jeudi 25 septembre 2014

Pour mon frère bien-aimé +Bernard

+ Bernard Ducarroz

Bernard. Mon frère. Mon bien-aimé.

Notre bonheur.    Notre douleur.    Notre espérance.

1.      Merci, Seigneur, pour nos bonheurs « Bernard ».
Rien que sa présence, c’était du bonheur. Pour sa famille bien sûr, qu’un pur amour, avec Yvette, avait su élargir si généreusement. Mais aussi pour tant d’autres, parce qu’il était l’homme de tous les oui, l’ami de tous les accueils, l’ardent de toutes les bonnes causes.
Et en plus, toutes ces cordialités spontanées, il savait les transfigurer en poésie. Il aimait les habiller de beauté simple mais profonde, en attendant la valeur ajoutée de la musique, grâce à la collaboration de ses si bons amis compositeurs, metteurs en scène, musiciens et chanteurs.

Bernard avait le talent humble, presque timide, d’autant plus touchant. On chantera encore longtemps les fruits de son arbre aux images, qu’il ne cueillait pas pour paraître sur un marché, mais simplement pour faire plaisir, pour semer dans les jardins des autres de petites joies mûries au soleil de sa spiritualité.

Son passage, ses partages n’avaient-ils pas le goût de ces béatitudes racontées par Jésus ? Neuf fois « heureux », pour ouvrir le voyage de l’évangile. Oui, des bonheurs promis et souvent déjà là, mais d’abord pour les pauvres de cœur, les affamés de justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix.

Celles et ceux qui connaissent Bernard- sa famille, ses nombreux amis, ou celles et ceux qui l’ont chanté- le reconnaissent là, au détour d’un souvenir béni, dans ce portrait des vrais disciples à l’image de Jésus.

Bien sûr, il n’y a aucun chrétien parfait. Mais on peut te dire merci  aujourd’hui : toi qui, si souvent, nous as aidés à être meilleurs, humainement, chrétiennement, par le sourire, par la parole, par le chant et même par tes silences parfois énigmatiques.

       2. Au milieu de ces béatitudes, il y a celle-ci : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. »
C’est là où nous sommes aujourd’hui. L’inquiétude devant ta maladie, la perspective de te perdre ici-bas et finalement cette mort inévitable : Bernard, notre douleur.
Le chagrin des tiens, mais aussi la tristesse de celles et ceux que Bernard abritait dans les largeurs et les profondeurs de son bon cœur, sans ostentation, sans prétention, gratuitement, par tendresse et par fidélité.

Nous sommes tous là, profondément unis dans et par cette peine, mais aussi dans une merveilleuse consolation. Celle que nous donne la mémoire vive de sa douce bonté, et celle que nous offre la foi en la bonté de Dieu qui recueille la vie des justes dans ses mains paternelles, après nous les avoir donnés pour toutes sortes de belles fraternités.

Je me souviendrai toujours. A l’hôpital, tu m’as répondu plusieurs fois ceci : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Et une fois, tu l’as chanté, comme à complies. Et comme nous te demandions où tu puisais ta confiance, tu as répondu aussitôt : « J’ai confiance en celui qui m’a créé. »
Que celui-là t’accueille maintenant dans ce royaume promis justement à ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur. Et qu’il te donne le bonheur de la résurrection, en même temps qu’il sèche nos larmes par la foi pascale. « Réjouissez-vous, car votre récompense sera grande dans les cieux. »

3. Dans cette célébration, y compris avec la probable variété de nos convictions, c’est bien vers le ciel qu’il nous faut maintenant nous tourner. Bernard, notre espérance.
Avec cette liberté d’aller, même s’il reste bien des questions sans réponses ici-bas, vers cet au-delà qui t’a fait dire : « Je suis un homme libre, parce que j’ai déjà tout donné, tout offert. » N’était-ce pas la mentalité du Christ sur la croix ? Quand tout est donné, on peut partir en paix. Les cadeaux offerts demeurent dans le cœur des aimés du plus grand amour, surtout avec l’offrande du sacrifice suprême.

