mardi 29 octobre 2019

Après le synode sur l'Amazonie

Où est l’Amazonie ?

 Dans la foulée de son encyclique Laudato sì sur la sauvegarde de la maison commune et la promotion d’une écologie intégrale (2015), le pape François a eu le courage prophétique de passer aux travaux pratiques en convoquant au Vatican un synode extraordinaire sur l’Amazonie.

Sur le versant écologique, le bilan est audacieux, à la mesure des agressions qui blessent ce vaste territoire et impactent ses populations de manière cruciale. On aurait pu se contenter d’une problématique régionale, découplée du reste du monde. Or le document final nous implique tous dans le sauvetage de cette portion de notre planète. De même que la responsabilité globale est en jeu dans les causes des crises écologiques qui affectent ces terres et leurs habitants, ainsi la solidarité internationale doit se montrer active pour apporter des solutions humaines à ces questions vitales. L’Amazonie, c’est loin, là-bas. Mais, pour soigner ses maux, nous devons tous nous mobiliser. Peu ou prou, nous sommes tous un peu Amazoniens, pour le meilleur ou pour le pire.

Avec sa grande intelligence pastorale, le pape avait assigné aussi au synode le devoir de réfléchir sur la mission et la vie de notre Eglise dans ces territoires isolés. Le diagnostic est impitoyable. A côté de germes d’évangile prometteurs, des renouveaux urgents doivent être mis en œuvre pour une présence d’Eglise qui soit à la fois fidèle au message du Christ et profondément enracinée dans les cultures respectées de ces peuples. Pour assurer un meilleur dynamisme missionnaire, des questions délicates ont été empoignées à bras le corps : le rôle actif des laïcs, les responsabilités pastorales des femmes, la vie et le ministère des prêtres, l’inculturation de la liturgie, etc… Et aussitôt sont apparus des clivages qui risquent bien d’enliser les quelques audaces prophétiques dans les sables des traditions les plus frileuses.

Un éventuel diaconat pour les femmes ? Après la mort clinique d’une précédente commission d’étude, on peut essayer de la ranimer ! Des ministères reconnus dans l’animation des communautés par ces mêmes femmes ? On va réfléchir ! Sans déroger à la tradition du célibat obligatoire pour les prêtres de l’Eglise latine, ne pourrait-on pas –à certaines conditions et exceptionnellement- ordonner des hommes mariés ? Peut-être, mais seulement s’ils sont d’abord des diacres aguerris. Et le tout, uniquement avec l’autorisation du pape, au cas par cas. 

Derrière ces velléités plutôt que ces volontés, je subodore une peur. On redoute celles et ceux qui estimeraient qu’il y a aussi, ecclésialement, des Amazonies hors de l’Amazonie. Quand un prêtre, âgé ou fatigué, parcourt un vaste territoire pour assumer la pastorale dans 10, 20 ou 30 paroisses –des clochers, comme on dit poétiquement en France-, ne sommes-nous pas un peu en Amazonie ? Y compris chez nous. Même s’il peut compter sur le dévouement admirable des laïcs, à commencer par les femmes ! On pourrait ajouter d’autres exemples.

Si le synode, du point de vue de l’avenir de notre Eglise, aboutit à clôturer hermétiquement l’Amazonie dans ses exceptions pour éviter toute contagion des réformes ailleurs, malgré les besoins avérés et les désirs répétés du peuple chrétien, on aura peut-être avancé en Amazonie, mais reculé chez nous.

Seigneur, accorde-nous la grâce de la patience.
Sans perdre celle de l’impatience !

Claude Ducarroz


Ce commentaire a paru sur le site cath.ch le 30 octobre 2019

dimanche 13 octobre 2019

Mission et Ste Marguerite

Homélie
Luc 17,11-19
13 octobre 2019

Il marchait vers Jérusalem où il pressentait que ça allait mal finir pour lui. Il marchait, mais il prenait tout son temps, le temps de croiser des gens, chemin faisant, pour leur annoncer la bonne nouvelle –ce qu’on appelle l’évangile – et pour les guérir de toutes sortes de maladie, selon les besoins de chacun.

Le terrain de mission n’était pas des plus faciles. La Samarie, habitée par des juifs dissidents et rebelles qui évitaient de fréquenter ceux de Jérusalem. Et ce n’était pas mieux en Galilée qu’on avait qualifié de « carrefour des païens », tant s’y mélangeaient des cultures et des religions surgies de tous les horizons.

