lundi 20 janvier 2020

Encore le célibat du prêtre

INTERVIEW   La Liberté  18.01.20.

1.  Pour le cardinal Sarah, l’ordination d’hommes mariés n’est pas une demande des peuples d’Amazonie, mais « un fantasme  de théologiens occidentaux en mal de transgressions ». Qu’en pensez-vous ?

Quel mépris ! Quand les synodes catholiques suisses, déjà en 1972, demandèrent qu’on puisse aussi ordonner prêtres des hommes mariés, ils ne cédaient pas à un prurit progressiste. C’étaient des chrétiens soucieux de l’évangélisation, inquiets du manque de prêtres, coresponsables de l’avenir de l’Eglise chez nous. Comme en Amazonie.

2. Avec cinq autres prêtres et anciens prêtres, vous avez signé un ouvrage de témoignages de vies suivis d’un appel en faveur d’un libre choix du célibat pour tous les candidats à la prêtrise. Pourquoi ?

Le sacrement de mariage, le célibat consacré et les divers ministères sont tous des cadeaux de l’Evangile dans le trésor de l’Eglise pour le salut du monde. Il faut cesser de les opposer. Selon la plus vénérable tradition de l’Eglise universelle, l’Esprit peut susciter des vocations de prêtres parmi les mariés comme parmi les célibataires. Après discernement et formation, ce ministère, sous ses deux formes, peut être accueilli et vécu dans une belle liberté responsable, comme le démontre la pratique de toujours des Eglises d’Orient, tant orthodoxes que catholiques. Souhaiter une telle pratique chez nous n’a rien de révolutionnaire.

3. Mais n’est-ce pas bouleverser une longue tradition dans l’Eglise catholique ?

Il n’est pas question de critiquer les valeurs du célibat ecclésiastique quand celui-ci est vécu comme une vraie vocation dans une liberté assumée, au service des communautés chrétiennes. J’ai pu vérifier que ce célibat peut être un très bon serviteur du ministère presbytéral. Mais en faire la voie unique qui mène à ce ministère, c’est restreindre la liberté de l’Esprit et diminuer fortement les possibilités de se donner en Eglise d’une autre façon. Ceci dit, je ne pense pas que des prêtres mariés constitueraient une solution à tous nos problèmes, mais je suis persuadé que l’obligation universelle du célibat compte aussi dans la raréfaction malheureuse des vocations presbytérales.

4. Mais avec des prêtres mariés (viri probati) en Amazonie, le cardinal Sarah parle de « blessure dans la cohérence interne du sacerdoce ». Quel est votre avis ?

Où va-t-il chercher cette blessure interne au sacerdoce ? Les prêtres mariés dans les Eglises d’Orient sont-ils moins prêtres que les célibataires ? Ou les nôtres sont-ils de meilleurs prêtres parce qu’ils ne sont pas mariés ? Dans le Nouveau Testament, Jésus parle d’un célibat « pour le Royaume des cieux » destiné à ceux qui peuvent l’accueillir comme une grâce (« Comprenne qui pourra !»). L’apôtre Paul conseille le célibat dans le contexte d’un prochain retour du Seigneur. Mais à aucun moment, ni l’un ni l’autre établit un lien de nécessité entre le célibat et le ministère ordonné. C’est presque le contraire. Après avoir exalté la beauté du mariage chrétien (Cf. Ephésiens 5), Paul le célibataire recommande qu’on choisisse pour épiscope dans les communautés « un homme irréprochable, mari d’une seule femme…, sachant bien gouverner sa propre maison…Car celui qui ne sait pas gouverner sa propre maison, comment pourrait-il prendre soin de l’Eglise de Dieu » ? (I Tim 3)


5. Vous ne pouvez nier le fait que le célibat des prêtres s’est peu à peu imposé, sans doute avec quelques bonnes raisons.