La famille en témoigne d’abord, la famille large évidemment, mais aussi les communautés que Bernard a servies, dans l’enseignement durant 40 ans, dans l’animation liturgique dimanche après dimanche, dans le rayonnement culturel si varié, dans l’amour de son village et de ses deux églises, dans la catéchèse et surtout dans tous ces dévouements gratuits et souvent discrets qui avaient la saveur de l’amitié et les couleurs de la solidarité sincères.
En nous quittant dans nos larmes, avec le chapelet usé par notre maman dans ses mains, Bernard nous entraîne vers la joie, celle du bon serviteur désormais comblé auprès du Christ ressuscité, auprès de ses deux papas, de sa maman Marguerite, de notre Jacquy le précurseur.

Va Bernard ! Nous te laissons partir, le cœur brisé, mais l’âme en paix. Nous devinons où tu es arrivé, dans la maison du Père. Toi, tu les vois maintenant ensemble, Dieu et ton papa que tu souhaitais enfin rencontrer. C’est notre foi, c’est notre consolation.

Ton visage souriant a pris place maintenant pour toujours au fond de notre cœur, parce que le tien repose désormais dans le cœur même de Dieu.

A toi le dernier mot, dans les paroles d’un chant intitulé « Ils sont vivants », mis en musique par Pierre Huwiler pour les « Jardins du paradis » à Delémont en 2009 :

Mais quand debout on les appelle
Du fond d’un cœur ensoleillé
On les entend : « la vie est belle 
Il faut savoir en profiter. »

On n’est pas là pour un adieu
Ils sont vivants dans notre histoire
On les invite à la veillée
Comment  ne pas toujours y croire
Que le printemps vient d’arriver ?

Claude Ducarroz     25 septembre 2014







lundi 15 septembre 2014

Pour les pèlerins valaisans

Homélie
Jn 21,1-14

 Comme il y a plusieurs manières de bien faire, il y a aussi plusieurs façons de lire –ou plutôt de recueillir et d’accueillir- ce texte de Jean dans cet appendice ajouté à son évangile. L’important, c’est que cette parole finalement nous éclaire, nous touche et nous fasse bouger, nous, là où nous sommes aujourd’hui. Et pour vous, c’est au terme d’un pèlerinage en compagnie de Marie, mais on sait combien Marie et le disciple bien-aimé étaient proches, et même ensemble, au pied de la croix de Jésus. Cf. Jn 19,26-27.

Curieux et significatif, ce retour des disciples au bord de leur lac familier, à la rude tâche du métier de pêcheur, loin des évènements extra-ordinaires de Jérusalem. Oui, un certain retour à la « case départ », dans la banalité de la vie quotidienne et sur le lieu qui fut celui de la première rencontre avec Jésus et le témoin de leur vocation. La boucle semble bouclée.
Et c’est justement là que le Seigneur ressuscité les rejoint, car il nous rattrape toujours là où nous sommes, lui qui fait tout le chemin à notre rencontre, tout en restant discret dans les signes qu’il nous adresse. Une révélation progressive, toute de respect, toute en douceur.

Et qui vient-il rejoindre, ce Jésus encore anonyme mais déjà actif ? Une équipe d’amis sur une barque. Tout un symbole sûrement. Jésus reprend contact avec l’Eglise, son Eglise. Avec ce Simon devenu Pierre, et toute sa bande de Galiléens, réunis par la profession, par une amitié pas toujours tranquille, par l’appel de jadis toujours fécond.
On reconnaît le type de rendez-vous à la façon de nommer et de situer les personnes. Ce sont les apôtres, les 12, ceux qui peuvent dire à Simon-Pierre : « Nous aussi, nous allons avec toi » sur la même barque, à la pêche. Mais désormais, avait dit Jésus, « ce sont des hommes que tu prendras ». Cf. Lc 5,10.