Mais c’est justement là que Jésus aimait à circuler, à rencontrer les gens, surtout les plus humbles et les plus souffrants, pour leur révéler le visage de son Père qui est aussi le leur, le Dieu d’amour sans barrière et sans frontière.

 Et aujourd’hui le hasard fait que 10 lépreux vinrent à sa rencontre, autrement dit des malades, mais aussi des exclus, des méprisés, tant il est vrai que plusieurs maladies, y compris sociales et économiques, aggravent encore le pénible destin de ces malheureux.

Et Jésus les guérit, de leur lèpre évidemment, mais aussi de leur exclusion sociale et religieuse, puisqu’ils peuvent aller se présenter chez les prêtres.
Il le fait sans autre considération que la compassion active qui jaillit de son cœur touché par leur épreuve.

Il y a un samaritain parmi eux, autrement dit un hérétique peu fréquentable? Qu’à cela ne tienne !  C’est encore lui que Jésus citera en exemple  parce qu’il eut, bien plus que les autres, le réflexe de la reconnaissance. Relève-toi, lui dit Jésus – déjà le langage de la résurrection-, ta foi t’a sauvé.

Car la mission de Jésus, et par conséquent celle de l’Eglise aujourd’hui, est toujours la même, encore que les paysages et les contextes soient différents.

Oui, une Eglise en sortie, comme dit le pape François, qui s’avance au milieu des êtres humains tels qu’ils sont, qui les aime avec leurs grandeurs et leurs misères, qui leur annonce une bonne nouvelle de libération et de salut, qui enrobe ses paroles de gestes de compassion et de partage, qui ne met aucune limite ni aux élans de son cœur, ni aux accents de sa parole, ni aux bienvenues dans ses communautés.

 La mission est une aventure divine en pleine pâte humaine. Simplement, nous savons que Jésus nous tient par la main, que son Esprit respire en nous. Et nous avons envie d’inviter à ce pèlerinage d’amour et de liberté tous ceux que nous rencontrons, pour leur joie et pour la nôtre. Une belle mission !

Quelqu’un a vécu un peu tout cela, et même beaucoup, en arpentant les chemins caillouteux de sa campagne près de Romont, en pays de Fribourg.

 Elle avait les pieds bien sur terre, mais elle marchait surtout à la rencontre des autres, à commencer par les plus petits et les plus nécessiteux, par solidarité humaine, mais aussi par esprit missionnaire.

Car c’est bien cela, l’évangile en actes : visiter les malades, enseigner le catéchisme aux enfants, inviter à la prière en priant beaucoup soi-même, autrement dit aimer Jésus et le faire connaître et aimer, au ras des pâquerettes –elle s’appelait Marguerite.
Non pas en accomplissant des choses extraordinaires, mais en distribuant avec charité la petite monnaie des conseils tout en sourire, des invitations tout en respect, des sacrifices de soi tout en gratuité, les yeux et le cœur tournés vers la croix de Jésus ressuscité.

Marguerite Bays est actuellement canonisée à Rome. Elle doit en être très étonnée, et même plutôt gênée. Elle figure en image au fronton de la basilique St-Pierre à côté d’un cardinal anglais, John Henry Newmann, un géant de culture du même siècle qu’elle.

Mais soyons rassurés, Marguerite demeurera toujours la sainte bien de chez nous, pieuse et généreuse, dans la sainteté de la proximité avec les gens simples et au service d’un évangile qui rejoigne les pauvres de toutes sortes.

Avec elle, l’Eglise nous rappelle que la vocation à la sainteté de la vie –autrement dit miser sur la foi et sur l’amour- est à la portée de tout le monde, avec les énergies de l’Esprit du Christ.

Car Jésus, avec les saints et saintes d’hier et d’aujourd’hui, en attendant ceux de demain, continue de marcher mystérieusement dans notre monde en nous disant à tous et à chacun : Relève-toi et va ! Ta foi t’a sauvé.


Claude Ducarroz

vendredi 4 octobre 2019

Jacques Loew: de conversion en conversion

Jacques Loew : de conversion en conversion
Il fait partie de ceux qu’on a appelé « les grands convertis du XXème siècle ». Et sa vie est bel et bien allée de conversion en conversion.

