt une ouverture : la famille de Jésus s'ouvre sur d'autres familles. C'est l'embryon de l'Eglise. Les familles constituent une nouvelle famille : les disciples, puis la première communauté chrétienne (cf. la présence de Marie au Cénacle à la Pentecôte, avec les apôtres et la communauté des frères et sœurs). Ainsi nos familles sont-elles appelées à vivre des ouvertures sur la société (du voisinage jusqu'à l'humanité planétaire). C'est le sens du mariage civil. De même aussi pour les engagements dans l'Eglise, la famille des familles. Toute famille est  "catholique" par vocation.
      
Dans un contexte d'individualisme et de repli, tout ce qui va dans le sens de l'ouverture
sur le large est une bénédiction. On peut le faire redécouvrir à propos du mariage civil.
Et montrer comment le mariage à l'église est surtout un mariage en Eglise, qui fait Eglise.


5. Le sacrement "de l'alliance nouvelle et éternelle" (à chaque messe)

Il y a    2 sacrements de l'alliance : le mariage et l'eucharistie. Ils sont en communion l'un avec l'autre, ils s'appellent, ils s'attendent, ils cherchent à se marier, même s'ils ont parfois de la peine à se reconnaître et à se rencontrer.
Dans la communion comme dans le mariage, il y a union sans fusion, il y a respect et rencontre des altérités par le (mystère) signe de la chair donnée, du corps offert et reçu sous les espèces d'un partage, pour communier dans l'Amour qui est l'Esprit.
Pour moi, les plus beaux moments de la préparation au mariage consistent en ceci:
faire redécouvrir et le plus souvent découvrir ou au moins deviner cela, à savoir qu'il y a
de l'eucharistique dans le mariage et du conjugal dans l'eucharistie.

Ce mystère se ranime -comme on le fait pour une flamme- à la messe de mariage au  moment de la communion au corps et au sang du Christ. Il est ranimé lors de toutes les autres communions, et singulièrement lors des messes "en famille" et par la prière à la maison.

6.    A travers de multiples passages... la Pâque dans leurs vies

La famille est un nid de Pâques.
Que de passages pour faire ou refaire un couple !
Les conjoints sont toujours en exode, toujours des apprentis, toujours des passants.
Et on peut toujours recommencer.
On construit toujours avec des pauvretés partagées.
Ces jeunes mariés ont dû passer
1. de la possessivité anxieuse à l'oblativité libératrice,
    de l'Eros-Désir par la Philia-Amitié jusqu'à l'Agapè-Amour

2. à l'altérité en décrochant de la possession immédiate pour sceller une communion dans
    la différence, car aimer, c'est toujours deux pauvretés qui se rencontrent et se
    transfigurent, deux tendresses (= faiblesses) qui entrent en résonance;

3. du désir pulsionnel au choix libre,
    de l'autre imaginaire à l'autre réel;

4. de l'émotion momentanée à la relation stable;
    de la sensation fugace à la décision ferme

5. à travers de multiples passages, qui exigent tous du temps, celui d'un perpétuel apprentissage.

Car telle est la loi pascale de l'amour: je reçois mon être au moment où je le donne.

Et les étapes de la vie: que de passages, y compris à travers les crises et les pardons.
Et les enfants qui nous font tellement "pâquer".


7.    "Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père" (Jn 14,2)

"L'amour ne passera jamais" (I Co 13,8).
Il y a de l'éternel dans toute expérience d'amour vrai.
La visée amoureuse, conjugale et parentale pointe au-delà de la mort. La vague de
l'amour porte au-delà de la finitude.

La flamme ne s'éteindra jamais. Je t'aime, ça signifie: je ne veux pas que tu
meures.
A preuve:  les enfants allumés à la vie éternelle et  ces relations qui se retrouvent transfigurées, éternisées, comme on le discerne chez certains vieux amoureux.


IV. Une pastorale pour faire réussir l'amour et le bonheur

Elle suppose:

1.    Un accueil chaleureux avec joie, non avec soupçon ou cynisme.

2.    Un climat de confiance, de sincérité qui permette peu à peu les
       confidences, entre autres pour pouvoir exprimer les souffrances, certaines expériences d'Eglise, puis des questions de fond.

3.    Un regard positif sur l'événement qu'ils vivent, autrement dit: avoir un préjugé favorable.
       Ils ont franchi déjà beaucoup d'obstacles (en eux et autour d'eux)
       - les fréquentations
       - le mariage civil
       - la décision du mariage à l'église.
       Je sens très souvent que cette démarche religieuse correspond pour eux
       au sentiment de vivre un amour qui les dépasse, quelque chose de sacré, d'où la demande d'une bénédiction.

4.    Une image d'Eglise qui soit
             *une complice lucide et exigeante de leur projet de vie et non pas une instance       moralisatrice, culpabilisante et désespérante,
             *une amie de leur bonheur et non pas une marâtre jalouse ou chagrine.

5.    Une collaboration avec les laïcs dans les divers mouvements comme le CPM, les END, les E3A etc. Il n'est plus possible que des prêtres (célibataires) préparent seuls les fiancés au mariage. Nous sommes après Vatican II !

6.    Une remise en question personnelle et intérieure de nos relations avec les femmes, avec les enfants, avec notre sexualité, notre célibat, nos amitiés. Et ça ne peut nous faire que du bien.

7.    La recherche d'une meilleure pastorale
       *en amont, avec ce qu'il y a avant le mariage (cf. catéchèse, groupe de jeunes etc.)
       *en aval : quel "service après-vente" en Eglise et dans la société ?


Conclusion: la pastorale de Cana ( Jn 2,1-11).

Jésus est invité à cette noce villageoise.
Jésus s'invite à nos noces, même quand nous oublions de l'inviter !
Avec sa Mère, si possible avec ses disciples, qui représentent l'Eglise.
Il manque toujours quelque chose à la fête. Car tout mariage est imparfait.
Jésus prend l'eau de notre fontaine humaine, si complexe, si mélangée. Il en fait le vin d'un amour plus grand, plus beau que ce qu'on peut imaginer, un vin au goût de fête et de joie. Peut-être le goûteront-ils plus tard. Ce vin d'Evangile demeure là en réserve pour eux, pour leurs enfants. Et ça peut être le vin de l'Eucharistie.
Certains le savent... d'autres pas ! Mais le signe est là, pour la gloire gratuite de Dieu,  pour la foi en Jésus... peut-être.
Je suis pour la pastorale de Cana: "Puisez maintenant et allez l'apporter" (Jn 2,8)

Claude Ducarroz