Mais justement, ils ne prirent rien ni personne cette nuit-là. Car l’Eglise n’est pas une entreprise qui doit faire du chiffre pour satisfaire l’appétit de rendement d’un conseil d’administration. Elle fait ce qu’elle peut. Si souvent, elle travaille aussi dans la nuit du monde. Le mieux, aujourd’hui comme hier, c’est qu’elle attende son Seigneur jusqu’au lever du jour pour le reconnaître dans la foi et finalement accomplir  humblement les gestes de l’espérance, à savoir toujours recommencer à jeter les filets de l’évangile dans la mer de son temps. Pas parce que nous sommes de meilleurs pêcheurs –nous qui sommes de pauvres pécheurs-, mais parce que Jésus nous le commande et recommande, respectueusement, inlassablement.

Et d’ailleurs il le fait en commençant par demander quelque chose, comme un mendiant qui a faim, avec une simplicité bouleversante. Il vient leur offrir la résurrection, lui le maître de la vie, et il leur dit : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger ? »
Car il a son idée derrière la tête. Une fois accompli le saut de la foi par le disciple bien-aimé -le plus perspicace en amour –« c’est le Seigneur ! »-, Pierre seul se jette à l’eau. Mais c’est dans la collégialité apostolique que tous traînent le filet et tirent la barque sur le rivage. Une manoeuvre délicate qu’il faut réussir sans rompre le filet, le regard fixé sur le divin reconnu de la plage qui les attend avec le repas concocté par lui-même.
Il leur avait demandé à manger, et c’est lui qui a tout préparé, le feu, le poisson et le pain. Ce n’est pas céder à l’imagination pieuse que de reconnaître dans cet étrange pique-nique les symboles de la cène : le feu pour signifier la chaleur de l’amour, des poissons venus de la pêche humaine –« fruits de la mer et du travail des hommes »-  et le pain partagé sur invitation eucharistique : « Venez manger. »

C’est Jésus en personne qui s’approche –il nous aime toujours le premier-, c’est lui qui donne, c’est lui qui se donne. Leur foi, comme la nôtre n’est-ce pas ?, demeure toujours balbutiante. Ils n’osent lui demander  « qui es-tu ? », mais ils savent bien que c’est lui, le Seigneur.

Un pèlerinage, surtout en compagnie de Marie, c’est refaire avec Jésus ressuscité cette expérience maritime, ou lacustre, si Tibériade s’appelle Port Valais. Elle se vit toujours dans la communion de l’Eglise apostolique dont l’évêque est le signe vivant. Elle prend le temps du dialogue avec Jésus, par l’écoute de sa parole révélante et invitante, jusqu’à l’eucharistie au bord du rivage de la vie ordinaire.

Car où que nous soyons, il est bel et bien là, avec nous, tous les jours, comme il l’a promis. Y compris quand nous donnons la main de la fraternité respectueuse à celles et ceux qui ne l’ont pas encore reconnu ou hésitent à le nommer. Jésus vient, s’approche, dialogue par son Esprit au cœur secret des consciences, tout en invitant chacun à faire Eglise autour de la parole et du pain partagés.


A ceux qui acceptent de se jeter à l’eau de l’évangélisation, comme à ceux qui peut-être traînent encore sur la grève, le Seigneur peut faire signe comme ressuscité, parfois éblouissant, toujours infiniment patient, jusqu’à la discrétion, mais toujours avec le rayonnement du feu de braise de son amour, là, sur les divers rivage de nos vies.

                                               Claude Ducarroz





                                            