Il faut reconnaître que, assez tôt après les apôtres, certaines spiritualités pessimistes ont émis des doutes sur la compatibilité entre le ministère de prêtre et la vie matrimoniale. On a commencé à exiger des prêtres qu’ils renoncent aux relations sexuelles. Puis on a contraint leurs épouses à s’éloigner d’eux. Sous l’influence du prestige des moines célibataires par vœux, on a préféré ordonner des prêtres engagés dans le célibat. Il faut cependant admettre que l’on a aussi résisté, surtout en Orient, à cette sorte d’intégrisme célibataire. Par ailleurs, en Occident où la règle du célibat pour tous s’est imposée au 12ème siècle, il faut savoir que cette injonction fût loin d’être respectée partout et par tous, même chez les évêques.

6. Le célibat n’est pas un dogme, mais beaucoup tiennent à ce qu’il demeure obligatoire, du moins chez nous. Le pape émérite Benoît estime aussi que la prêtrise exige « l’exclusivité à l’égard de Dieu », donc le célibat. Sans que le ministère de prêtre « laisse du temps pour une vie privée et de gentils loisirs », ajoute le cardinal Sarah.

Reste que le célibat obligatoire n’est donc pas un dogme. C’est  une loi d’Eglise  qui peut comporter des motivations très respectables, mais qui peut aussi être assouplie ou modifiée, comme une large majorité d’évêques l’a souhaité pour l’Amazonie lors du synode de Rome en octobre dernier, en fonction de nécessités pastorales toujours prioritaires. Chez nous aussi.

7. Voyez-vous une relation entre le cléricalisme –dont on parle beaucoup- et le célibat du prêtre ?

Le pape François a appelé tout le peuple de Dieu à lutter contre le cléricalisme, qui établit une relation toxique entre certains prêtres et les autres chrétiens, notamment les laïcs. Il est difficile de voir une relation de cause à effet entre le célibat des prêtres et le cléricalisme. Celui-ci s’explique, entre autres, par une autorité perçue comme un droit sur les autres, par une conscience démesurée du rôle de leader communautaire, par une certaine emprise religieuse qui serait autorisée par le caractère sacré de la vocation et de la mission. Peut-être le célibat, quand il est mal compris ou mal assumé, peut-il contribuer à un tel cléricalisme. Mais il ne faudrait pas oublier tous les généreux engagements des prêtres célibataires qui se donnent, à plein cœur et à plein temps, « à cause de Jésus et de l’Evangile. Ceux-là savent aussi reconnaître, respecter et honorer les autres vocations qui fleurissent dans l’ensemble du peuple de Dieu. Aidons-les dans leur humble fidélité.

Claude Ducarroz



mercredi 8 janvier 2020

Houle et foules

Dans la houle des foules

            L’a-t-on assez remarqué ? 2019 se signale par les très nombreux rassemblements de masse à travers le monde entier. La liste est impressionnante. Et les motifs fort variés. La misère basique, le manque de liberté civique, le mépris des femmes, l’urgence climatique, l’oppression sous toutes ses formes, les inégalités sociales, la cruauté de la guerre : toutes ces raisons, et d’autres encore, ont fourni matière à se réunir pour crier, tantôt une révolte spontanée, tantôt des exigences étayées, toutes, en vérité, pour remettre en question le ou les systèmes qui dominent la guidée de notre aventure humaine.
            Décidément, il y a quelque chose de détraqué dans la mécanique sociale qui gère notre présent et prétend régenter notre avenir en ce monde. Même la Suisse –pays par excellence des compromis tranquilles- n’a pas échappé à quelques fièvres surprenantes. Des dizaines de milliers de femmes dans les rues pour réclamer un plus grand respect de leurs personnes et de leurs droits ; des centaines de milliers de citoyens - emmenés par des jeunes fervents- pour clamer leur volonté de faire davantage pour la survie de notre planète : voilà qui constitue des épisodes significatifs, qu’on aurait grand tort de sous-estimer.
            Ils font partie de ces « signes des temps » que le concile Vatican II avait définis ainsi : « Les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels les chrétiens participent avec les autres hommes », en ajoutant : « L’Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter ces signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile. »
            Quand on parcourt l’actualité de 2019, comment les chrétiens pourraient-ils rester indifférents aux thématiques soulevées par ces multitudes en marche ? Comment se contenteraient-ils de regarder passer les cortèges de l’Histoire en bavardant sur les trottoirs de la simple curiosité ? Ne devrions-nous pas nous intégrer à toutes les solidarités sociales et à toutes les imaginations créatrices pour changer le cours de notre destinée et améliorer la condition humaine, à commencer par celle des plus pauvres et des  plus nécessiteux ?
            Dans l’immense foule qui a battu le pavé pour le climat à Berne le 28 septembre dernier, j’ai aperçu quelques pancartes signalant la présence des Eglises. Mais ils étaient certainement bien plus nombreux, les chrétiennes et les chrétiens qui manifestaient de manière plus discrète, au nom de leur solidarité humaine d’abord, mais aussi avec leurs motivations évangéliques.
            Et quelles peuvent être ces motivations spécifiques ? Incontestablement une certaine vision de l’homme, comme personne sacrée, imbriquée dans ses relations sociales avec tous. Depuis la venue du Fils de Dieu en notre chair, nous savons mieux que tout ce qui concerne l’humain implique aussi le divin, et que la vocation transcendante de l’homme l’enracine d’autant plus dans les exigences de la fraternité universelle.
            Sans doute, au milieu des manifestations populaires et des débats « terrestres », le chrétien doit-il garder une précieuse liberté critique, ne serait-ce que pour remettre en question certains comportements qui sentiraient le mépris ou conduiraient à la violence. Mais pour tout le reste, ce qui est humain et qui a de l’avenir, comment ne pas témoigner du Christ, le meilleur ami de l’Homme, en étant au milieu des hommes, en partageant leurs peines et surtout leurs espérances, en luttant pour une « écologie humaine intégrale ».
            Dans cet esprit/Esprit, je vous/nous souhaite une bonne année 2020.