Un enfant gâté et un grand vide
Cet homme avait tout pour être heureux. Fils unique d’une famille de médecin, entre le soleil de Nice et les études de droit à Paris, il se découvre à 24 ans « complètement athée…puisque avant sa naissance rien n’existe pour l’homme et après sa mort rien n’existe non plus ». Un athéisme hédoniste, avec un grand creux à l’intérieur. Un séjour en Suisse –à Leysin exactement – pour cause de maladie sera un peu son chemin de Damas, complété par quelques jours à la Chartreuse de la Valsainte (Gruyère). La beauté de la nature l’a conduit à l’orée de la foi, le témoignage des moines en pleine eucharistie planta en lui cette question décisive : « Ou bien ces hommes sont fous ou bien c’est moi qui suis aveugle ». Il prie, il médite l’Evangile. Il entre alors dans l’univers de la foi par la porte royale de l’Amour de Dieu. Encore devait-il « avaler l’Eglise, » lui qui avait été placé à la catéchèse protestante pour qu’il échappât aux griffes des curés. Finalement, il est resté là où l’on pouvait dire en vérité les paroles de l’eucharistie, dans l’Eglise catholique, malgré ses lourdeurs historiques.

La ferveur du néophyte
Re-né dans la foi au Christ vivant et dans la communion de l’Eglise, le jeune converti s’annonce chez les Dominicains en 1934. Il goûte à fond la théologie thomiste, il devient prêtre en 1939, sans se douter qu’une nouvelle conversion l’attendait.
L’Eglise de France était alors soulevée par une volonté de nouvelle évangélisation en milieu ouvrier. Entraîné par le Père Lebret, fondateur de Economie et Humanisme, Jacques Loew devient le premier prêtre-ouvrier à Marseille. Ce fils de la bourgeoisie partage la vie des dockers. Dans la solidarité sur les quais, Jacques Loew prend conscience de plusieurs misères dans ce peuple : la violence de l’injustice, le manque de considération, de tendresse, de sens à la vie. Treize ans durant, sa vie de prêtre sera intimement mêlée à celle des prolétaires. Deux rencontres vont illuminer cette recherche et cette expérience originales. En 1942, c’est un premier contact avec Madeleine Delbrêl, elle-même convertie, qui s’était installée en banlieue rouge de Paris, à Ivry, pour témoigner de l’Evangile en pleine pâte marxiste. Autre contact fécond en 1951 : la rencontre avec Mgr Montini à Rome, le futur pape Paul VI, toujours sympathisant des initiatives pastorales venues de France.

« Douleurs et déchirements »
1954. Un couperet tombe de Rome. Il est mis fin brutalement à l’expérience des prêtres-ouvriers. S’ouvre alors une grave crise provoquant des réactions en chaîne parmi les premiers concernés. Des prêtres quittent le ministère pour demeurer avec les ouvriers, d’autres finissent par obéir, la mort dans l’âme. Le Père Loew réagit par une résilience douloureuse mais positive. Il a l’intuition qu’il faut inventer autre chose pour garder la solidarité avec le monde ouvrier tout en évitant les pièges d’une sécularisation politique du ministère. En 1955 déjà, il fonde la Mission ouvrière saints Pierre et Paul, la MOPP. Dans les milieux populaires, il lance des équipes à forte densité évangélique. Partage de vie avec les plus pauvres, intense animation spirituelle et liturgique, sauvegarde du lien avec l’Eglise : de telles mini-communautés sont fondées aux quatre coins du monde, dans ces périphéries devenues chères au pape François. La MOPP, c’est la réponse prophétique, mais aussi ecclésiale, à l’épreuve de l’interdiction des prêtres ouvriers en France. Un rebondissement réussi, une nouvelle conversion.