samedi 13 septembre 2014

A propos de l'islam en Suisse

Islam : savoir raison garder

On peut comprendre le malaise et parfois la crainte qu’éprouvent beaucoup d’habitants de notre pays devant la croissance de la présence musulmane en Suisse. Il suffit de lire un journal : à quoi renvoie le mot « islam » dans les nouvelles et commentaires ?
Est-ce à dire qu’il faille céder aux tentations de l’amalgame et du rejet ? Surtout pas !
Soyons d’abord réalistes. Dans notre monde globalisé, les populations sont appelées à se mélanger de plus en plus en apportant aussi dans leurs bagages leurs religions et leurs idéologies. Il y a actuellement 400.000 musulmans en Suisse. La seule question féconde est la suivante : comment allons-nous vivre ensemble en préservant les valeurs de base de notre société qui nous permettent précisément de respecter les personnes et même d’expérimenter la convivialité ?
Tout ce qui relève des slogans réducteurs est contre-productif. Par contre la vigilance s’impose, car nous sommes en droit de tout faire pour que les conditions d’une saine cohabitation soient garanties, en particulier par le respect scrupuleux des droits humains et de l’ordre constitutionnel. C’est même un devoir. Et ça vaut pour tous évidemment.
Mais il faut aller plus loin, à savoir donner leur chance à tous ceux qui, dans toutes les religions, misent sur une meilleure connaissance réciproque au lieu de l’ignorance toujours mauvaise conseillère, sur le dialogue sincère au lieu de la confrontation, sur la collaboration citoyenne au lieu de l’exclusion.
C’est le sens de ce que propose l’université de Fribourg avec un éventuel accueil de leaders musulmans dans un institut qui leur permette de mieux connaître les réalités démocratiques suisses et par conséquent de les initier à un authentique dialogue interreligieux, gage de cohabitation toujours plus fraternelle.
Qu’on ne s’y trompe pas : toute action qui aboutit à l’exclusion systématique, voire à l’ostracisme est une grave erreur qui peut être lourde de conséquences à l’avenir. Elle ne peut que jeter certains dans l’extrémisme et rendre les autres méfiants face à notre soi-disant liberté de conscience et de religion. Nous serons tous perdants.
Il faut intégrer et non pas rejeter, tout en veillant prudemment au respect des règles qui conditionnent justement cette intégration, non pas dans un moule uniforme mais dans une pluralité vraiment démocratique.
On a connu un tel processus jadis entre catholiques et protestants en Suisse. Nous avons aussi passé de la guerre de religion à la collaboration plurielle. Et maintenant, c’est l’œcuménisme.
Une bonne école que nous pouvons actuellement promouvoir avec d’autres aussi, si chacun se présente sans préjugés, avec toute sa bonne volonté de construire la paix.

                                                           Claude Ducarroz


A paru sur le site www.cath.ch le 13 septembre 2014

samedi 6 septembre 2014

Homélie du 23ème dimanche ordinaire

Homélie du 23ème dimanche ordinaire

Et si nous prenions l’évangile à l’envers ?

Pas pour dire le contraire évidemment, mais pour faire le chemin à rebours de ce qui nous est proposé aujourd’hui.
Au chapitre 18 de son évangile, saint Matthieu nous parle des relations fraternelles dans les communautés chrétiennes. On y remarque d’emblée que rien n’est simple. Si ça peut nous consoler ou plutôt nous encourager, il y avait aussi des tensions, et la bonne résolution des tiraillements n’était pas facile à trouver. Mais ici il part du conflit, passe ensuite par la prière et finit par déboucher sur le mystère de la présence du Christ au milieu des siens rassemblés en son nom.

Je vous propose donc de faire le voyage en sens inverse.

Comme chrétiens –ainsi que ce nom l’indique-, nous sommes rassemblés au nom du Seigneur, surtout dans une communauté aussi typée qu’une paroisse, et évidemment à un degré suprême quand nous participons ensemble à l’eucharistie.
Il me semble que tout doit –ou devrait-  commencer par là : prendre ou reprendre conscience de cette présence mystérieuse de Jésus en nous et au milieu de nous, comme il nous l’a promis. S’il est au milieu de nous, c’est parce qu’il est en nous, en moi, mais aussi dans les autres.
Est-ce que ça ne change pas dès lors mon regard sur ces autres avec lesquels j’ai peut-être quelques problèmes de relation ?
Est-ce que ça ne peut pas finalement transfigurer la relation elle-même, de savoir que nous sommes tous habités par le même Seigneur, animés par le même Esprit comme enfants du même Père ?
Il nous faut acquérir ce réflexe avant toute autre chose : nous sommes aimés ensemble à égalité par l’Amour même, celui qui vient faire sa demeure en nous, celui qui vient nicher au milieu de nous.