A paru sur le site  www.cath.ch                                           Claude Ducarroz

mercredi 25 décembre 2019

+ Pierre Huwiler

Homélie
+ PIERRE HUWILER

La vie est une chanson. Surtout la vie d’un compositeur de musique et de chants. Pierre nous a tellement aidés et incités à chanter. Sa vie chante encore pour nous. Il est en personne un chant. Aujourd’hui et au-delà évidemment.

A la source de ce chant, une portée, tout un programme. Oui, cette base toute humaine, l’humus familial : des parents, des frères et sœurs, une chorale d’amour, qui exalte la vie, avec une merveilleuse figure à la clef, l’oncle et parrain Pierre. L’abbé Kaelin, inoubliable. Le petit Pierre avait de qui tenir. Il a tenu, il est devenu lui-même, il fut –non, il est encore-, lui aussi inoubliable : Pierre Huwiler, notre frère, notre ami, notre enchanteur d’amour et de vie.

Sur la portée de sa vie, Pierre a tellement écrit, des musiques et des chansons, pas dans un conservatoire qui sentirait le renfermé, mais sur le vaste horizon de l’imagination, de la créativité, de la générosité débordante.

Toujours plein d’idées et à l’affut de nouveaux projets, il était une sorte d’alchimiste de la musique populaire, dans le plus noble sens de ce mot. Capter les musiques du vaste monde, non pour copier mais pour transfigurer, et servir sur toutes les tables fraternelles des cadeaux d’émotions et de messages, comme on partage le pain et le vin.

Chez lui, la joie des mélodies pouvait se marier avec la profondeur du propos, comme une cantilène d’humanisme poétique.
Puis-je ajouter que mon frère Bernard -entre autres-  a été un serviteur particulièrement fécond de cette intense et amicale collaboration ? Pierre savait d’ailleurs le reconnaître.

L’un donnait le texte, l’autre le ton, et la musique enchantait le tout, sur les ailes d’une bonne nouvelle jetée au vent de toutes les solidarités. C’était un évangile tantôt laïc, tantôt religieux, mais toujours destiné à créer de nouvelles communions, humaines et donc chrétiennes.

Car Pierre Huwiler ne composait pas pour se sculpter une statue de créateur élitiste. Il composait des chants…pour qu’on les chante, tout simplement. Et que les chantent les gens, sans barrière et sans frontière, pour manifester leur joie, pour consoler des tristesses, pour exprimer la foi.