Et puis vint le concile Vatican II
A l’affut des besoins de l’Eglise en ses profondeurs, le Père Jacques Loew a l’intuition que l’avenir du concile se joue au niveau d’un retour aux fondamentaux de la vie chrétienne. A partir de la redécouverte catholique de la Parole de Dieu –désormais largement diffusée dans et hors de la liturgie-, il faut constituer de nouveaux levains d’évangile pour la pâte humaine et ecclésiale. La mission se fera à partir de petites communautés-signes, ce qui correspondait d’ailleurs à l’évolution en cours parmi les institutions religieuses. Les grandes structures se fractionnent en mini-communautés. Encore faut-il les accompagner et les nourrir. C’est la fondation de l’Ecole de la foi à Fribourg dont la théologie universitaire offrait une opportunité de formation plus sereine qu’en France. Nous sommes au lendemain de 1968.
Durant 35 ans, fidèle au projet de son fondateur, l’Ecole de la foi a formé près de 2000 « disciples » -expression chère à Jacques- appelés à répandre ensuite cette bonne nouvelle à travers 75 pays de notre monde. Quelle nouvelle ? Un enseignement  biblique et théologique très sérieux, une vie spirituelle et liturgique savoureuse et surtout une vérification de l’acquis dans les profondeurs d’un fort partage communautaire en des petites équipes internationales. Ces trois piliers ont constitué la marque de fabrique pour les protagonistes de l’Ecole de la foi. Aujourd’hui encore, des laïcs, des religieux/ses et des prêtres en témoignent avec bonheur. Si l’Ecole de la foi de Fribourg a dû malheureusement cesser ses activités en 2006, une Ecole de la foi à Yamoussoukro a pris le relais maintenant en Côte d’Ivoire.

Les dernières conversions
Pas facile pour un fondateur de laisser son œuvre entre d’autres mains. Le Père Loew l’a fait pour la MOPP en 1973 déjà et en 1981 pour l’Ecole de la foi en la confiant à un couple diaconal, Noël et Josiane Aebischer. Il a pu alors s’adonner au rayonnement de sa brillante intelligence à travers des voyages et des prédications un peu partout dans notre monde, y compris au Vatican. De nombreuses publications constituent encore la richesse de son influence parmi nous. Encore fallait-il qu’il se préparât au grand départ. Ce ne fut pas simple…encore une conversion ! D’anciens désirs remontaient à la surface de son âme. La vie communautaire en monastère ? La vie érémitique dans la solitude ? Ce fut une recherche personnelle laborieuse. Cîteaux, Tamié, des ermitages dans les Pyrénées, il finit par trouver son ultime nid spirituel parmi les moniales trappistines d’Echourgnac, dans le Périgord. C’est là qu’il se remit entièrement à Dieu, le 14 février 1999 à l’âge de 91 ans.

Les traces vives d’un passage fécond
Quel bilan d’une telle aventure humaine et chrétienne, qui puisse continuer de nous édifier aujourd’hui ? Dieu seul le sait. Mais il nous reste des traces encore signifiantes pour nous. Ce qui aurait pu devenir banal est devenu une aventure parce que Dieu a écrit droit sur les lignes courbes de cette vie.
D’abord la foi. Elle ne fut pas un héritage, mais une redécouverte, une irruption à partir du vide. Dans une société de plus en plus sécularisée, les croyants par tradition ou par héritage sont de moins en moins nombreux. Comme Jacques Loew, nos contemporains sont ou seront de plus en plus des commençants ou des recommençants. Relire Jacques Loew, donner la main à un tel grand frère ne peut qu’encourager tous les novices de l’Evangile.
Une fois reconnu le visage humain et divin de Jésus de Nazareth au terme d’un voyage intérieur, c’est encore une autre histoire qui commence, la rencontre inévitable avec une Eglise fort imparfaite. Par les temps qui courent, il semble que les distances d’avec l’Eglise soient plus spontanées que les communions avec cette institution d’apparence humaine, trop humaine. Dans l’itinéraire de Jacques Loew, des rencontres personnelles ont compté davantage que les prestiges historiques des structures.  Où sont de nos jours ces témoins significatifs qui peuvent conduire fraternellement jusqu’au cœur du mystère de Jésus ? Ne sommes-nous pas tous invités, malgré nos faiblesses, mais dans la transparence de quelque béatitude évangélique, à servir de relai pour tant de cœurs assoiffés d’amour ouvert sur la vraie vie ? Aujourd’hui comme hier.
Quand l’homme et le chrétien finissent par coïncider, comment choisir sa voie pour avancer sur le chemin du salut ? Il faut avoir un cœur accroché à l’espérance, car l’itinéraire peut réserver bien des surprises. Encore faut-il avoir la souplesse de plusieurs vocations successives, car naviguer avec Dieu n’est jamais chose tranquille. On n’est pas chrétien pour enchaîner les siestes.
 Comment réagir quand le vent souffle violemment dans l’arbre de l’Eglise ? Se cramponner aux grosses branches. Autrement dit sans cesse revenir à Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Et donner la main à d’autres laissés pour compte au bord de la route. Le bourgeois Jacques Loew, finalement, a toujours préféré la fréquentation des pauvres et des derniers pour découvrir le lieu humain et ecclésial où Dieu lui donnait rendez-vous. C’est dans cette proximité qu’il a trouvé les terrains de sa mission en même temps que le bonheur d’être homme. Et aussi la véritable Eglise de Jésus, autrement dit là où bat le cœur eucharistique du Christ et là où souffle le vent imprévisible de l’Esprit.