Mais un tel acte de foi très mystique ne va pas résoudre d’un seul coup, comme par enchantement, tous les problèmes. C’est vrai. Et c’est là qu’intervient la deuxième étape, à savoir la prière qui consiste à se mettre d’accord pour demander ce qu’il nous faut à notre Père qui est aux cieux.
Je suis persuadé que des personnes qui prient les unes pour les autres, et à fortiori les unes avec les autres, sont sur le bon chemin de l’amour et, s’il le faut, de la réconciliation. Car prier fait œuvre de conversion, d’apaisement, de sagesse, de meilleure clairvoyance. Les taupinières cessent d’être des montagnes et des cœurs exposés à l’irradiation de la grâce sollicitée dans la prière ont rentré leurs griffes et ouvert les sources de la bienveillance et peut-être du pardon.
Quand ça demeure difficile d’aimer, quand il semble encore impossible de pardonner, nous pouvons encore prier, pour nous et pour les autres. Peu à peu, sous le rayonnement de cette prière sincère, ce qui est lié va se délier, des nœuds se défaire et des solutions apparaître à l’horizon.

Enfin  il y a le dialogue. C’est ce que Jésus met en scène selon l’évangéliste Matthieu. Car le dialogue n’est pas une invention moderne à l’ère de la communication tous azimuts. Jésus recommande même une formule à trois degrés, qui prouve le bon sens du Sauveur.
* La rencontre seul à seul au lieu de monter aussitôt sur ses grands chevaux sans avoir essayé l’humble face à face dans la discrétion et l’humilité.
* Mais il y a aussi le dialogue facilité et soutenu par de tierces personnes qui peuvent rendre le service de la médiation. On doit pouvoir exercer ce beau ministère dans nos communautés chrétiennes.
* Enfin, il peut y avoir l’intervention de la communauté elle-même ou de ses dirigeants quand on n’est pas arrivé à trouver, seul ou en petit groupe, une issue évangélique à un conflit qui risque d’empoisonner gravement l’atmosphère de la communauté.

Tout cela peut sembler de la petite morale, un peu étroite, un peu mesquine. Et c’est là que l’apôtre Paul, qui avait fondé et dirigeait à distance des communautés avec beaucoup de problèmes, nous arrive avec le mot de la fin : « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a parfaitement accompli la Loi. » Car l’enjeu de tout cela, c’est finalement l’amour, donc l’essentiel du message de Jésus. Et par conséquent l’essentiel du témoignage des chrétiens dans le monde.

Se savoir aimé de Dieu pour mieux nous aimer les uns les autres : voilà le secret de notre existence comme chrétiens ; voilà ce qui peut donner envie à d’autres de devenir aussi des chrétiens, grâce à des communautés qui rayonnent du bonheur d’aimer. Pas sans problèmes ou difficultés, mais en cherchant encore dans l’amour, jusqu’au pardon, les solutions qui permettent de témoigner pour l’évangile de manière crédible, dans une société qui nous observe sans pitié.

Que voilà une belle feuille de route pour nos vies personnelles, familiales, dans les quartiers ou dans la profession, et bien sûr dans nos communautés chrétiennes qui, plus que les autres, doivent sans cesse relever le défi de l’amour selon cette parole de l’apôtre Jean : « Mes enfants, nous devons aimer, non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. »
I Jn 3,17

                                               Claude Ducarroz


lundi 1 septembre 2014

Le pont de la Poya. Et après ?

Le pont. Et après ?

Il est grand, il est haut, il est beau ! Vive le pont de la Poya !
Et après ? Bientôt libérée de sa mauvaise ceinture de circulation automobile, notre cathédrale va enfin pouvoir respirer allégrement de ses deux poumons de beauté et de rayonnement. N’est-elle pas le cœur historique, mystique et populaire de notre cité ? Sans doute, à la faveur d’un heureux développement, Fribourg a vu surgir d’autres centres vitaux pour l’habitat, la culture et le commerce. Et Fribourg n’est pas Paris, Milan ou Cologne. Mais la cathédrale demeure le lieu symbolique de notre plus profonde identité. C’est pourquoi, dans la nouvelle conjoncture que fournit le pont de la Poya, il est important que toutes les instances intéressées imaginent, décident et réalisent rapidement, en lien avec notre population, des améliorations bienvenues dans et autour de la cathédrale. Il faut qu’elle puisse offrir davantage de services religieux, plus d’évènements culturels et une plus large attractivité touristique et populaire, y compris dans son environnement redevenu accueillant.
De tout mon cœur, avec de nombreux autres habitants de Fribourg, sans compter tous les passants souvent émerveillés, c’est tout le bien que je lui souhaite !