Dans les églises ou dans les halles de fête, il fallait chanter, et si possible que tous chantent, ou écoutent comme s’ils chantaient aussi.
Car nous nous sentions rejoints dans notre humanité par toutes les gammes des bons et beaux sentiments de Pierre, portés par les notes, tantôt témoins de sa fourmillante fantaisie, tantôt rayonnement de sa chaleureuse empathie. Et même nos larmes devenaient des perles qui brillent au bord de nos yeux éblouis.

Au festin de la beauté, marquée par son talent personnel, il ajoutait toujours de nouvelles dimensions. Par ses sources d’inspiration et par ses expressions originales, il savait enrichir notre esprit, dilater notre cœur, élargir l’espace de nos tentes un peu trop helvétiques.




Quand il dirigeait, sans être théâtral, ses bras brassaient les chœurs et les cœurs comme on pétrit le monde ; ses doigts pointaient la perfection esthétique, et l’on pouvait lire dans son visage et dans ses yeux sa volonté émouvante de faire passer un immense amour, tout en sourire.
Merci, Pierre. Et aussi merci à celles et ceux qui ont si bien interprété ses musiques et ses chants.

Est-ce à dire que ce beau concert est terminé, que les lumières multicolores –comme sa vie- vont maintenant s’éteindre, qu’il reste seulement des souvenirs bénis, parce que le compositeur et le chef de chœur nous a quittés, pour notre tristesse et pour nos regrets ?

Il s’est envolé juste avant Noël, à l’heure où les anges s’adonnent aux dernières répétitions en vue de la douce et sainte nuit.
Noël, c’est un enfant, n’est-ce pas Pierre…et Bernard ?

Mais, heureusement pour nous, et pour toi, Pierre, l’enfant de Noël a bien grandi. Il a lancé par sa vie, sa mort et sa résurrection un chant nouveau qui submerge ce monde, une mélodie du bonheur éternel, une bonne nouvelle en forme d’alleluia, un concert inextinguible.

La symphonie de cette vie-là est tellement plus résistante que toutes les maladies et plus puissante que la mort elle-même. Cette promesse vaut pour tout le monde, y compris pour ceux qui n’y croient pas ou ont de la peine à y croire, par exemple devant les épreuves de l’existence.

Là où il y a de la vraie vie partagée, là où il y a un authentique amour, Dieu est là, avec son Royaume promis. Et là où quelqu’un a semé de la beauté, par exemple en créant ou en interprétant de la musique pour alléger ou enchanter les autres, alors il y a de l’éternel qui a commencé au milieu de nous, et qui ne saurait s’éteindre.

Bien sûr, ça n’empêche pas le chagrin d’avoir perdu un être cher, ò combien ! Mais les énergies de la Pâque peuvent même faire sourire nos larmes, faire chanter nos pleurs, transfigurer nos questionnements en confiance pour des lendemains de vie plus forte que la douloureuse morsure de la mort.

Créer de la beauté, c’est un défi à cette mort. Les artistes sont des veilleurs de l’éternel, des gardiens de l’amour durable, comme les anges de Noël qui se sont tous retrouvés au rendez-vous du matin de Pâques. Divine surprise !

J’ose le croire et le dire, sans l’imposer à personne mais en le proposant à vous tous : même aujourd’hui, même maintenant, avec Pierre, on peut encore chanter l’alleluia.



Claude Ducarroz

samedi 7 décembre 2019

Pour Notre Dame

Immaculée Conception 2019
Notre-Dame de Lausanne

L’Immaculée Conception de la Vierge Marie.
C’est une belle fête.
Mais quelle fête ?
Sans vous offenser, que répondriez-vous si je vous posais maintenant cette question ?
Que diriez-vous à quelqu’un d’éloigné de notre religion, qui vous dirait : l’Immaculée Conception, c’est quoi ça ?
Même parmi les catholiques bon teint, certains confondent parfois l’Immaculée Conception de Marie avec ce qu’on appelle la conception virginale de Jésus, à savoir que l’homme Jésus de Nazareth a surgi comme un cadeau entièrement divin dans le sein de sa mère Marie consentante, mais sans l’intervention d’un homme, « par l’opération du Saint Esprit », comme on disait jadis, ce qui n’aide pas nécessairement à mieux saisir le cœur de ce mystère.