Ultime parole, ultime silence
Enfin, il n’y a de transmission qui aide à vivre, que celle qui s’offre à partir d’une vie entièrement donnée. Jacques Loew, s’est beaucoup donné, mais pas sans peine. Les virages de son parcours sinueux ne furent pas  négociés sans hésitations ni souffrances. Trouver le terrain d’atterrissage final pour déposer son destin dans les mains de Dieu fut une quête ardue. On ne se quitte jamais sans arrachements quand il s’agit de se laisser absorber par l’Amour majuscule, jusqu’au bout. Le dernier mot fut son silence, à l’ombre des monastères de contemplation, quand  tout est déjà dit, quand il ne reste plus qu’à offrir le dernier sourire, le dernier soupir. Après avoir vécu tant bien que mal avec  Jésus au milieu des hommes, nul ne peut faire l’économie de mourir un peu comme lui, avant de passer dans la Pâque avec lui. Alors les grandeurs des extrêmes diminutions se superposent aux grandeurs des plus fécondes croissances pour former l’ultime sacrifice eucharistique. Pas seulement mourir en communiant, mais aussi communier en mourant Ou, selon Jacques, …comblé de n’être jamais rassasié de te désirer, et de commencements en commencements, par des commencements sans fin, j’irai ».

                                                                                  Claude Ducarroz
Pour mieux connaître la personnalité, l’oeuvre et les écrits de Jacques Loew, on peut relire  Le bonheur d’être homme – Entretiens avec Dominique Xardel  Editions du Centurion 1988

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jeudi 26 septembre 2019

Cherchez...vous ne trouverez pas!

Cherchez… et vous ne trouverez pas !

En (bon) citoyen de ma chère patrie, à l’approche des élections fédérales, je m’intéresse aux propositions des divers partis politiques. Et mon œil se fait un peu inquisiteur en compulsant les documents de leur propagande. Tiens ! voilà une grande affiche déployée sur le quai de la gare par le premier parti politique du pays. Sept fiers à bras sont près à partir à l’assaut pour sauver le pays de tous les malheurs que lui concoctent la gauche et les écologistes. Et je cherche la silhouette d’une femme. Aucune. Les sept candidats sont tous des hommes (mâles) qui nous promettent sans doute une Suisse meilleure…sans les femmes, même si elles constituent le 53% de notre population. Et quelle est cette démocratie dite « populaire » qui semble ignorer la capacité des femmes à assumer des responsabilités politiques au niveau national ?
J’ai cherché la femme, et je n’en ai pas trouvé.
Je tombe alors sur une photo montrant, tout souriants, une assemblée d’évêques catholiques réunis en synode à Rome pour discuter de la famille. C’était en 2015. Et je cherche aussi. Pas un visage de femme dans cette auguste assemblée. Je sais bien que des femmes, en coulisse, ont participé activement aux travaux de cette réunion d’Eglise. Je sais aussi que beaucoup  d’évêques, comme le pape, sont convaincus qu’il faut associer davantage les femmes à la réflexion communautaire et à la mise en pratique des orientations pastorales. Il demeure que, dans les organes de décisions ultimes –à Rome et ailleurs-, les femmes sont absentes.
Symboliquement, dans le contexte de notre société de plus en plus sensible à la promotion des responsabilités féminines, c’est une grave interrogation qui subsiste. Les arguments théologiques tiennent-ils encore devant une telle exclusion de moins en moins compréhensible ? Comment pourrait se manifester plus courageusement dans notre Eglise, le prophétisme de l’Evangile qui, selon saint Paul, fait de tout chrétien/chrétienne un être tellement nouveau qu’il ne doit subsister aucune discrimination entre le juif et le païen, entre l’esclave et l’homme libre, entre l’homme et la femme, du moment que nous sommes tous un en Jésus Christ. (Cf. Gal 3,28) ?
L’affiche d’un certain parti ne m’incite pas à lui faire confiance et à lui donner ma voix.  Certaines images et surtout certaines pratiques de mon Eglise n’aident pas non plus  beaucoup de femmes –et d’hommes aussi- à adhérer au beau message de cette même Eglise concernant l’égale dignité de toute personne humaine et, en elle, l’impossibilité de justifier une quelconque inégalité qui viendrait du sexe.
Franchement, il serait temps que mous fassions mieux que l’UDC en Eglise catholique !