Lettre de lecteur parue dans  La Liberté du 27 août 2014                                                          




dimanche 31 août 2014

Dédicace de la cathédrale

Homélie
Dédicace de la cathédrale 2014

Ainsi donc, depuis sa consécration le 6 juin 1182 par l’évêque de Lausanne Roger de Vico Pisano jusqu’à aujourd’hui, une église a toujours été, non seulement au cœur, mais le cœur de notre cité, et dès le départ, sous le patronage de saint Nicolas de Myre.

Mais finalement, qu’est-ce qu’une église, aujourd’hui, dans notre contexte social et religieux ? Je me suis posé la question à la suite de deux expériences qui m’ont marqué.

* La première, c’était au Canada, exactement à Shawinigan dans le Québec. Je croyais visiter une belle église moderne en forme d’étoile présentée comme un sanctuaire évoquant le mystère de Noël. Et je suis entré de fait dans un restaurant où l’on avait gardé des statues d’anges près de l’entrée et même aménagé un bar du confessionnal.
* La deuxième expérience date du 9 août dernier. Je visitais la charmante ville de Maastricht au sud de la Hollande. J’entrai dans une grande église gothique près de la place centrale…et c’était une vaste librairie, avec un coin pour le bar et la petite restauration dans le chœur de cette église désacralisée et vendue à une chaine de librairies.

C’est dire combien les murs, fussent-ils sacrés et consacrés, demeurent aléatoires dans leur utilisation et même fragiles dans leur existence s’il n’y a plus d’Eglise dans l’église. Je veux dire s’il n’y a plus de communauté chrétienne vivante –l’Eglise avec E majuscule-  pour habiter une église, avec é minuscule. Nous devons en être conscients dans le contexte où nous sommes, y compris chez nous.

Il suffit de rappeler que lors d’une enquête sérieuse de fréquentation de la messe dominicale le week-end des 15 et 16 juin 2013, on a certes recensé dans le décanat de Fribourg 69 messes célébrées dans les églises et nombreuses chapelles, mais avec un total de 4825 pratiquants, soit moins de 10% des catholiques déclarés, et seulement 6% chez les 20-30 ans pour 36% chez les plus de 70 ans.

Ces chiffres ne sont qu’un reflet partiel de la réalité chrétienne, qui, par définition, échappe à toute comptabilité. Et peut-être faudrait-il élargir ce qu’on entend par Eglise avec majuscule, à savoir le rayonnement du Christ et de l’Evangile chez les hommes et les femmes qui, peu ou prou, en le sachant ou parfois sans le savoir, se réfèrent à eux pour vivre humainement.

Je vois trois cercles poreux, à savoir des catégories qui n’ont ni barrières ni frontières, car on circule entre eux suivant les circonstances de la vie.

* Il y a ceux et surtout celles qu’on appelle les pratiquants fidèles et réguliers. Vous sans doute ce matin. Merci d’être là. Sans ce noyau, même modeste en nombre, que deviendrait l’Eglise et que deviendraient les églises ? Tant qu’il y aura des chrétiens avides de la parole de Dieu, affamés de l’eucharistie, désireux de se retrouver souvent avec d’autres pour faire communauté, alors la promesse du Christ sera encore vivante et efficace au cœur de notre monde : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là au milieu d’eux ».
Car l’Eglise, c’est surtout là où des êtres humains croient au Christ, viennent chercher dans les églises de quoi nourrir cette foi et ensuite la mettre en pratique dans leur vie, même s’ils ne sont pas et ne seront jamais des chrétiens parfaits. Comme le rappelle saint Paul aux chrétiens de Corinthe : « Le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous ! »