Mais l’Immaculée Conception de Marie, c’est encore autre chose. Dans les Eglises d’Orient, on parle de Marie comme de la « pan-aghia », à savoir la Toute Sainte, la sainte en tout ce qu’elle fit et en tout ce qu’elle fut. Car l’Immaculée Conception, c’est une magnifique histoire de sainteté dès le début, dès ses origines secrètes, pour la préparer depuis toujours à devenir –sous réserve de son libre consentement-, la digne mère du Fils de Dieu, l’homme nouveau, l’homme parfait selon Dieu, au milieu de nous.
Marie de Nazareth fut toute sainte, sans péché, mais pas sans progression dans cette sainteté, au fur et à mesure des évènements, y compris des épreuves qui ont sollicité sa foi, sa confiance, son amour.
Une sainteté-cadeau certes, car toute sainteté est d’abord une grâce entièrement gratuite, que personne ne peut mériter, même pas Marie. Mais la sainteté, c’est aussi, à partir du cadeau, une aventure avec Dieu, non sans étonnements, non sans questionnements, non sans abandons dans la nuit de la foi.
On le voit si bien dans l’évangile de l’Annonciation, depuis le premier bouleversement intérieur jusqu’à l’acquiescement de la parole donnée : « Je suis la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon ta parole. » Un pèlerinage inconfortable, un voyage plein de divines surprises.

Sans parler explicitement de Marie, l’apôtre Paul nous aide à comprendre le mystère de cette fête quand il évoque ceux et celles « qui ont été choisis et bénis dans le Christ dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés devant lui, …à la louange de la gloire de Dieu. »
Dans ce cortège des comblés de bénédictions de l’Esprit, Marie la « comblée-de-grâces » marche humblement en tête. C’est pour nous une joie de le reconnaître et de la célébrer en ce jour, surtout à l’approche de Noël où Marie nous donne déjà rendez-vous pour accueillir Jésus, le fils de Dieu… et le sien aussi.

Encore faut-il ne pas tirer de cette belle fête des conclusions pas toujours très évangéliques dans la vie de notre Eglise. Il est arrivé –reconnaissons-le humblement- que la superbe figure de Marie, notamment dans ses privilèges d’Immaculée Conception et d’Assomption, occupe une telle place dans la piété liturgique ou populaire, que les autres femmes, à son ombre éblouissante, disparaissent ou du moins s’effacent des radars de la sainteté ou des ministères reconnus.

 L’Immaculée Marie était aussi une épouse et une mère. Combien de femmes épouses et mères sur les registres de la sainteté proclamée ? N’a-t-on pas pris prétexte de son humilité de servante pour apprécier surtout les femmes servantes dans notre Eglise, comme si elles ne pouvaient pas aussi, avec leurs charismes originaux et si généreux, prendre des responsabilités utiles et nécessaires dans les ministères de réflexion et de décision, de célébration et de mission ?

La beauté et la sainteté insignes de Marie ne doivent pas occulter celles des autres femmes dans l’Eglise de toujours, et par conséquent dans la nôtre aujourd’hui. J’ose dire que Marie, de mon point de vue, quand on reconnaît son rôle éminent dans la vie et la mission de Jésus, comme dans les débuts de l’Eglise, milite pour un sain et saint « féminisme catholique » qui ne peut qu’enrichir le rayonnement de l’Evangile dans et par notre Eglise, elle qui en a tellement besoin de nos jours.

S’il faut combattre un certain mauvais cléricalisme, à la demande même du pape François, j’estime que la promotion des femmes dans notre Eglise est une belle opportunité de grandir dans une Eglise où, comme le disait l’apôtre Paul qu’on ne peut soupçonner de féminisme révolutionnaire : « Vous tous, baptisés dans le Christ, vous avez revêtus le Christ. Il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. » (Gal 3,27-28).
C’est ça l’Eglise !  L’Eglise christique ! L’Eglise apostolique ! L’Eglise mariale !

Claude Ducarroz




mercredi 4 décembre 2019

Pour + Béatrice Jubin

Homélie

+Béatrice Jubin

Elle s’appelait Béatrice, ce qui veut dire « la bienheureuse ». Et elle l’était, mais attention ! à sa manière. Heureuse en faisant des heureux. Ca, c’était tout Béatrice. Sans oublier son si joli nom…Fleury ! Tout un jardin fleuri !