Claude Ducarroz

A paru sur le site  cath.ch le 25 septembre 2019



jeudi 5 septembre 2019

Bel et Bon

Bel et Bon

Est-ce que je vieillis mal ? C’est possible. Mais pas certain.
Oui, je suis de plus en plus allergique  -jusqu’au dégoût- à tout ce qui salit notre environnement, à la basse vulgarité dans le langage, aux comportements bêtement provocateurs, à la « cul-ture » du trash dans les spectacles, surtout au cinéma, etc… J’ai l’impression que ce qui n’est pas scandaleux, voire abject, ne compte plus aux yeux de certains spectateurs et critiques à l’affût des prochaines turpitudes. Et ça me navre.
Et puis je réagis.
La triste esthétique des horreurs n’est sans doute pas révélée dans ce qu’on montre avec une chafouine ou naïve complicité. Elle se tapit dans les réalités de la vie ordinaire. Quoi de plus obscène, finalement, que des enfants qui meurent de faim, des innocents broyés par l’esclavage sexuel, des militants des droits humains condamnés à la prison ou à la mort, des requérants d’asile qui font naufrage dans la Méditerranée, tout près de chez nous, etc… ?
Douloureux spectacles ! Mais heureusement, il y a aussi l’autre face de notre pauvre humanité.
Des hommes, des femmes –et même des enfants- se dressent pour purifier et embellir notre maison-nature, des humains solidaires prennent des risques énormes pour faire triompher les idéaux de la liberté, de la justice et de la paix, des gens de toutes conditions résistent à l’enlaidissement du langage et aux exhibitions d’une certaine industrie du dégueulasse.
Et puis chacun de nous peut faire pencher la balance de notre société dans un autre sens, plus digne de l’homme, plus conforme aux desseins de Dieu.
Ajouter de la beauté à notre environnement, promouvoir le respect de tout être humain, miser sur ce qui édifie au lieu de céder aux sirènes de ce qui avilit. En un mot : semer un peu plus d’amour autour de soi, car le beau et le bon se donnent la main, toujours pour le meilleur.
Bien sûr, je ne vais pas fonder une nouvelle multinationale de la beauté, ni ouvrir une super-banque de la charité. La révolution de la civilisation passe par des actions simples, souvent cachées, mais combien efficaces quand on s’y engage pour de bon.
Je crois à la petite monnaie du véritable humanisme. Et il paraît que ça maintient jeune !


Claude Ducarroz

samedi 8 juin 2019

Pentecôte 2019

Homélie
Pentecôte 2019

Un violent  coup de vent… des langues de feu…
Pas facile de se représenter de manière un peu humaine qui est le Saint Esprit. C’est pourquoi certains l’ont appelé le grand méconnu de la Sainte Trinité, au point de devenir parfois l’oublié dans la vie des chrétiens. Heureusement, la fête de Pentecôte est là pour nous rappeler opportunément qui il est et surtout ce qu’il fait en chacun de nous, dans l’Eglise et dans le monde.

Et puis j’ai redécouvert qu’une autre image pouvait nous y aider. Dans les quatre évangiles, au moment du baptême de Jésus, il est mentionné que l’Esprit Saint est descendu sur lui « sous la forme d’une colombe ». Mais malheureusement, le commentaire de la Traduction œcuménique de la Bible ajoute : « Aucune interprétation certaine n’a pu être donnée de ce symbole ». Alors je me risque à un commentaire plus personnel que je soumets à votre méditation de baptisés ayant reçu, vous aussi, l’Esprit de Jésus. Ne sommes-nous pas tous des enfants de la Pentecôte ?