* Mais, heureusement, l’Eglise déborde sans doute cette première catégorie de convaincus fidèles et persévérants.
Il y a ces croyants intermittents, parfois occasionnels, qui ont retenu l’essentiel de l’Evangile, même s’ils sont devenus des clignotants de l’Eglise, parfois pour des raisons compréhensibles. Ils se définissent eux-mêmes, en s’excusant un peu, comme des « croyants non pratiquants ». Il faut les accueillir fraternellement quand ils viennent encore, car la famille ecclésiale n’est pas faite seulement des meilleurs et des purs –que nous croyons être parfois- mais aussi de ceux qui cherchent encore du côté du Christ. Ils ont peut-être des difficultés avec l’Eglise -et parfois notre Eglise-, mais ils trouvent dans les beaux restes de leur foi de quoi mieux vivre, espérer et aimer.
Ils viennent parfois dans nos églises pour des piqûres de rappel. Comme c’est important qu’ils s’y sentent bien, même s’il y a des éclipses du côté de l’Eglise, afin de repartir réconfortés dans leur quête d’un sens à leur vie du côté du soleil du Christ,. Finalement : tout comme nous, et nous l’espérons, un jour peut-être : avec nous.

* Enfin il y a la frange de plus en plus importante de celles et ceux qui se sont éloignés même de la foi, en étant souvent très critiques à l’égard de l’Eglise. Ils ont éteint la lampe du sanctuaire. Mais, sans le savoir, ou souvent sans l’avouer, ils profitent encore des bienfaits du christianisme, parfois celui de leur enfance, dont ils ont gardé une certaine mentalité et quelques réflexes de justice, d’amour et de paix.
 Sans le dire ainsi, ils sont des humains aux couleurs chrétiennes, que ce soit par l’état d’esprit, le système des valeurs ou tout simplement les bases de leur culture.
Je les repère souvent dans les touristes ou simplement les curieux de nos églises, chapelles ou monastères, qu’ils visitent avec avidité. Ils cherchent des émotions esthétiques peut-être, mais aussi ils recueillent volontiers des messages d’évangile qui peuvent les faire réfléchir et bouger dans leur désir d’une meilleure humanité.
Je crois que nous devrions être plus attentifs à ce genre de public et faire de nos églises des lieux d’évangélisation douce par le rayonnement de leurs beautés, de leur ambiance sereine, de leur chaleureux accueil.

Au cœur de nos églises, il y aura toujours, je l’espère, l’écoute de la Parole de Dieu,  la célébration des sacrements et la joie de faire communauté dans l’Esprit de l’Evangile. Mais peut-être faut-il aussi ouvrir nos cœurs et déployer nos ailes vers de nouveaux « passants de la foi », « occasionnels de la prière », « alternatifs de la liturgie », « désireux de l’ambiance des sanctuaires », « touristes de la beauté sacrée ». Ils doivent se sentir, à des degrés divers et dans le respect de leur conscience, de la famille de Dieu, de la maisonnée de l’Eglise.
Car nos églises ne sont-elles pas, finalement, les vraies « maisons du peuple » ?          De tout le peuple !

Claude Ducarroz


jeudi 14 août 2014

Homélie de l'Assomption de Marie

Assomption 2014

Le corps. Notre corps humain. C’est le bon moment d’en parler. Je ne dis pas cela parce que les corps s’étalent avec complaisance dans presque toutes les publicités, y compris celles qui n’ont rien à voir avec le corps. Pas non plus parce que, à la faveur de l’été, fût-il pluvieux, beaucoup de personnes, jeunes et même moins jeunes, confondent la plage et la rue. Non.