Oui, heureuse en faisant des heureux ! Je le savais, mais je l’ai encore mieux saisi, cher Paul et chère Marie, en vous écoutant parler de votre épouse et de votre maman, avec aussi l’écho des petits enfants.
Et ils sont nombreux parmi nous, venus d’ici et d’ailleurs –et notamment du Jura, et aussi de très loin-  celles et ceux qui pourraient en rajouter, en toute sincérité.

C’est pourquoi cet Adieu prend d‘abord la forme du merci, chère Béatrice, pour tout ce que tu fis, et surtout ce que tu fus, au milieu de nous, avec nous, pour nous.
Béatrice, c’était un amour sans barrière et sans frontière. Un amour à trois dimensions.

La première est plutôt intime. C’est sa tendresse pour vous, sa famille. Vous allez garder dans vos souvenirs tant de gestes et de paroles qui vous ont aidés à grandir, à devenir meilleurs, et cela à l’ombre chaleureuse de sa douce présence, pleine de gentillesse, de générosité et d’humour.



Nous vous laissons avec respect, dans le silence ou dans le partage, le beau devoir de conserver cette mémoire, de la ranimer dans vos rencontres, d’en faire une compagne de votre pèlerinage en humanité. Je pense aussi à vous, les petits-enfants Ioannis et Léa.
« Heureusement que Béatrice était là », m’as-tu avoué, cher Paul, en évoquant ta longue vie. Elle m’a aimé, elle m’a vivifié, elle m’a aussi corrigé. 57 ans de mariage, et Marie en cadeau. Merci Béatrice.

Mais Béatrice était aussi programmée pour d’autres horizons, plus larges. A partir de son Jura natal –où elle a perdu sa mère à l’âge de 11 ans-, elle s’est laissé entraîner de bon coeur, main dans la main avec le Paul, vers le vaste monde de la solidarité, chez nous et aussi ailleurs, dans l’univers du développement intégral.
Elle n’a pas seulement suivi, elle a participé, humblement, mais avec une si belle empathie.

Séjour à la Réunion durant trois ans, puis partenaire de l’activité de Paul au service de Frères sans Frontières, puis de l’Action de Carême suisse, et aussi par ses propres activités professionnelles dans l’EMS des Chênes : on peut dire vraiment qu’elle a passé en faisant le bien, beaucoup de bien, sans élever la voix, mais en laissant parler son cœur toujours grand ouvert. Encore une raison de plus de lui redire merci.

Il y avait en Béatrice une troisième dimension, toujours dans le registre de l’amour, mais celle-là, en débouchant sur le mystère le plus profond de sa riche personnalité.


Béatrice était une croyante, une priante, une pratiquante de l’Evangile. C’est à partir de cet Evangile, souvent creusé avec d’autres, qu’elle « faisait Eglise », en conservant une liberté critique, sans cesser d’être en communion, comme il convient aux adultes dans la foi.

Car chez elle la spiritualité irriguait une vie « les pieds sur terre ». Dans ses eucharisties, les fruits de la terre et du travail des hommes et des femmes gardaient toute leur saveur humaine, y compris quand l’Esprit venait les transformer en repas du Seigneur de Pâque.

Et justement, c’est maintenant la grande invitation pascale. Puisque Dieu nous aime toujours le premier, et ne peut jamais cesser d’aimer, de nous aimer, même si nous sommes tristes évidemment, nous laissons Béatrice rejoindre la maison de famille universelle, à la mesure de l’Amour majuscule de notre Dieu, là où il y a de la place pour beaucoup de monde.

Béatrice a trouvé sa place. Elle lui était réservée, dans le cœur même de Dieu, tout en demeurant encore dans le nôtre, puisque l’amour, même dans l’épreuve de l’absence visible, allume des communions qui ne s’éteignent jamais. Sur terre comme au ciel.

Elle était Béatrice, bienheureuse en faisant des heureux, nous par exemple. Elle est maintenant encore plus Béatrice. C’est Dieu lui-même, en l’accueillant chez lui, qui la rend bienheureuse pleinement et pour toujours.

A Dieu, Béatrice !