En bonne théologie trinitaire, l’Esprit Saint, c’est le lien d’amour infini entre le Père et le Fils, leur parfaite communion en personne, le fruit de leur éternel baiser. Précisément, lors du baptême de Jésus, c’est toute la Trinité qui s’exprime au moment où Jésus de Nazareth reçoit du Père par une voix céleste la révélation de ce qu’il est –« Tu es mon fils, le bienaimé »- en même temps que le Souffle divin qui va lui permettre d’accomplir sa mission de Sauveur comme Agneau de Dieu qui ôte le péché de monde.
Et cet Esprit va demeurer sur le Christ jusqu’au moment où Jésus le transmettra à ses disciples, et plus largement à toute l’humanité. L’évangéliste Jean note que Jésus, au moment de sa mort en croix, a transmis l’Esprit, première Pentecôte universelle. Et l’évangéliste Luc parlera en quelque sorte du même évènement, sur l’Eglise d’abord réunie au Cénacle lors de la Pentecôte, mais sans oublier le vaste monde puisque, sur la place, des gens issus de toutes les cultures entendirent, chacun dans sa langue, parler des merveilles de Dieu.

Et la colombe alors ?
Pour voler, elle a besoin de deux ailes inséparables et coordonnées. Et nous aussi, pour être de vrais chrétiens, abreuvés du Saint Esprit, comme dit saint Paul (ICo 12,13), il nous faut voler de deux ailes, sur le vent de ce même Esprit, si nous voulons bien nous laisser conduire par lui. L’aile de la fidélité et l’aile de la liberté.

La fidélité d’abord, car l’inhabitation du Saint Esprit, qui fait de nous des enfants de Dieu et des héritiers avec le Christ, suscite en nous un profond attachement aux divers mystères révélés par l’évangile de Jésus. L’Esprit nous rappelle tout cela.
Sa parole à méditer et à goûter, son repas pascal à refaire en mémoire de lui, sa miséricorde à demander dans l’humilité et à accueillir dans la reconnaissance. Et même son Eglise –si imparfaite qu’elle soit-  justement parce qu’elle est le temple de l’Esprit et le Corps du Christ.
Face à toutes ces merveilles et à bien d’autres encore, l’Esprit nous incite à tenir bon dans la solidité de la foi, dans le courage de l’espérance, dans la vaillance de l’amour, dans la fidélité aux valeurs de l’Evangile.

 Et la prière, murmure de l’Esprit de Dieu qui habite en nous, nous ramène toujours à ce cri qui répète Abba, le balbutiement des enfants de Dieu bouleversés par la tendre majesté de Dieu le Père.

Mais il y a aussi l’aile de la liberté, puisque, nous l’a rappelé l’apôtre Paul, « nous n’avons pas reçu un Esprit qui ferait de nous des esclaves qui ont peur », mais un Esprit de fils et filles debout, un Esprit dont les fruits sont amour, paix et joie, sans oublier la liberté, car nous avons été appelés à la liberté (Gal 5,13) et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. (IICo 3,17).

Dans le contexte où nous vivons, dans une société qui semble s’éloigner des valeurs de l’Evangile, dans une Eglise secouée par de pénibles évènements, Dieu sait si nous avons besoin de voler de nos deux ailes. Celle de la fidélité à tout l’essentiel venu du Christ mort et ressuscité, qui nous fait vivre en promis au Royaume de Dieu, et celle de la liberté qui nous permet de trouver des chemins - peut-être inédits- pour le renouveau de la vie évangélique et ecclésiale dans notre monde.

Toujours revenir au Christ Jésus, témoigner pour sa parole, vivre de sa présence, tenir fermement dans la communion de l’Eglise. Mais aussi laisser l’Esprit, comme il est dit, souffler où il veut, que ce soit dans des initiatives étonnantes pour exprimer ces témoignages, ou sur des chemins de réformes –si nécessaires- pour la vie de l’Eglise, ou encore dans des prises de positions qui peuvent parfois déranger nos habitudes, pourvu que ce qui est écrit de manière critique dans les marges reste sur la page de la fidélité au Christ et de la fraternité en Eglise. 

On le sait bien : les chrétiens, aujourd’hui comme hier, choisissent parfois leur aile. Tantôt certains veulent d’abord persévérer jusqu’à l’obstination dans la voie des traditions qu’ils jugent essentielles, tantôt d’autres veulent surtout explorer les chemins de fascinantes libertés pour des renouveaux qu’ils souhaitent bénéfiques.