Quitte à vous étonner, c’est la fête de ce jour –l’Assomption de Marie- qui me ramène au corps. Car le corps est bel et bien au cœur de cette célébration, comme vient de le rappeler l’oraison de cette messe : « Dieu qui as fait monter la Vierge Marie jusqu’à la gloire du ciel, avec son âme et son corps… »
Ainsi donc nous confessons qu’à la suite de Jésus ressuscité, le corps, en l’occurrence le corps d’une femme –Marie de Nazareth-, est désormais pleinement immergé dans la gloire de Dieu, par un mystère d’assomption qui a respecté entièrement son humanité, y compris sa dimension physique.
La corporéité, et pas seulement la spiritualité, est dès lors associée à la divinité en toute transparence. C’est finalement une belle aventure qui commença dans le mystère de la création, en passant par l’incarnation, pour aboutir finalement à la transfiguration « corps et âme » en Marie. Et un jour aussi en nous.

« Dieu les créa à son image, comme homme et femme, il les créa », raconte le premier livre de la Bible, à savoir dans la complémentarité des sexes et la fécondité de leur amour. C’est aussi par notre corps –nos corps différents- que nous existons à la ressemblance de Dieu- Trinité. Il y a donc du sacré et même du divin, en beauté et en générosité, dans nos personnalités humaines, y compris quand elles s’expriment dans les multiples facettes des formes, des sens et des gestes corporels. Tant d’artistes ont exprimé cela, notamment dans la figure de Marie, que ce soit dans les fascinantes splendeurs de sa féminité ou dans les émouvantes candeurs de sa maternité.

Bien sûr, il y eut le péché. Il y a le péché, qui est trop souvent cette corruption du meilleur par le pire. N’empêche que le salut n’est pas venu mépriser le corps sous prétexte de le sauver, comme s’il fallait l’écraser avant de le relever. Le Sauveur, c’est le Verbe fait chair, et en passant par le sein d’une femme pleinement respectée : « Le fruit de tes entrailles est béni », dit Elisabeth à Marie. Et cette femme dans la foule qui dit à Jésus : « Heureuse la mère qui t’a porté dans son ventre et qui t’a nourri de son lait ! » Littéralement : « Les seins que tu as sucés. »

Le salut apporté par Jésus, le fils de Dieu fait homme, touche et transfigure tout l’humain, comme on le voit surtout dans le mystère de la résurrection de la chair pour Jésus le premier né d’entre les morts, comme on le constate aussi aujourd’hui dans la contemplation de l’assomption de Marie, en son âme et en son corps.  Sans compter que chacun de nous est un « promis à la résurrection », à la suite de Jésus et comme Marie, la première arrivée toute entière dans le soleil pascal.

Tous les sacrements, qui agissent tous quelque part par un geste corporel, viennent nous rappeler le beau mystère de l’incarnation. Mais celui que nous allons recevoir bientôt, à l’invitation de l’Eglise, est particulièrement significatif. Que se passe-t-il quand nous tendons la main humblement pour recevoir la communion eucharistique ? Nous accueillons avec foi dans notre corps le corps du Christ ressuscité, celui qu’il a reçu lui-même de sa mère Marie. Et dans ce corps à corps mystique mais réel, nous devenons un peu plus le corps communautaire de Jésus qu’on appelle l’Eglise. Dont Marie est la mère.
Aucune distance, aucun mépris, aucun rejet : le corps est partout, dans la création restaurée, dans la Pâque transfigurée, dans l’eucharistie nourrissante, dans l’Eglise mère porteuse de toutes ces communions. Avec Marie, comme Marie.

Bien sûr, comme fils de Dieu créateur, comme frères bénis de Jésus, comme enfants chéris de Marie, puisque Jésus nous l’a donnée pour mère du haut de sa croix et aujourd’hui du sein de sa gloire : nous avons une belle et difficile mission : croire plus que les autres à la dignité et à la beauté des corps, lutter sans cesse pour le respect absolu de ces icônes de Dieu si souvent manipulées, méprisées, vendues, blessées et même tuées dans notre société violente qui marchandise toutes choses, y compris les corps humains.


 Et peut-être, aujourd’hui plus que jamais, à travers l’eucharistie mais aussi par la tendre fréquentation de Marie, la glorieuse en tout son être : retrouver la joie des corps faits pour l’amour, le partage, les relations, la compassion, la solidarité, l’art, la prière…en attendant la résurrection.