                                               Claude Ducarroz


mardi 3 décembre 2019

Noël sans Noël ?l

Noël sans Noël ?

            Pauvre Noël ! Attaquée de toutes parts, que va-t-il rester de cette fête exsangue ?

            L’assaut a déjà commencé juste après la Toussaint. Le rouleau compresseur du consumérisme a passé par là, à grand déploiement de publicités toujours plus sophistiquées, toujours plus agressives. Le black friday a pris le relai, puisqu’il faut surtout acheter à prix réduit le maximum d’objets dont on n’a pas besoin. Le Père Noël, bedonnant sous ses faux airs de grand-père sympa et surtout gavé, occupe maintenant le terrain, en faisant une concurrence peu loyale au saint Nicolas plus maigre et plus religieux. Même les militants de la nouvelle vague verte sont partis en guerre. Il faudrait supprimer Noël pour éviter la surconsommation éhontée, ouvrir l’ère bénie de la décroissance et sauver la planète par une sainte austérité. Bien sûr, dans les écoles, certains continueront vaillamment à évoquer Noël, ne serait-ce que pour remplir un devoir d’information culturelle auprès des bambins. Mais ils sont avertis : pas question de parler de Jésus ni de placer l’Enfant de Bethléem dans la crèche. Ce serait contrevenir à la sacrosainte « neutralité religieuse » qui impose désormais de respecter les autres religions et les sans-religion… en ignorant le christianisme évidemment.

            Nous en sommes là. Mais pas de panique.
            Il faut aussi reconnaître qu’à l’occasion de ces Noëls sans vrai Noël, des valeurs « chrétiennes » semblent se réveiller et inspirer d’innombrables personnes dont beaucoup n’ont plus rien à voir avec la religion, et encore moins avec les Eglises. Ne serait-ce pas du « christianisme anonyme », à savoir l’imprégnation, par osmose discrète, de sentiments et d’actions qui fleurent bon l’évangile ? Tiens ! Sans vouloir tout récupérer au bénéfice de notre religion, il n’est pas indifférent que, justement à l’occasion des fêtes de Noël, des gens se mettent à penser davantage aux pauvres et aux oubliés, à vouloir visiter des malades et personnes âgées, à offrir des cadeaux pour faire plaisir gratuitement, à revisiter des églises, etc… Il doit bien y avoir quelque part du Noël là-dedans, même si l’on n’y pense plus guère.

            Et puis Noël, le vrai, selon l’évangile : personne ne pourra jamais l’effacer complètement. Car celui-là est toujours bien présent. Un couple de pauvres en déplacement forcé ? On en voit tous les jours. Des voyageurs démunis constatant qu’il n’y avait plus de place pour eux dans l’hébergement public ? N’en avez-vous jamais rencontrés ? Des bergers –gens modestes et souvent méprisés- plus disponibles que beaucoup d’autres quand ils ont l’occasion d’entendre une « bonne nouvelle de salut » et de chanter les louanges de Dieu : j’en connais beaucoup autour de moi. Et même des anges, sans ailes, mais tellement prompts à rendre service de bon cœur et à secourir en priorité les plus souffrants de notre monde. Gloire à Dieu, paix sur la terre !

            Et n’oublions pas le plus Noël des Noëls. Là, au cœur de l’eucharistie - à minuit ou plus tard -, n’est-ce pas Noël quand le Seigneur Jésus se fait tellement petit –un morceau de pain- pour venir habiter réellement l’humble crèche de notre cœur, de notre foi et même de notre corps ? Pour notre joie !
            Ce Noël là, jamais personne ne pourra nous l’enlever.  Et c’est lui qui illumine et transfigure tous les autres.

A paru sur le site  www.cath.ch                                                                   Claude Ducarroz


jeudi 7 novembre 2019

Pour + Soeur Monique Baptiste

+ Sœur Monique Baptiste
1957-2019

Quelques jours avant son départ, Sœur Monique-Baptiste avait une autre façon de résumer sa vie quand elle me dit : « Dieu m’a conduite par le juste chemin » (ps 23). Et maintenant « tout est accompli » (Jésus sur la croix, en Jn 19,30.)

Un chemin humain, un chemin chrétien, un chemin de religieuse. Et maintenant, tout est accompli, dans la maison du Père. Parfaite Visitation.