L’Eglise ne serait-elle pas le lieu où ces deux ailes peuvent et même doivent battre ensemble, chacune avec ses priorités respectables, mais jamais dans l’exclusion de l’autre, et plutôt dans la collaboration de tous ?
Car nous avons un urgent besoin d’une nouvelle Pentecôte de vent et de feu, qui puisse continuer à incendier le monde par l’amour, réchauffer l’Eglise et l’éclairer du dedans, sans jamais oublier que le souffle vital, c’est justement l’Esprit Saint, celui qui renouvelle sans cesse la face de la terre.
« Puisque l’Esprit est notre vie, dit saint Paul, que l’Esprit nous fasse aussi agir » (Gal 5,25).


Claude Ducarroz

mercredi 5 juin 2019

Courrier du coeur

Courrier du cœur

« Dans notre Eglise, il me semble que rien de sérieux dans le changement ne se pointe à l’horizon. Comment ne pas désespérer et garder la foi ? »
Cette réflexion (par écrit) ne vient pas d’une personne hypercritique qui cèderait, comme de coutume, au prurit d’un réquisitoire malveillant. Il s’agit d’une dame d’un certain âge qui s’est très souvent engagée au service de l’Eglise dans un bel esprit de foi et d’amour désintéressé. C’est ainsi qu’elle exprime son « cri du cœur ». Il s’ajoute aux remarques désabusées et aux doléances consternées que j’entends autour de moi. Sans compter les commentaires vinaigrés ou ironiques provenant de milieux toujours prompts à casser du sucre sur le dos de notre Eglise.
Ce serait une grave erreur de répondre en haussant les épaules sous prétexte que l’Eglise a déjà connu bien d’autres crises ou agressions dont elle est, finalement, sortie toujours vivante, voire plus vigoureuse qu’auparavant. Dieu merci ! Laisser passer l’orage en attendant des jours meilleurs n’a jamais amélioré la météo ecclésiale.
Quand le concile Vatican II nous a rappelé que « l’Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile » (Gaudium et spes no 4), ce n’était pas seulement une invitation à nous intéresser de plus près à ce qui se passe dans la société. C’était aussi un appel à écouter et surtout à entendre ce que les chrétiens de toutes sortes vivent et expriment, dans la foi et l’amour, au sein de leurs communautés. D’où cette précision à l’intention de nos pasteurs :  « Qu’avec un amour paternel les évêques accordent attention et considération dans le Christ aux essais, vœux et désirs proposés par les laïcs », ceux-ci ayant « la faculté et même le devoir de manifester leur sentiment en ce qui concerne le bien de l’Eglise ». (Gaudium et spes no 37).
A la suite du concile Vatican II, le peuple de Dieu a pris la parole pour s’exprimer dans un esprit de communion et de liberté sur les changements attendus dans notre Eglise pour qu’elle soit davantage missionnaire et prophétique au cœur de notre monde. Si l’on relit ces textes –par exemple ceux du Synode 72 en Suisse et ceux d’AD 2000 dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg-, il faut bien constater que beaucoup de réformes ardemment souhaitées attendent toujours leurs mises en œuvre. Et voilà que les problèmes non résolus, les appels perdus dans le désert de l’indifférence hiérarchique remontent à la surface avec un coefficient supplémentaire d’impatience, voire de colère. Il suffit de penser, par exemple, aux ministères laïcs, à l’œcuménisme, à la pastorale des familles, à la place des femmes dans notre Eglise, à la vie et au ministère des prêtres, à l’évangélisation parmi les jeunes, etc…
J’entends autour de moi le gémissement de beaucoup de cœurs chrétiens…et douloureux. Comment ne pas les encourager, plus que jamais, à prier et à lutter en Eglise, pour continuer de croire, d’espérer et d’aimer. Avec patience certes, mais aussi avec impatience. En manifestant l’une et l’autre, dans un esprit de communion active et aussi critique.
Sans jamais oublier que le cœur de l’Eglise, finalement, bat dans le cœur du Christ crucifié et ressuscité, là où Jésus ne cesse d’envoyer l’Esprit Saint sur l’humanité et sur son Eglise, afin de « renouveler la face de la terre ». (Ps 104, 30).

Claude Ducarroz


A paru sur le site  cath.ch  le 5 juin 2019