Il faut rappeler son chemin humain. Chacun de nous commence par la vie, la première des grâces, au carrefour de l’amour de nos parents. La famille a beaucoup compté pour Monique. Des Singinois à Courtepin, c’est déjà une destinée de constructeurs de ponts, dans une humanité de partage. Il faut honorer ces valeurs familiales, bien de chez nous, dans la meilleure des traditions, avec des parents engagés par le travail et dans l’Eglise, qui eurent le souci de transmettre aussi la foi à leurs 4 enfants. Transmettre dans le respect de la liberté, c’est aussi cela qui conduisit Monique d’abord sur le chemin de l’enseignement. Déjà une vocation !

Un chemin juste, ajusté. Pour Monique, ce fut la coincidence, presque toujours, entre la route de la vie humaine et le sentier de la communion au Christ. Un baptême ancré dans l’existence concrète. Comme elle me le disait : «  Finalement, le sens de la vie, c’est quelqu’un qui nous regarde toujours le premier avec amour, et qui transforme notre regard sur les autres. »

Oui, c’est le Christ qui fait le chrétien, dans la variété des parcours humains. Mais quand on croit à son amour, il peut arriver quelques surprises. Des appels étonnants. Pour Monique, encore bien jeune, ce fut la vocation religieuse, et plus précisément dans cette communauté de la Visitation caressée par les rayons d’amour de saint François de Sales. Dans cette spiritualité chaleureuse et lumineuse, Monique devenue Monique Baptiste –tout un  programme ! - se sentait à la fois libre et à l’abri, comme elle me l’avait fait remarquer. Priante en silence et en liturgie, et aussi accueillante dans et au delà de la communauté. Aimable et exigeante, d’abord pour elle-même. Et tout faire par amour évidemment, puisque « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour le sauver. »

Avancer sur le juste chemin. Et qui fixe l’itinéraire ? Qui nous donne la main dans les aléas du voyage ?  Monique Baptiste a connu la joie mais aussi la croix. Elle en a fait le mât solide de son bateau, surtout dans les tempêtes de la maladie, avec ses soubresauts qui mettent à rude épreuve l’espérance. Comme elle me le disait : « J’ai essayé de vivre les tuiles avec le Christ. »

Il faut le reconnaître, et savoir rendre grâces à l’Esprit du Seigneur en pensant au témoignage donné par Sœur Monique Baptiste parmi nous –à sa communauté et à bien d’autres -: sa confiance jusqu’à l’ultime abandon, sa persévérance à assumer jusqu’au bout ses responsabilités, son courage dans la souffrance à répétitions nous ont profondément édifiés.

Sans chercher à le dire par des belles paroles, elle nous l’a montré par ses attitudes de vie : elle a partagé le destin de Jésus dans la descente vers la mort. Puisque tout est accompli maintenant, il est venu le temps de sa Pâque avec le même Jésus, ressuscité.
 Et qu’elle proclame aussi, par sa mort et dans la vie éternelle, que « Jésus est le Seigneur à la gloire de Dieu le Père. »

Elle a vécu en Jean-Baptiste qui désigne le Christ, au point de diminuer en Lui pour que Lui grandisse, en elle et en nous. Elle est maintenant pascale pour partager avec lui le bonheur promis à ceux l’ont bien servi parmi nous.

Il y a quelque chose de la vie et de la mort de Sœur Monique Baptiste dans cette lettre de François de Sales : « Vous allez prendre la haute mer. Ne changez pas pour cela de patron, ni  de mât, ni de voile, ni d’ancre ni de vent. Ayez toujours Jésus Christ pour patron, sa croix pour arbre sur lequel vous étendrez vos résolutions en guise de voile. Que votre ancre soit une profonde confiance en lui, et allez à la bonne heure. Que le vent propice des inspirations célestes enfle de plus en plus les voiles de votre vaisseau et vous fasse heureusement surgir au port de la sainte éternité. »

Chère Sœur Monique-Baptiste, tu nous as quittés, et ça nous rend tristes. Mais maintenant, tu es arrivée, et nous te souhaitons un bon séjour « à la maison. »

Claude Ducarroz